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Interview de Tony Ferri par le quotidien basque « Berria »
14 décembre, 2017, 23 h 25 min
Classé dans : Non classé

Tony Ferri

Chers amis, chers collègues,

Vous trouverez ici le fichier pdf de l’interview que j’ai eu le plaisir de donner au « Berria », le quotidien basque de référence, en date du 08 décembre 2017 : fichier pdf Interview de Tony Ferri par le Berria (08 12 2017) .

Lien vers le Berria :

http://iparraldekohitza.eus/2017/12/07/nork-sinets-lezake-presondegiak-gizarteratzen-duela/ .

Cette interview est consécutive à la conférence que j’ai eu l’honneur de tenir à la Médiathèque de Bayonne le 07 décembre 2017 à propos de la question de la punition pénale, et s’inscrit dans la journée dédiée aux droits de l’homme du 10 décembre 2017.

Pour plus de détails, voici le lien vers la Médiathèque : http://www.mediatheque.bayonne.fr/OpacWebAloes/index.aspx?idpage=824,

et l’annonce de la conférence sur les ondes de Radio Basque : .

 Et pour d’autres détails sur la teneur de l’interview, je vous communique ci-dessous le texte des premiers échanges que j’ai eu l’occasion d’entretenir, en français, avec l’équipe journalistique du « Berria ».

Bien cordialement.

 

Éléments de l’interview, en français :

 

Pour le quotidien basque Le Berria du vendredi 08 décembre 2017

Interview de Tony Ferri

 

 Pourquoi portez-vous tant d’intérêt aux sujets de la surveillance, de la punition et du milieu carcéral (entre autres) ?

 Mon intérêt pour ces sujets vient du croisement de deux ou trois influences : d’une part, de ma découverte, à l’université, alors que je préparais une thèse de Doctorat en philosophie, de réflexions portant sur la question des disciplines et le régime des pénalités, ainsi que sur la société de contrôle ; d’autre part, de l’exercice de mon métier de Conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation, à l’occasion duquel je puis, dans le même temps, observer en acte, très concrètement, la pratique des peines sur le terrain même de son développement et de son application ; enfin, d’une certaine conscience philosophique, citoyenne et politique, aux prises avec les réalités actuelles, et mêlée d’une forte curiosité pour les notions ayant trait aux droits de l’homme, à l’indépendance de la pensée, à un désir de progrès, au respect des libertés fondamentales. A cet égard, mes travaux de recherche, en association avec le laboratoire scientifique Gerphau, en portent l’empreinte manifeste, et mes analyses sur la formation et la tendance au déploiement d’une architecture carcérale jusqu’en dehors même des prisons en offrent l’illustration emblématique.

D’une certaine manière, cela peut apparaître paradoxal de se confronter en même temps à l’exercice d’une activité professionnelle à l’intérieur d’un ministère réputé régalien comme celui de la Justice et à la pratique d’une philosophie dont la coloration est celle de la liberté et de la recherche du progrès dans le domaine des pénalités. Mais précisément, c’est dans le creuset de cette séparation, c’est dans l’articulation même de cette opposition que des publications trouvent leur sens, leur portée, leur intérêt, puisque il y a tout lieu d’exiger de combler un manque cruel, à savoir celui d’une jonction authentique entre l’activité intellectuelle de la réflexion ou de la recherche (la théorie) et les expériences ou observations de terrain in situ (la pratique). En règle générale, les philosophes manquent d’expériences et de pratique, tandis que les professionnels ne sont pas à l’aise avec les interrogations et les conceptualisations.

 Quelle importance ont eue d’autres travaux philosophiques dans votre parcours, comme, par exemple, Surveiller et Punir de Michel Foucault ?

 Le livre Surveiller et punir de Michel Foucault a été pour moi une révélation on ne peut plus décisive. J’ai découvert cet auteur assez tardivement dans mon cursus universitaire, parce qu’il n’a d’abord pas été à la mode dans l’institution académique, contrairement à aujourd’hui. D’autre part, l’essentiel de mon enseignement philosophique m’a été dispensé à la Sorbonne Paris IV, ce qui est une excellente chose pour acquérir des connaissances philosophiques traditionnelles solides, mais peu probant pour analyser notre époque contemporaine, faire des diagnostics de notre actualité citoyenne. Comme je voulais passer de l’histoire de la philosophie à la philosophie elle-même, « en acte » si je puis dire, je me suis alors orienté vers l’université de Vincennes – Saint-Denis (Paris-VIII), et j’ai eu la chance de rencontrer, en tout cas à ce moment-là, un professeur qui pouvait diriger ma thèse dont l’intitulé était le suivant : « Le système de la peine. Du châtiment à l’hypersurveillance ». A ce moment-là, je ne voyais pas qui aurait pu, à Paris IV, avoir les compétences et l’intérêt pour lire mes travaux de cette nature.

Dans la mesure où je me suis inscrit dans un cursus doctoral quelques années après avoir quitté l’université, cependant que j’étais salarié de l’État et que je découvrais la philosophie de Michel Foucault en lisant tout de lui à propos des disciplines, de l’asile et des prisons, j’ai été saisi par l’impression que ses conceptions trouvaient une de ses meilleures expressions au sein de l’institution punitive. Bien entendu, d’autres philosophes ont compté pour moi, comme, par exemple, Jean-Paul Sartre, qui est mon premier amour philosophique, si je puis le dire ainsi, en raison précisément du fait qu’il soit l’auteur de la plus retentissante philosophie de la liberté que le XXe siècle ait connue, et Gilles Deleuze, tout particulièrement à travers son invitation à interroger ce qu’il nommait déjà la « société de contrôle ». Néanmoins, reconnaissons que, au total, peu de philosophes se sont authentiquement intéressés à la question des prisons et du système punitif contemporain, peut-être parce qu’elle renvoie à l’idée de basses fosses et de caniveaux, et que la philosophie demeure, par tradition, une discipline élitiste, qui prétend devoir rester en dehors de l’usage du cambouis. En réalité, philosopher sur les pénalités permet des entrées en matière des plus utiles et très à-propos, lorsqu’on cherche à questionner et à comprendre des notions, non pas seulement comme celles de la punition et de la surveillance, mais aussi comme celles de la liberté, du sens, de l’en-commun, de la vie…

 Vous parlez d’hypersurveillance, et vous dites qu’on y participe (avec les smartphones par ex.). Quel danger y voyez-vous ?

 Comment définir l’hypersurveillance ? Lorsqu’on emploie ce mot, l’impression peut être d’emblée donnée qu’il s’agit là d’un ensemble de dispositifs de surveillance complètement anti-démocratiques, aux accents presque totalitaires, tels que ceux qu’on rencontre chez George Orwell ou Aldous Huxley… En réalité, l’hypersurveillance, telle que j’essaie de la réfléchir et de la concevoir, désigne un régime politique tout à fait singulier, puisque, alors même qu’elle tend à fragiliser, voire à ruiner un certain nombre des bases de la vie démocratique, elle est, en fait, « à peu près » compatible avec celle-ci. Si l’on, veut, il s’agit d’un régime qui ne cesse de coudoyer insidieusement les limites, sans les dépasser outrageusement, quoique dangereusement. Autrement dit, on pourrait dire que l’hypersurveillance désigne ce régime de vie sociale qui n’est certes pas la négation pure et simple des libertés individuelles, mais qui s’installe « aux frontières » du démocratique et de l’anti-démocratique, qui mêle donc liberté et surveillance, droit et contrôle, avec cette caractéristique toutefois qu’elle accorde une prépondérance pour le renforcement d’un mouvement favorisant, de manière inédite, l’excroissance de la surveillance et du contrôle sur l’exercice des droits fondamentaux.  C’est pourquoi, face au processus actuel d’exportation des ingrédients pénaux vers l’espace civil (cf., sur ce point, mon livre Pouvoir et politique pénale. De la prison à la surveillance électronique, éditions Libre et Solidaire, 2016), on peut significativement déceler, à la source des mécanismes de l’hypersurveillance, un certain nombre de liens avec le dispositif pénal de « placement sous surveillance électronique » (PSE), mais  pas avec celui du placement sous surveillance électronique « mobile » (PSEM). Si, en effet, dans le contexte de ce que Michel Foucault nommait « le régime du gouvernement des vivants », l’application du PSEM était non seulement généralisée aux personnes condamnées, mais servait progressivement de restructuration de la vie sociale, la collectivité s’abîmerait alors incontestablement dans les limbes de la société totalitaire, du moins totale. Mais l’essor du PSE (pas du PSEM, insistons-y, tant la confusion est répandue et piégeuse, car il y a « des » surveillances électroniques) et le transfert d’un certain nombre de ses modes d’organisation et de fonctionnement à la société tout entière, en vue d’instaurer une surveillance de masse, voilà ce qui est des plus inquiétants, et ce qui doit être inlassablement interrogé, pointé du doigt, contesté. La société est effectivement prise en étau par l’hypersurveilllance : d’un côté, venant d’en haut, la loi comprime et rétrécit asymptotiquement l’espace d’expression des libertés individuelles, et, d’un autre côté, venant d’en bas, la population participe, sans s’en rendre toujours compte, à l’instauration de sa propre surveillance par le fait qu’elle se rend complice de la récolte, par des instances tierces dont elle n’a aucune maîtrise, des données personnelles qui la concernent. L’usage abondant, dépendant et aveugle du Smartphone par les gens aujourd’hui est effectivement caractéristique de ce phénomène de mise en geôle du quotidien.

Le bracelet électronique, pour vous, ne serait pas une mesure positive, pourquoi ?

Y a-t-il des peines plus « utiles » ou plus « efficaces » que d’autres ?

 En France, le bracelet électronique est surtout utilisé comme une modalité d’exécution d’une peine d’emprisonnement, du moins est-ce dans cette perspective que cette mesure de surveillance, qui, rappelons-le, s’effectue au domicile des condamnés – lieu pourtant incessible au sens du droit civil – a été conçue et mise en place à ses débuts, en 1997, avant de s’épanouir vers 2003-2004, lorsque la France renouait déjà avec des pics d’incarcération. Aujourd’hui, sous l’action de l’hypersurveillance, ses usages se sont profondément diversifiés, et ne mettent plus seulement aux prises des personnes condamnées. Par exemple, des mineurs ou des personnes prévenues (présumées innocentes) peuvent maintenant en faire l’objet. D’une certaine manière, parmi le panel des mesures alternatives à l’incarcération que la législation française propose, à savoir essentiellement – outre la libération conditionnelle qui n’est accordée qu’au compte-gouttes et le travail d’intérêt général qui s’applique généralement aux personnes condamnées à de très courtes peines, éventuellement jeunes et primaires au sens juridique du terme – le placement sous surveillance électronique, la semi-liberté et le placement à l’extérieur, j’attribue la plus haute valeur à celui-ci, et ce pour plusieurs raisons. Disons principalement que l’intérêt du placement à l’extérieur tient au fait qu’il permette la mise en place de projets, un accompagnement des condamnés par des éducateurs de la société civile, l’instauration d’un tissu relationnel partenarial avec des associations indépendantes de l’administration pénitentiaire, là où le bracelet électronique substitue l’élément technologique à l’élément humain, assigne à résidence (fait donc d’un lieu de vie et d’épanouissement personnel une prison), se contente, maintenant à l’échelle industrielle, de procéder à une surveillance « à distance » et à un « traçage » en règle des personnes condamnées pour désengorger prétendument les prisons et réduire les coûts de l’incarcération. Sans compter que le bracelet électronique n’est pas seulement une mesure alternative à l’emprisonnement, mais également une mesure substitutive à une peine du milieu ouvert. A infractions égales et en comparant le degré de gravité des faits commis, des études corroborent en effet ce qui s’observe sur le terrain judiciaire depuis environ vingt ans : les juges ont la main plus leste aujourd’hui qu’hier, et condamnent à de la prison ferme (en milieu clos) des personnes qu’ils sanctionnaient jadis à une mesure de sursis assorti d’une mise à l’épreuve (en milieu ouvert) pour des infractions similaires, parce que, entre autres motifs (comme l’évolution du droit et des sensibilités), ils savent que, sur le plan juridique, la peine d’emprisonnement pourra être, le cas échéant, aménagée.

 Croyez-vous possible une société sans prison ?

Quelles alternatives voyez-vous au bracelet électronique ? A la prison ?

 Oui, je la crois non seulement possible, mais nécessaire, du moins pour plus de 80 % de la population détenue. Cette conviction n’est pas l’effet d’une complaisance ou d’une fantasmagorie, mais elle se donne bien davantage comme le résultat d’une réflexion constante, que j’ai cherché à conduire cette dernière décennie, sur le statut des pénalités actuelles, sur le rôle et la portée de leurs pratiques, sur leur efficacité éventuelle ou illusoire en termes de prévention de la récidive, de réinsertion, de redressement, sur la manière dont les peines sont perçues ou vécues par les condamnés eux-mêmes, qui n’ont souvent pas droit au chapitre sur ces questions-là. Dans un livre à paraître en avril 2018, chez Libre et Solidaire, et dont le titre est Abolir la prison. L’indispensable réforme pénale, j’invite le lecteur, sur la base d’un certain nombre de constats, d’analyses et d’arguments décisifs, à réfléchir avec moi, d’une part, sur la nécessité d’abandonner le modèle carcéral (trop coûteux, inefficace à l’excès, foncièrement indigne et, somme toute, proprement inutile et nuisible), et, d’autre part, sur la création de modalités de prise en charge inédites et innovantes des personnes condamnées. Plutôt que de punir, et donc d’infliger des souffrances et des privations, il s’agit de s’interroger sur la « meilleure » manière d’instaurer des conditions favorables à l’arrêt de la délinquance et à l’apaisement des victimes, et donc à la réconciliation collective. Par conséquent, l’ambition du livre est d’expliquer pourquoi il y a lieu de solliciter les efforts des pouvoirs publics et la participation pleine et entière de la société civile, en vue de réorganiser, à de nouveaux frais, et de fond en comble, le système pénal, et de montrer par quels chemins il est possible et souhaitable de favoriser tant la réinsertion des condamnés (qui pourrait croire, de bonne foi, que la prison réinsère et qu’elle est l’avenir de l’homme, sinon les imbéciles et les naïfs ?)  que l’indemnisation des victimes. Dans ce livre à paraître, le lecteur trouvera donc trois axes d’une réforme pénale aussi ambitieuse qu’indispensable, aussi innovante qu’à portée de main.

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https://libre-solidaire.fr/Pouvoir-et-politique-penale .

 

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