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Introduction au livre à paraître « Abolir la prison »
17 février, 2018, 0 h 00 min
Classé dans : Non classé

 

AbolirPrisonCouvTony Ferri (10)

Chers amis, chers collègues,

 

Permettez-moi de partager avec vous ici un texte de présentation destiné à introduire à mon livre Abolir la prison, à paraître prochainement aux Éditions Libre et Solidaire, en avril 2018.

 

Avec mes remerciements renouvelés pour nos échanges.

Très cordialement,

Tony Ferri.

Propos introductif au livre de Tony Ferri

Abolir la prison

L’indispensable réforme pénale (Éditions Libre et Solidaire, avril 2018)

 

Je dédie ces lignes à Franco Basaglia, ce génial psychiatre italien, admirateur de Jean-Paul Sartre et ami de Michel Foucault, qui a cherché à faire évoluer, de l’intérieur, l’institution asilaire.

 Pourquoi abolir la prison ?

La question de l’abolition de la prison n’est pas un « effet de mode », un « fantasme » ou une « tendance » qui serait dans l’air du temps. Elle est à relier avec la notion de « structure », au sens de l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss, attendu que la prison constitue un ensemble, une espèce de tout cohérent dans l’économie du pouvoir de punir contemporain. Son caractère structurel, c’est-à-dire, en fait, sa dimension singulièrement construite, organique, systématique, voire sophistiquée, s’illustre par le fait que la prison est devenue aujourd’hui consubstantielle au système pénal, et que, par voie de conséquence :

1° elle est intimement imbriquée aux représentations communes et à l’imaginaire punitif ;

2° elle façonne en profondeur le code pénal et le code de procédure pénale, et s’étend au milieu libre en reconfigurant ses espaces ;

3° elle frappe jusqu’au portefeuille de tout un chacun, étant donné qu’elle coûte cher aux contribuables et aux finances publiques.

La prison apparaît plus que jamais aujourd’hui comme le socle et l’horizon de la punition, à la fois sa base et sa destination, puisqu’on a du mal à concevoir autre chose, à s’arracher à la croyance qu’elle est nécessaire. Rappelons la définition philosophique de  nécessaire : est nécessaire ce qui ne peut pas ne pas être, ce qui ne peut pas être autrement. Or, c’est oublier que la prison n’est pas un objet punitif naturel, inscrit dans l’ordre des choses de toute éternité, mais qu’elle est historiquement et récemment advenue, et qu’à ce titre elle est certainement vouée, à terme, à disparaître, toute la question étant de savoir quand et sous quelles conditions.

 

La prison constitue le noyau référentiel du système pénal contemporain français, à tel point que la France ne cesse de remplir ses prisons, tandis que d’autres pays européens, comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou le Danemark, par exemple, les vident de manière significative. Rappelons que, dans l’Hexagone, on comptabilise environ 70 000 prisonniers au premier trimestre 2018 (sur une grandeur globale de 250 000 personnes condamnées, soit un quart de million d’individus aux prises avec le système pénal), que la France n’arrête pas de battre ses propres records en termes de taux d’incarcération et de surpopulation carcérale et que la prison absorbe l’essentiel des dépenses dédiées à l’administration pénitentiaire d’État pour entretenir le parc immobilier, construire de nouvelles places de prison, instaurer des portiques électroniques de sécurité à l’entrée des établissements, et choses semblables. Les mesures du milieu ouvert ont ceci de commun qu’elles sont conçues sur fond d’emprisonnement, et prévoient, dans le jugement, un chantage à l’incarcération, en cas d’inobservation des obligations -, ce pourquoi notamment il y a eu lieu, pour nous, depuis plusieurs années, à travers bien des publications, de réfléchir à la manière dont s’exporte et se développe, au cœur de la communauté politique, des espaces collectifs et des interactions individuelles, la forme carcérale primitive, dont la surveillance électronique constitue l’archétype même1.

 

Que veut dire, au fond, abolir la prison ? Abolir la prison, cela signifie non seulement réclamer l’abrogation de la législation carcérale, mais aussi déconstruire son agencement fondamental, ce que nous nommons sa structure, caractérisée par sa dimension à la fois massive et inertielle. Cela veut donc dire que, pour en finir avec la prison, il faut, à partir d’une critique fouillée du système, destituer l’institution (= exiger d’elle qu’elle abandonne ses prérogatives liées à la privation de liberté et à ses avatars), dénoncer l’idéologie qui la sous-tend ou la soutient, et mettre en exergue ses échecs les plus manifestes ruinant la dystopie (son utopie négative) sur laquelle elle repose et qui a pour fonction de la maintenir en place, fût-ce illusoirement, à savoir que, en réalité :

 

1° elle favorise la récidive, les faits et les études le démontrent, et crée donc l’insécurité. La prison est source de passages à l’acte délictueux ou criminel, elle se donne exemplairement comme ce que Michel Foucault qualifiait, à la suite de quelques autres, de « fabrique de la délinquance » ;

2° loin de parvenir à réinsérer les individus, elle accélère leur désocialisation par son caractère forcément tranchant, et accable les détenus de stigmates carcéraux quasi indélébiles. Rappelons, à toutes fins utiles, que le mot prison est formé sur la notion de prise : mettre en prison, c’est s’emparer d’abord d’un corps pour le jeter dans les fers de l’enceinte pénitentiaire ;

3° elle distille dans le cœur et l’être des prisonniers (l’ « être » ici s’entend, certes, ontologiquement, comme ce qui constitue la relation à un environnement, mais aussi psychologiquement, comme ce qui habite progressivement la subjectivité des détenus), un venin redoutable, ce que le philosophe Nietzsche nomme, dans La Généalogie de la morale, le sentiment d’aversion ou de dégoût, l’esprit de revanche, l’envie d’en découdre avec le système punitif avilissant.

 

D’où il résulte que le propre de la prison réside, non pas seulement dans sa violence symbolique (ce qui est déjà beaucoup et même trop), mais dans sa violence réelle et quotidienne. Les prisonniers appellent cette violence, qui attaque leur chair au jour le jour, et les tue au long cours, l’ « effet de torture », ou la « torture blanche ». Cette torture, qui est portée à son paroxysme par le fameux « mitard », est vécue par eux comme une violence chirurgicale destinée à miner graduellement leur intériorité, à détruire finalement leur personnalité. Autant dire que les représentations sociales de la prison comme hôtel quatre étoiles n’expriment en rien la réalité du milieu carcéral.

 

C’est pourquoi la prison est la conséquence d’une organisation qui désorganise, une structure qui déstructure la sphère subjective, c’est-à-dire cela même qui constitue l’équilibre mental, le sens des rapports aux autres, le goût minimal de la vie, le nécessaire respect de l’intimité et du moi. Si elle se caractérise comme un système qui vole ou viole la personnalité, c’est parce que le détenu est vite privé de ses proches et d’activités constructives, qu’il est immédiatement dépossédé de ses biens, du tissu relationnel organisateur, de son espace habituel, de ses repères familiaux ou amicaux, et qu’il perd la confiance dans les autres et ne croit plus en l’avenir. Il doit proprement sinon survivre, du moins s’adapter dans l’enclos en faisant face à la frustration, à la misère, à la désolation, à la désespérance, à l’appel d’air constitué par le tentant désir morbide du suicide. De même que Franco Basaglia, ce formidable psychiatre italien des luttes antipsychiatriques, nommait l’asile « l’institution en négation »2, de même il y a lieu d’appréhender comment la prison n’en est pas moins une institution en négation, un nihilisme d’État, c’est-à-dire une répudiation de l’humain, un renoncement à la réconciliation collective et un coûteux non-sens institutionnel.

Ainsi donc, à la racine de la conception anti-carcérale de l’exécution des peines découvre-t-on l’intrication de trois constats, à savoir que :

1° d’abord, la prison, en tant que peine, retranche l’individu du milieu dit « libre » ou « ouvert », et le place dans un dehors à l’égard de ce que l’on peut appeler l’ « en-commun », le monde commun.  En ce sens, elle se présente comme un espace de relégation, comme une forme de lieu d’exil, comme une organisation qui expulse. Des géographes l’appellent l’anti-monde, parce qu’elle décrit précisément un monde « à part », un territoire d’exception, caractérisé par une forte démarcation spatiale et, corrélativement, une disqualification du droit fondamental. Sur le plan topologique, la prison est de plus en plus difficilement trouvable, elle n’est pas aisément repérable par une signalétique claire et immédiate. Du reste, il suit de là, par contraste, que l’on est à même de mesurer à quel point l’organisation sociale se matérialise par des découpages spatiaux et comment ceux-ci décrivent des mécanismes de pouvoir3. C’est pourquoi nous posons que le propre de la prison réside dans son caractère profondément ablatif. De ce point de vue, on a raison de parler de ruptures d’ordre social, familial, professionnel, relationnel, sexuel avec l’établissement carcéral, d’évoquer l’extraordinaire détérioration des liens provoquée par la condition de détenu. En d’autres termes, il est à noter que la prison se caractérise comme un système de liens ou d’attaches, élaboré au moyen du mur, du menottage et des entraves, qui détruit prodigieusement le lien sociétal ;

2° ensuite, la prison se donne comme une organisation concentrationnaire ou totale. Elle se fonde sur le modèle du camp4. Cette organisation punitive est soumise à la force centrifuge, en ce qu’elle éloigne les individus du centre, les excentre non seulement vers la périphérie, mais encore vers des espaces d’exclusion radicale ou un milieu délétère, hostile. Les rapports de domination s’expriment en son sein à travers les notions d’ordre, de classement, de quadrillage, de hiérarchie. En effet, les personnels de surveillance portent des uniformes, certains se présentent, selon la règle du fonctionnement hiérarchique, comme des gradés. L’espace y est divisé en bâtiments, quartiers, ailes. Les rapports de domination s’y expriment aussi à travers les notions de conspiration, de trafic, de dissimulation, en ce sens que les détenus sont à la fois mis au secret ou « à l’ombre », selon l’expression consacrée, et amenés à conspirer pour survivre ou s’adapter au régime indexé sur l’éprouvante privation aux multiples facettes ;

3° enfin, la prison est, en tant qu’elle apparaît précisément comme une organisation totale, une forme de pouvoir fonctionnant par concentration ou focalisation. Les détenus y sont effectivement entassés dans un même espace de confinement, et font l’objet des effets néfastes du surpeuplement carcéral. De plus, sur le plan topographique, la prison se présente comme un ensemble de points relais définis par les postes intra-muros d’information et de communication (P.I.C.), qui convergent tous vers un même point focal, centralisateur, qui est le centre de contrôle terminal, chapeauté par la direction de l’établissement. Les déplacements des détenus sont donc, dans ce schéma-là, assujettis au port d’une forme de chaîne. Le mode opératoire de la garde est celui de la chaîne, puisque tout se passe comme si les détenus étaient reliés par une chaîne invisible. En se rendant dans leur cellule, au parloir, sur la cour de promenade, aux ateliers, les détenus enchaînent les points relais prédéfinis, suivent la règle d’enchaînement des étapes topographiques carcérales et sont, à ce titre, assignés à une place. Notons que, outre le découpage spatial, l’assignation à une place exprime une autre dimension du pouvoir lui-même. Ne dit-on pas à l’enfant, ici ou là, à la manière d’un commissaire de police : « Reste à ta place ! ».

 

D’où il résulte qu’il y a tout avantage non seulement à éloigner le spectre des prisons, mais encore et surtout à avoir soin d’inventer et de développer nommément, pédagogiquement d’ « autres modalités » de prise en charge des personnes condamnées. C’est pourquoi le livre Abolir la prison. L’indispensable réforme pénale (Paris, Éditions Libre et Solidaire, avril 2018) se veut là une entreprise exigeante et entend apporter, dans ce contexte d’une explosion de la forme carcérale, sa contribution importante au changement.

 

1 Sur ce point, se reporter, par exemple, à Pouvoir et politique pénale. De la prison à la surveillance électronique, Paris, Éditions Libre et Solidaire, 2016. A titre d’exemple éloquent, la distorsion du domicile qu’entraîne la surveillance électronique, pourtant lieu unique considéré comme proprement incessible par le droit fondamental, pose bien des problèmes philosophiques. C’est ainsi, notamment, qu’un ex-juge de l’application des peines en vient à comparer l’absence d’un placé sous surveillance électronique de son domicile aux périodes d’assignation à une évasion [c’est nous qui soulignons], sans toutefois interroger ou percevoir par là l’effet d’effondrement du domicile comme habitation personnelle. Voir, en effet, sur ce point, Philippe Laflaquière, Longues peines. Le pari de la réinsertion, Toulouse, Éditions Milan, 2013, p. 213 : « Autorisé, selon des modalités précisément définies, à s’absenter pour l’exercice de son travail, l’accomplissement d’une formation ou pour un suivi médical, le bénéficiaire du PSE a un statut juridique de détenu, ce qui lui fait encourir des poursuites pour évasion en cas d’absence injustifiée de son domicile aux horaires d’assignation ».

2 Franco Basaglia, L’institution en négation. Rapport sur l’hôpital psychiatrique de Gorizia, Paris, Éditions Arkhê, 2012.

3 Cf., Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1993.

4 Pour la conceptualisation de la notion de camp, voir Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2002 ;  Giorgio Agamben, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Le Seuil, 1997 ; et Tony Ferri, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, L’Harmattan, 2012 et Emprisonner et surveiller. Vers la normalisation du placement sous surveillance électronique ?, Paris, Bréal, 2016.


Un commentaire
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  1. DESJARDIN CLAUDE

    Merci pour les extraits communiqués qui donnent déjà à penser l’innovation pénale, en attendant avril pour mieux connaître la nature des contributions proposant les modalités du changement nécessaire. Claude D.



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