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La prison entre ombre et lumière
17 décembre, 2014, 10 h 15 min
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La prison entre ombre et lumière

par Tony Ferri

 

Pour information et partage, j’ai le plaisir de vous communiquer ci-dessous le texte « La prison entre ombre et lumière » que l’occasion m’a été donnée de rédiger, à la suite de la sollicitation du photographe Nicolas Brasseur et du Centre photographique d’Île-de-France (CPIF) qui sont intervenus, l’année dernière, au Centre pénitentiaire sud francilien de Réau, dans le cadre de la mise en place d’un atelier de photographie au profit des détenus.

 C’est avec enthousiasme que j’avais alors répondu positivement à la proposition qui m’était faite d’apporter ma modeste contribution à ce beau projet, sous la forme de l’écriture d’un article, et que je m’étais déplacé dans les locaux de l’établissement pénitentiaire pour y rencontrer les participants.

 Voir aussi le lien numérique du Centre photographique d’Île-de-France : 

 http://www.cpif.net/index.php?rub=1&docId=226743

                                                ……………………………………………………………………………………………………………………………….

Tony Ferri est né en 1973 en Normandie. Docteur en philosophie, chercheur postdoctoral associé au Laboratoire GERPHAU (Groupe d’études et de recherches philosophie – architecture – urbain, UMR 7218/CNRS/ LAVUE), il exerce la profession de conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation au sein du ministère de la Justice. Sa thèse de doctorat a porté sur le système de la peine. Marqué par la fécondité philosophique de grands penseurs tels que Jean-Paul Sartre et Michel Foucault, spécialiste du champ pénitentiaire et du registre de l’application des peines, ouvert à l’interrogation criminologique, ses recherches actuelles ont pour objet la question du sens des pénalités contemporaines. À partir du concept d’« hypersurveillance » qu’il a forgé, il analyse les mécanismes de l’enfermement propres aux différentes formes de placement sous surveillance électronique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan, 2012.

Éléments introductifs

 

En Juillet 2013 s’est tenu, au Centre pénitentiaire sud francilien de Réau, dans le département de la Seine-et-Marne, un atelier de photographie au profit des personnes détenues. Cet atelier, qui a été co-animé par l’artiste Nicolas Brasseur et par le Centre photographique d’Île-de-France représenté par Pauline Cortinovis, s’est articulé autour de six séances impliquant la participation de huit personnes détenues volontaires et sensibles à l’art photographique. Afin que ce projet puisse être mené à bien, la collaboration du Service pénitentiaire d’insertion et de probation de Seine-et-Marne et du pôle culturel de l’établissement de Réau, ainsi que le suivi assuré par la Direction interrégionale des Services pénitentiaires de Paris, ont été d’une aide précieuse.

 

Rappelons que ce Centre pénitentiaire, qui a été construit par le groupe Bouygues et qui a été fonctionnel à compter de l’année 2011, se situe sur le territoire de la commune de Réau. S’inscrivant dans le cadre de l’action des pouvoirs publics en faveur de l’amélioration du parc pénitentiaire français, le C.P. de Réau est un établissement qui se compose de deux centres de détention hommes, d’un centre de détention femmes, d’un quartier maison centrale, d’une unité en attente de transfèrement (UAT) et d’un centre national d’évaluation (CNE). L’ensemble peut accueillir près de 800 personnes détenues.

 

Au cours de cet atelier photographique, les participants à ce projet ont cherché à interroger le regard qu’ils posaient eux-mêmes sur leurs conditions d’enfermement. S’inspirant de photographies soigneusement sélectionnées par Nicolas Brasseur parmi les fonds disponibles à l’École nationale de l’administration pénitentiaire et dans les locaux du ministère de la Justice, les personnes détenues se sont employées, à l’aide des conseils et du savoir-faire de leurs encadrants, à retravailler ces images d’archives, afin d’exprimer leur point de vue sur leur vie en détention et de s’initier aux techniques de l’art photographique. Si donc la matière de l’atelier de photographie a été un certain nombre d’images significatives, issues des archives nationales sur la prison, son objectif a consisté à permettre aux participants de s’exprimer au moyen du langage photographique, d’apprendre un certain nombre de techniques et de créer un matériau photographique original. Créer d’autres images à partir d’un matériau photographique historique qui raconte déjà une partie de l’histoire de l’incarcération, en photographiant ce matériau, en le transformant au prisme de nouvelles prises de vue et à partir de techniques associant filtres, calques, effets d’ombre et de lumière, distorsions optiques et chromatiques, afin que s’y superpose, semblablement à un effet de mise en abîme, une autre histoire de l’incarcération, prodigieusement complémentaire de la précédente, tel a été le défi relevé par cet étonnant atelier promis à faire des émules.

 

De sorte que l’une des grandes originalités de cet atelier a reposé sur le fait que les personnes détenues ont tenté de raconter, depuis leur propre point de vue et à partir des capacités de mise en perspective offertes par la photographie, les conditions de la vie carcérale, la manière dont ils percevaient eux-mêmes leur enfermement. Au prisme de leur regard et de la photographie, ils ont donc contribué à présenter la nature de l’enfermement derrière des barreaux, et à mettre singulièrement en scène ce que c’est que de vivre au quotidien dans une structure close. La vision qu’ils proposent, la mise en images de leur vécu, sont saisissantes. Il en ressort effectivement et notamment :

- l’idée d’un immobilisme de la prison, qui se laisse appréhender à travers la juxtaposition, le montage et remodelage de photos qui ont été prises au sein d’autres établissements pénitentiaires français à des périodes différentes et dont il est frappant de constater que le rendu, le résultat est que la prison d’aujourd’hui est, au fond, très proche de celle d’hier (voir, à cet égard, par exemple, les photos rebaptisées chacune « Lieu » ou « Personnage », où s’observent des portes verrouillées, des couloirs vides, une atmosphère quasi glaciale de cimetière) ;

- l’idée d’un rétrécissement du champ visuel, et l’idée même de l’absence de fenêtres ouvertes sur le monde, dont témoignent exemplairement les photos renommées chacune « Événement » ;

- l’idée d’une vie quasi sépulcrale (se reporter, tout particulièrement sur ce point, à la photo retravaillée de la religieuse) ;

- de manière générale, et sur un plan historique, l’idée de l’étroite proximité entre le champ pénitentiaire et le champ pénitentiel, illustrée notamment par l’existence de la discipline qui fixe les horaires et rythme les conditions d’existence à l’intérieur des murs, et dont dépendent directement l’organisation des déplacements, la possibilité du travail en ateliers, l’orientation vers les cours de promenade et les parloirs, la réalité du couvre-feu du soir (se reporter ici aux clichés des archives nommés « Discipline » et « Vie » qui, une fois retravaillés en atelier, ont été rebaptisés chacun « Lieu »).

 

L’intérêt de l’atelier photographique

 

Le travail photographique mené en atelier par les personnes détenues, qui, pour ce faire, se sont appuyées sur le matériel mis à leur disposition par Nicolas Brasseur, présente des singularités qui méritent d’être soulignées. D’une part, les participants ont pu s’initier à certaines techniques photographiques ignorées par la plupart de ceux qui utilisent aujourd’hui des appareils « automatiques », un matériel qui est censé fonctionner tout seul. Par conséquent, l’intérêt de la mise en œuvre de cet atelier est que l’occasion leur a été fournie d’approcher un certain nombre de techniques propres à la photographie comme art (ce qui n’a rien à voir avec la photographie de tourisme), et de manipuler l’étonnante chambre photographique. Cet atelier a donc permis aux participants de reconsidérer l’art photographique sous un aspect subtil qui recèle infiniment plus de potentialités que ce que laissent croire le technicisme et l’automatisation du dispositif photographique courant. D’autre part, outre la mise en rapport avec ces potentialités, l’atelier a eu pour base et motif la recherche d’une création photographique authentique. Il s’est en effet agi de mettre en relation le matériel photographique (l’outil) avec une manière particulière de dire quelque chose à propos de l’environnement immédiat (le concept). À ce titre, il y a lieu de relever que c’est à une forme d’entreprise philosophique que se sont livrés les participants, et même, au bout du compte, à la fois à une tentative d’établissement d’une conception philosophique de la photographie ainsi qu’à un essai de proposition de leçon de vie. D’ailleurs, qui, mieux qu’une personne détenue, peut exprimer ce que c’est que de vivre en prison ?

 

Dans quelle mesure est-on invité à déceler, à l’occasion de ces séances en atelier, l’envie, de la part des protagonistes, de philosopher à part entière ? Ces ateliers se donnent effectivement comme une forme d’entreprise philosophique, en ce sens que, d’une part, les acteurs de ce projet ont appelé de leurs vœux l’instauration d’une approche réflexive et le développement d’une problématique de la réalité carcérale, et que, d’autre part, ils ont associé à leur vécu, à leurs expériences quotidiennes derrière les barreaux, à leurs relations avec l’institution judiciaire, l’exercice d’une véritable pensée critique – la fonction critique étant chère à l’activité philosophique elle-même. Insistons-y : cette pensée critique ne relève pas de l’esprit de critique, mais de l’esprit critique, puisqu’il ne s’est pas agi, pour eux, de dire du mal gratuitement, de médire ou de nuire à autrui, mais de repenser les conditions réelles du vécu d’une incarcération à partir d’un matériau original, celui de la photographie, et selon un régime de vérité qui leur appartient et qui s’élabore à la faveur d’une réappropriation par eux de leur propre voix, si souvent volée, détournée, décriée ou inaudible.

 

De cette initiative ont résulté des travaux étonnants. À titre d’exemple, en mettant en lumière l’effet de rétrécissement du champ visuel provoqué par le confinement durable entre les hauts murs, les personnes détenues n’ont pas seulement cherché à souligner l’usure du corps et les conséquences physiologiques dommageables qui découlent d’une incarcération, mais également la persistance d’un froid qui éclabousse les relations intra-muros, la difficulté à habiter un espace qui ne saurait leur être familier et sûr, et le désespoir qui accompagne leur quotidien. De sorte que la sensation de rétrécissement déborde largement le seul cadre physiologique pour s’inviter rapidement dans la conscience des condamnés et contaminer en permanence jusqu’à leur psyché.

 

Dans ces ateliers, les personnes détenues ont unanimement exprimé certains aspects de la réalité de leur existence carcérale, en tant qu’elle ressortit à l’élément sépulcral. Ils n’ont pas exprimé cette réalité sur le ton de la détresse ou de la consternation personnelle aux fins d’apitoiement sur leur propre sort. Loin de vouloir parler d’eux-mêmes pour eux-mêmes, ils ont tenu à traduire modestement, sans coups de projecteurs, à l’aide de photos très suggestives, la manière dont se perd et s’abîme la vie dans l’enclos, et, au-delà, la forme de la punition moderne qui consiste non seulement dans l’effectivité et la durabilité du retrait de l’individu hors de la communauté, mais encore dans l’effort appuyé vers l’élément coercitif.

 

L’opposition de l’image et du son

 

Au-delà d’une pensée critique sur la réalité carcérale, ces ateliers ont été également l’occasion de pratiquer la photographie en tant que telle, ce qui a impliqué, pour les personnes détenues, d’être au contact de son matériau, de manier ses outils, de découvrir ses potentialités, d’expérimenter de nouveaux champs de vision et de créer. Mais l’occasion leur a été fournie également de tenter de développer une conception philosophique de cet art. Et, en effet, si, d’ordinaire, la photographie se définit comme le procédé technique par lequel on crée des images à l’aide de la lumière, reste à déterminer ce que c’est qu’une image photographique. Dans une première approche, il apparaît que l’image du photographe se donne comme l’indice d’une chose, en ce sens qu’elle nous renseigne sur une scène ou un objet situés dans l’espace. Cela signifie que l’image n’est originairement pas l’image d’un événement, de quelque chose qui se passe, mais d’abord l’image d’une chose, de ce qui est, d’un « il y a », autrement dit de quelque chose qui n’est pas sonore (et donc, a fortiori, qui n’est pas audible). Il n’est pas, en effet, inutile de porter notre attention sur le fait que ce n’est apparemment pas l’image qui est en mesure de nous informer, au premier chef, de la survenue d’un événement, mais que c’est avant tout le son, le bruit, la perception sonore qui sont revêtus de ce pouvoir d’avertissement événementiel (le téléphone sonne, la sirène retentit, le chien aboie, etc.). Le bruit nous prévient donc que quelque chose s’est produit ou est en train de se produire. En revanche, la spécificité de la lumière et des couleurs tient au fait qu’elles tendent à révéler les qualités des choses, et, partant, à les donner à voir à travers des images sur lesquelles elles se fixent. Par où l’on remarque que si le monde était identifié aux seules qualités lumineuses et colorées, ce serait alors un monde composé seulement d’images (des choses) pour lesquelles il ne se passerait rien. Les choses seraient ou bien comme figées au travers des images par lesquelles elles se manifestent ou bien plus ou moins contrastées par l’intensité de la lumière. Car le propre de l’image paraît résider dans la présentation d’un « il se trouve que », d’un « il y a », c’est-à-dire dans l’exposition d’un objet qui apparaît sur fond spatial, et non pas en déroulant un flux temporel. En d’autres termes, si le temps se donne comme le milieu du son, l’espace se donne comme celui de l’image. C’est d’ailleurs pourquoi certains artistes n’ont pas d’emblée reconnu à la photographie (selon nous, à tort, et nous verrons pourquoi plus loin) un caractère artistique, voire esthétique, ainsi, par exemple, de Rodin, qui note que : « C’est l’artiste qui est véridique et c’est la photographie qui est menteuse ; car dans la réalité, le temps ne s’arrête pas […] Il n’y a pas là, comme dans l’art, déroulement progressif du geste ». (Cité dans Histoire de voir, Le medium des temps modernes (1880-1939), Paris, Centre national de la photographie, 1989, p. 9).

 

La photographie se présente donc d’abord comme une traduction visuelle de la réalité, comme la possibilité de retenir de la scène du monde un ensemble d’images, et donc comme une ouverture sur l’altérité et une représentation des choses. Il semble que son objectif primordial ne soit pas d’avertir d’un événement, mais de montrer quelque chose. Pour se matérialiser, la photo a besoin d’un support de traduction, d’une surface sensible comme une plaque de verre, un papier, une pellicule traités chimiquement, ou un matériau numérique. On sait, par exemple, le rôle qu’a joué la plaque de verre traitée à l’aide du mélange de gélatine, d’eau et de bromure, puis séchée, vers la seconde moitié du XIXe siècle (le gélatino-bromure d’argent), dans la fixation des images, avant que ce dispositif soit étendu au papier et à la pellicule Kodak.

 

L’invisible et l’imperceptible

 

S’il nous a fallu noter la relation de l’image au champ de la visibilité, il ne s’agit pas non plus d’en conclure à l’inexistence de tout lien entre l’image et l’invisible. Bien au contraire, la présentation par image requiert paradoxalement comme sa condition primordiale une absence, une dimension de non apparition, un élément ressortissant au point aveugle, à l’angle mort, en ce sens que, bien que l’image se matérialise sur un support, il n’en demeure pas moins que le phénomène de son apparition, quant à lui, demeure invisible, inaperçu à l’œil. Les conditions de la mise en lumière, les conditions de l’apparaître, elles, n’apparaissent pas, seul le résultat est visible. Cela fait partie de l’étonnante magie de la photographie.

 

Néanmoins, il semble que la création photographique se présente moins comme l’art de l’invisible que comme l’art de l’imperceptible – et les personnes détenues en ont si parfaitement saisi la nuance qu’ils l’ont exploitée jusqu’au bout. Qu’est-ce-à- dire ? Est invisible ce dont il n’y a absolument rien à voir, et ce qui, à ce titre, place l’individu dans la condition d’être totalement aveugle, non pas parce qu’il ne sait pas voir ou orienter son regard, mais parce qu’il ne peut pas entrer en relation avec un néant visuel, voire avec ce qui constitue pour lui l’inexistant. Autrement dit, l’invisible se caractérise plutôt comme le rapport à une absence d’images, et même, à la limite, comme l’impossibilité de révéler une quelconque forme visuelle du réel par cela seul qu’elle n’existe pas. Tout au contraire, se définit comme imperceptible ce qui ne saurait être donné tout entier à la vue, non pas en raison de son inexistence, mais en raison de la saturation du champ visuel qu’il implique, et donc non pas parce qu’il n’y a rien à voir, mais précisément parce qu’il y a trop de choses à regarder, parce qu’il y a infiniment à voir sur le sujet. Il est donc requis de considérer que, loin que l’imperceptible rende l’individu aveugle, il l’« éblouit » par la saturation des éléments qui composent le champ visuel et qui l’empêchent de voir. Cet imperceptible est précisément l’affaire du photographe professionnel, dont le travail consiste à isoler (à capturer) une partie de cet imperceptible, à exposer en pleine lumière ce qu’on ne voit ordinairement pas, et parfois même à montrer ce qu’on ne saurait montrer. À ce titre, la tâche de la capture de l’imperceptible ne manque pas d’être l’un des éléments fascinants de la photographie…

 

Car quel serait l’intérêt de la photographie, s’il s’agissait uniquement par elle de faire voir le réel tel qu’on le voit habituellement par les yeux ? Les yeux ne sont-ils pas plus propres à permettre la découverte des choses et à favoriser un contact naturel avec l’environnement que n’importe quel appareillage, si sophistiqué soit-il ? Ne suffit-il pas de regarder pour voir, sans avoir à subordonner l’organe sensoriel de la vue à cet intermédiaire caractérisé par l’appareil photographique ? C’est que la photographie professionnelle ne saurait se contenter de copier le réel ou de reproduire en images les choses telles qu’elles sont. Au lieu de s’alanguir, de s’abandonner à un naïf réalisme propre à la photographie pour amateurs, elle va plus loin, en proposant en fait un point de vue sur le réel qui apparaît comme un enrichissement interminable. De fait, ceci se laisse aisément appréhender : si la photographie authentique, c’est effectivement l’art de créer des images, si elle se caractérise par le procédé par lequel sont façonnées des images par l’action de la lumière, c’est précisément parce que l’image photographique a une infinité de choses à nous montrer et à nous apprendre sur le réel, et parce qu’elle implique fondamentalement la maîtrise de la « matière » lumineuse s’exprimant à travers ses dégradés de jour, de lueur et de reflets. Dans l’exacte mesure où le photographe exercé est sensible à l’infinité des nuances liées à l’intensité de l’éclairage et aux angles des prises de vue, il en résulte que le réel n’épuise pas l’art photographique, mais l’appelle et le requiert. Le travail mené par les personnes détenues dans l’atelier offre un aperçu de la variété des usages de la photographie, un tableau de son intarissable richesse. La réalité carcérale se reconstitue progressivement, à la faveur de nouvelles diffractions de la lumière, sur des réaménagements du visible.

 

En sorte qu’il y a lieu d’observer que la photographie se distingue par ce double rapport au réel : tantôt elle crée des images par l’action de la lumière, tantôt elle est en capacité de créer, en quelque manière, de la lumière à travers la diversité des éclairages, la manière particulière de donner à voir, le traitement singulier de l’objet. Il ne fait pas de doute que, à travers l’ensemble des photos réélaborées par les personnes détenus, la réalité carcérale « s’éclaire » d’un jour particulier.

 

L’expressivité propre de l’image photographique

 

Par où l’on voit que l’image photographique a partie liée avec l’expressivité. Certes, de prime abord, l’image n’est pas faite pour qu’on en parle, mais pour être regardée. Cela signifie qu’il ne s’agit pas d’abord de pérorer sur l’image photographique, mais de s’en imprégner, de l’imprimer en soi, d’en saisir les variations lumineuses et colorées, d’en percevoir tantôt l’informe sous la forme, tantôt la forme sous la déformation. En d’autres termes, l’image vise à montrer un aspect de la réalité, à livrer un point de vue sur le monde, à faire sens. Sa particularité tient dans sa faculté de mettre en perspective le champ de la visibilité, dans sa capacité de suggérer un éclairage sur le monde, d’en révéler même certains de ses composants. Dans ces conditions, il appert que l’image n’est pas la piètre copie du réel, son double abstrait, ainsi que l’entendait Platon à propos de la peinture ou de la mise en tableau, mais une manière d’en saisir ses caractéristiques propres, une façon d’en élaborer ou d’en dévoiler le sens. C’est pourquoi, il convient d’apercevoir que, loin que l’image photographique soit une sorte de recréation de ce qui est déjà donné à la vue, elle est pure création dans l’acte même de révéler et de mettre en pleine lumière ce qui résiste au regard et ce qui demeure inaperçu ou discret à l’œil. Et quand bien même elle se contenterait de reproduire ce qui est déjà perçu par l’œil, elle continuerait à consister moins dans un acte de recréation que dans celui de création, elle persisterait à se donner moins comme recommencement que comme commencement, en raison du rendu subtil et singulier effectué à partir du travail de la lumière et de l’activité originale et stylisée du photographe. Et c’est bien ce à quoi se sont employées les personnes détenues dans ces ateliers. En effet, en créant des images à partir d’autres images, les détenus photographes n’ont pas basculé dans la morne et ennuyeuse répétition standardisée des choses, ils n’ont pas rabâché le réel, car peu leur importe la ritournelle superfétatoire. Tout à l’inverse, ils ont visé à donner à voir quelque chose qui n’était précisément pas destiné à être vu ou qui était habituellement oublié par les yeux. Bien davantage encore, ils ont permis de faire découvrir de nouvelles relations ou correspondances entre les éléments de la réalité carcérale, de faire éprouver des émotions toutes neuves, de saisir tel ou tel aspect du monde de l’enfermement, de faire vibrer la perception humaine de la prison au rythme d’une tonalité toute différente que celle qui s’exprime avec saturation par les discours ambiants. En outre, cette présentation d’une autre réalité de la prison s’explique par le décalage qui subsiste entre le moment où le regard se tourne vers son objet et le moment où ce même objet est fixé en image, car même l’aide d’un obturateur dont la vitesse serait inférieure à un millionième de seconde ne permettrait pas d’assister au retour de l’idem de la chose vue, parce que le temps qui passe interdit fondamentalement au même de rester exactement le même. Vis-à-vis du réel carcéral, les détenus photographes n’ont donc jamais été les auteurs de copier-coller ou de redites, mais ont incarné plutôt ceux qui ont proposé un déplacement du regard, un décentrement du champ visuel habituel, un témoignage de ce qu’il y a lieu de voir et de mettre en relief en prison.

 

L’ambivalence de l’image photographique : objet ou langage ?

 

Il y a lieu de rappeler que, si le réel ne « parle » pas à quelqu’un en particulier, l’image du photographe, elle, s’adresse toujours à un public, elle vise essentiellement à être vue par un « tu », à être reprise par un interlocuteur. C’est la raison pour laquelle il importe tant d’exposer des photos : la photographie est intrinsèquement partenariale, voire muséale, parce qu’elle est intimement liée à un public, parce qu’elle est destinée à avoir relation avec une assistance. De là vient que l’une des caractéristiques majeures de la photographie repose sur sa structure dialogique. En ce sens, il convient de soutenir que le propre de l’image photographique réside dans son rapport amphibologique au réel : tantôt l’image s’apparente déjà en elle-même à un monde, tantôt elle dit quelque chose du réel. Comment, dès lors, comprendre cette double appartenance de l’art photographique à un langage et à quelque chose qui fait déjà monde ? À quoi tient cette double structure – langagière et « mondaine » de l’image ?

Dans le domaine de la photographie, il est frappant de constater l’existence d’une circularité de la cause et de l’effet. Cette circularité caractérise l’idée que, en photographie, l’image peut tenir, en même temps, ou tour à tour, les deux rôles du signe et du sens, que le signe et le sens y sont perpétuellement imbriqués l’un dans l’autre. En tant que sens, elle se définit comme un langage qui expose un dire sur la réalité qu’elle désigne ; en tant que signe, elle se pose elle-même comme un monde, comme un objet autonome du monde, chose parmi les choses. Cette relation en cercle du signe et du sens de l’image est fondamentale : elle permet de saisir le caractère inventif de l’image, car si le signe produit le sens, et le sens le signe, il y a lieu de relever que cette circularité fonde la créativité de la photographie et détermine la possibilité même du jaillissement de la nouveauté, de l’inattendu. L’art photographique est un art authentiquement créatif, en ce sens qu’il démontre parfaitement que, pour pouvoir créer des images, il convient de prime abord de se lancer dans l’aventure photographique, de viser justement à créer des images par la pratique mi-quotidienne de la photographie. Rien ne détermine la création que la création elle-même, ce qui veut dire que toute création est inconditionnellement première et ne se subordonne à rien d’autre qu’à elle-même : il faut donc commencer par photographier pour créer des images photographiques – la création étant toujours commencement –, en sorte que c’est en photographiant que le photographe devient photographe et se perfectionne, ainsi que c’est en marchant qu’on apprend à marcher, que c’est en parlant qu’on apprend à parler ou que c’est en aimant qu’on apprend à aimer ou même qu’on devient tout bonnement amoureux. Autrement dit, la photographie, tout autant que tout art créatif, n’a d’autre fondement qu’elle-même et ne s’adosse jamais à quelque chose d’autre qui la conditionnerait. On doit à ce subtil philosophe de la vie qu’est V. Jankélévitch le rappel, en ces termes, des ressorts de la création : « Pour créer, il faut créer ; et ce cercle vicieux, digne sans doute de Monsieur de La Palisse, signifie non seulement que la création commence toujours par elle-même, mais aussi, et en conséquence, qu’il n’y a aucune recette pour apprendre à créer. Le créateur pose l’essence conjointement avec l’existence, la possibilité en même temps que la réalité » (V. Jankélévitch, La musique et l’ineffable, Paris, Armand Colin, 1961, pp. 40-41).

 

Le rapport de l’image et du réel

 

D’où il résulte que l’image photographique ne se présente pas comme postérieure au réel, comme l’action qui viendrait le reproduire dans un second temps, comme s’il s’agissait de recommencer un second pareil, en le fixant de toute éternité sur un support artificiel. L’image créée est déjà par elle-même quelque chose d’unique, elle définit à elle seule d’emblée une réalité particulière, quelque chose qui a lieu dans un espace. Il ne s’agit donc pas d’appréhender la photographie comme l’art de la manifestation postérieure d’une réalité préexistante (la photo de ce vase posé sur la table et existant déjà avant la prise de vue photographique), mais comme l’expression particulière d’une réalité indépendante, comme la traduction d’une manière de regarder et d’inventer le réel. Autrement dit, le propre de la création photographique ne consiste pas à façonner le réel à l’image du réel (il ne s’agit là que de la reproduction en images des choses par tout un chacun s’improvisant photographe), mais de créer artistiquement du réel. De sorte qu’il est possible de soutenir, semblablement à ce que fait H. Bergson dans La pensée et le mouvant au profit d’une réflexion sur le sens de la création, que l’image photographique n’est pas réelle parce qu’elle est possible, mais qu’elle est possible parce qu’elle est réelle. En effet, de même qu’il y a, selon le philosophe de la durée, une antériorité fondamentale du réel sur le possible, de même on assiste, avec l’art de la photographie, à l’antériorité de l’image, comme expression d’une réalité unique, sur le réel lui-même, en tant qu’il est perçu sous l’angle de ce qui est indéfiniment reproductible, reconductible. De fait, une fois que l’image est prise, mise sur un support, réalisée, on peut être tenté par l’illusion rétrospective selon laquelle la photographie de telle donnée d’existence n’est possible que parce qu’elle recopie une réalité qui lui est foncièrement antécédente. Loin de cette approche naïve, il convient, en art, d’avoir soin de se demander comment se représenter le réel avant qu’il ne soit réalisé, avant qu’il ne se présente comme réel. Comment se représenter, par exemple, La Divine Comédie de Dante avant sa création ? Si cela était possible, cela voudrait dire que n’importe qui aurait pu écrire cette œuvre, pourtant majestueuse et unique, avant même qu’elle ne soit écrite, dès l’instant qu’on croit que son possible lui préexiste de toute éternité et qu’il suffit d’en copier le possible (l’image, l’intention) dans le réel (dans un support, une matière) pour lui donner consistance. Force est de constater, selon Bergson, qu’on n’a habituellement de cesse de toujours renvoyer le réel dans le possible après coup, en dernière instance, lors même que rien ne le prédétermine à être que le jour où il se réalise effectivement, a posteriori, de lui-même. Comment imaginer l’enfant à naître avant sa naissance, qui est pure découverte et commencement ? Il en va donc de l’art comme de l’existence. Comme le souligne magistralement Bergson, « l’artiste crée du possible en même temps que du réel quand il exécute son œuvre » (H. Bergson, La pensée et le mouvant, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1998, p. 113), et « d’avant en arrière se poursuit un remodelage constant du passé par le présent, de la cause par l’effet » (Ibid., p. 114).

 

À l’issue de cette discussion sur la conception philosophique de l’art photographique telle qu’elle s’est présentée et développée au travers des travaux des détenus photographes, que convient-il de retenir ? C’est que, en définitive, il y a lieu de se souvenir que la photographie comme activité de création d’images n’est pas, en tout cas pour les détenus photographes, de nature métaphysique, mais se donne comme un authentique appel vers la liberté, et ouvre sur un art de pensée sa vie et de vivre sa pensée.   



Parution du livre de René Schérer, « En quête de réel. Réflexions sur le droit de punir, le fouriérisme et quelques autres thèmes – Entretien avec Tony Ferri » (L’Harmattan, 2014)
22 novembre, 2014, 23 h 03 min
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C’est avec une joie immense, authentique, une de ces joies qui nous rendent le cœur léger, nous ouvrent aux autres (au sens où Spinoza évoque l’idée que le désir qui naît de la joie est plus fort que le désir qui naît de la tristesse…), que je vous informe de la parution effective du livre du philosophe René Schérer, En quête de réel. Réflexions sur le droit de punir, le fouriérisme et quelques autres thèmes – entretien avec Tony Ferri (L’Harmattan, novembre 2014).

 

Pour plus de détails, vous pouvez vous reporter au lien numérique suivant de l’éditeur :

 

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=45021&razSqlClone=1 ;

 

La force de ce livre est qu’il hausse le réel d’un ton…

 Bien cordialement.



Recension du livre Le pouvoir de punir. Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine ? (L’Harmattan, 2014)
2 novembre, 2014, 21 h 14 min
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Recension du livre Le pouvoir de punir. Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine ? (L’Harmattan, 2014), dans la Revue européenne de psychologie et de droit :

 http://www.psyetdroit.eu/le-pouvoir-de-punir-quest-ce-quetre-frappe-dune-peine-par-tony-ferri/



Émission radiophonique Tribu sur RTS
30 octobre, 2014, 22 h 51 min
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Voici le lien numérique de l’émission sociétale Tribu, présentée par le journaliste Laurent Caspary de RTS (Radio Télévision Suisse), par lequel vous pourrez, si vous le souhaitez, écouter ou réécouter l’émission du 28 octobre 2014 à laquelle j’ai eu l’honneur d’être invité, et ce à l’occasion de la sortie de mon dernier livre Le pouvoir de punir. Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine ? (Paris, L’Harmattan, 2014). (suite…)



Avis de parution « Le pouvoir de punir »
9 septembre, 2014, 23 h 48 min
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  1. Avis de parution : Tony Ferri, Le pouvoir de punir. Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine ?, Paris, L’Harmattan (coll. « Les Logiques des pénalités contemporaines »), 2014.
  2. Quatrième page de couverture : « Qu’est-ce qu’être frappé d’une condamnation pénale aujourd’hui ? Quelles sont les logiques qui président à la mise en œuvre des pénalités contemporaines ? Dans la mesure où, après avoir aboli la peine de mort, la France réfère maintenant son pouvoir de punir sur l’emprisonnement massif et le développement constant du placement sous surveillance électronique, ce livre se propose de décrire la réalité, les caractéristiques, les mécanismes et les rationalités des pénalités contemporaines (emprisonnement, peine de mort, bracelet électronique…), afin d’en révéler les rouages, les structures, les dérives. Il vise également à inviter le lecteur à se poser la question décisive suivante : à la lumière de ces déterminations, et au nom de la dignité, est-il désormais envisageable, souhaitable, et même requis de déplacer la frontière entre le possible et l’impossible dans le champ pénal, et donc d’explorer, dans ce champ, de nouvelles possibilités ? ».

 Liens numériques :

 http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=44199

http://www.editions-harmattan.fr/catalogue/couv/aplat/9782343040042.pdf

 

 



Ordre des discours et discours d’ordre
27 mai, 2014, 0 h 45 min
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http://www.psyetdroit.eu/rubrique-articles/

http://www.psyetdroit.eu/wp-content/uploads/2014/05/TF-Ordre-des-discours-et-discours-dordre1.pdf

Ordre des discours et discours d’ordre

Le problème de la recherche dans le champ pénitentiaire

 

Dans le domaine de la recherche universitaire, et tout particulièrement dans le champ pénitentiaire, il est frappant de constater qu’il existe un ensemble foisonnant d’études plus ou moins remarquables, plus ou moins abouties et plus ou moins variées portant sur la prison, le sens de la peine, les modalités d’exécution des sanctions, les relations entre les personnels pénitentiaires et les personnes condamnées, la vision des métiers pénitentiaires par les acteurs eux-mêmes de telle ou telle profession (surveillants, conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation, directeurs des services pénitentiaires), et choses semblables. L’on relève également que ces études s’appuient, dans leur diversification même, tantôt sur des connaissances approfondies dans le secteur du droit (droit pénal, procédure pénale, droit public…), tantôt sur les acquis des sciences humaines et sociales (sociologie, histoire, psychologie…), tantôt encore sur les résultats apportés par les disciplines et les technologies du chiffre (statistique, instituts de sondage…). Néanmoins, la pierre d’achoppement de toutes ces études, bien qu’elles se fondent sur des méthodologies probantes et des connaissances maîtrisées dans chacun de leur domaine respectif, repose sur le fait que leur approche est presque exclusivement externe à l’égard de leur objet d’étude. En effet, il est fréquent d’observer que la plupart des études publiées portant sur le registre pénitentiaire sont des études menées par des chercheurs tout à fait extérieurs au champ pénitentiaire proprement dit, et résultent de travaux conduits par des « spécialistes » qui ne fréquentent pas ou côtoient à peine, tout au plus de manière superficielle et artificielle, les espaces ou les individus inclus dans leur objet de recherche. De sorte que le trait d’union de l’ensemble de ces études consiste dans le fait qu’elles pèchent typiquement par un déficit d’expérience, par un manque de fréquentation assidue du terrain et de commerce avec les individus directement concernés, par un éloignement des pratiques et par des représentations qui relèvent davantage de la recherche en cabinet que de la proximité journalière avec les lieux et les sujets de leurs discours. Bien entendu, dans la mesure où le propre du chercheur est qu’il occupe une place institutionnelle telle qu’elle lui permet de s’en autoriser pour conduire ses recherches, il se peut qu’il se défende de porter un regard qui soit en dehors de la réalité du terrain et qui, de ce fait, manque son objet d’étude ; il se peut qu’il se refuse à admettre que ses conclusions n’ont rien de scientifiques ou d’adéquates tant par rapport au vécu des personnes qui habitent au quotidien les lieux dont il traite que par rapport aux événements singuliers qui, à la fois, ponctuent la vie des personnes incarcérées et accompagnent les tâches que réalisent les fonctionnaires à l’intérieur de ces espaces d’exception que constituent les lieux d’exécution d’une peine ; il se peut même que, par pédantisme, orgueil ou malhonnêteté intellectuelle, il répudie d’un revers de la main l’accusation qui peut lui être justement adressée de présenter des résultats tronqués, biaisées, erronés, par cela même qu’il n’a pas l’expérience de ce dont il parle, par cela même qu’il ne vit pas ce que vivent journellement les personnes condamnées dans leur chair quand ils ont à exécuter une sanction pénale qui n’est jamais neutre ni sans conséquences sur le parcours d’une existence, par cela même encore qu’il ne sait pas ce que constatent quotidiennement les personnels dans ces territoires de relégation que sont les prisons et les différents espaces et cadres d’exécution des mesures. En d’autres termes, force est d’enregistrer que le chercheur universitaire, qui n’est ni un condamné ni un professionnel de l’accompagnement pénal, qui n’est pas un praticien de la conduite des mesures de sanctions, se contente, la plupart du temps, de pérorer, quoique souvent avec brio, sur la prison, les condamnés et les objets pénaux en général, sans atteindre véritablement le cœur du sujet traité, le noyau problématique de ce qui mérite d’être vu et relevé dans l’étude – ce qui, a contrario, supposerait, pour se soustraire à la dérive de la péroraison, la réalisation d’un effort de décentrement à l’égard de la creuse et par trop abstraite position universitaire ou posture institutionnelle. Car si, dans son exposé, dans son rapport, dans son étude, à l’occasion de sa conférence, c’est toujours à un niveau scientifique ou expertal qu’il prétend se hisser, en revanche jamais il ne peut se glorifier, sans que cela puisse faire immédiatement l’objet d’un soupçon de la part de ceux qui sont directement concernés et qui se chargent au jour le jour, heure après heure, d’une manière ou d’une autre, de lutter contre les effets corrosifs de la sanction, d’avoir satisfait à une phase d’immersion totale, prolongée et authentique dans la prison ou avec les personnels à l’occasion de l’exécution de leurs tâches et missions quotidiennes – une telle immersion impliquerait bien autrement, de la part du chercheur, la volonté de faire le grand plongeon au centre de la sentine, le désir non affecté de prendre authentiquement les habits de l’autre (du condamné, du personnel pénitentiaire), et, par conséquent, l’acceptation de fréquenter par certains côtés l’infréquentable, de mettre les mains dans le cambouis, de s’écarter des préjugés tenaces qui bâillonnent la population pénale et quelquefois les personnels pénitentiaires, de résister aux discours convenus, institutionnels, médiatiques.

Autant dire que, tant que les chercheurs ne se résolvent pas à se mettre littéralement dans la peau des sujets qu’ils étudient (les prisonniers, les personnels pénitentiaires), à s’effacer derrière la voix des condamnés et des praticiens, à « habiter » les espaces dont ils traitent et que définissent la prison, le domicile des condamnés, toute mesure ordonnée par l’autorité sanctionnatrice, à s’approprier le rôle et les missions de l’un ou de l’autre corps des métiers pénitentiaires, à remplir les tâches quotidiennes qui lient les personnels à une fonction précise et à une identité professionnelle particulière, à entretenir journellement les relations avec les partenaires institutionnels et associatifs, ainsi qu’avec l’autorité judiciaire (juges de l’application des peines, substituts du procureur, juges des enfants…), bref à s’identifier un tant soit peu aux sujets dont ils parlent et à s’éprouver au long court comme détenus ou comme acteurs de terrain, il y a alors tout lieu de penser qu’ils manqueront toujours le sujet qu’ils se proposent d’étudier et que le résultat de pareille étude, qui ne s’est pas méticuleusement nourrie de l’expérience de l’enfermement et de la subjectivité des acteurs d’ « en bas », est promis à deux écueils, à savoir :

  • à celui reposant sur un mouvement de séduction et de duperie, tout au plus, des gens d’ « en haut » qui s’intéressent de loin à ces espaces singuliers et à cette modalité d’organisation technologique de l’existence de ces « hommes infâmes » , pour reprendre le vocabulaire de M. Foucault, au sein d’une détention, comme si, de ces hommes, il s’agissait de bêtes curieuses ;

  • à celui consistant, à propos de la population pénale, dans la production d’énoncés en conformité avec ce qu’en disent depuis toujours les autres chercheurs, le gouvernement des vivants, le bio-pouvoir, les instances médiatiques qui absorbent, font taire, filtrent, digèrent et reprogramment à leurs conditions la parole de ceux qui sont réduits à la posture subalterne d’une soi-disant inintelligibilité de langage dès lors qu’ils sont taxés de l’incapacité de se rendre audibles et autonomes à l’aide de la langue « propre » et communément admise, et dès lors qu’ils doivent endosser, même s’ils ne sont pas nécessairement à leur taille, les vêtements de la dangerosité. Parlant souvent, quoique pas toujours, l’argot des prisons, le verlan des territoires de relégation, le jargon inquiétant d’un idiome d’un autre monde, ces « hommes infâmes », on l’aura compris, sont de prime abord les détenus, les condamnés en général, doublés certaines fois du statut invalidant de l’étranger, à l’égard de qui s’intensifie et se radicalise à l’extrême aujourd’hui la technologie de la punition – ce dont témoigne l’inflation des taux de mise sous écrou – donnant lieu au retrait de leur dignité humaine au moyen des divers dispositifs de l’enfermement.

    Ce sont encore ces êtres infâmes, discrédités, infantilisés, humiliés dans leur corps, parfois désespérés et acculés au suicide qui sont amenés à faire face aux discours des chercheurs qui n’éprouvent pas le moindre regret de parler à leur place – dans des colloques, des commissions, des travaux, parfois avec condescendance, à l’aide d’autres symboles et d’autres représentations que les leurs, selon des codes langagiers que les sujets de leur étude ne partagent pas forcément et qui les mettent sur la défensive ou en retrait à l’égard de ce qu’ils perçoivent bien comme outrecuidants, inadaptés, impropres à les comprendre et à les aider – de leur condition de vie, de leur subjectivité, du numerus clausus, des causes qui les ont poussés à commettre telle ou telle infraction, etc., et cela sans jamais les avoir rencontrés au parloir, ou, mieux, sur une coursive, dans leur cellule, ou dans leur quartier de relégation, dans un bureau d’entretien exigu (que les professionnels désignent souvent sous le vocable de « box ») sans jamais avoir discuté avec eux, en leur restituant leur voix de telle sorte que, à l’occasion de l’exercice même de la parole, il y ait un symétrique face-à-face, une relation d’égal à égal sur le plan de la condition humaine, sans jamais les avoir accompagnés au long court, vraiment au long court, dans leur quotidien, derrière les barreaux, à l’occasion d’une inspection de cellule ou d’une fouille à corps, à leur domicile. Voilà donc ce qui manque aux écrits des chercheurs qui se lancent dans des travaux portant sur le registre pénitentiaire : excepté la dimension rigoureuse du discours universitaire qui se présente comme possédant toutes les allures de la scientificité, il manque à leurs travaux de recherche un véritable contenu de vie, une dimension humaine, une densité « expériencielle », un ancrage dans l’empirie. De sorte que, entre, d’un côté, le discours du chercheur, le savoir de l’expert, la volonté du scientifique d’objectiver des données générales ressortissant à des individus qui se situent aux antipodes de ces opérations scientifiques d’affadissement et d’appauvrissement du singulier, et, d’un autre côté, les dimensions complexes de la subjectivité des condamnés, la réalité carcérale, l’environnement particulier et les besoins vitaux de ceux qui sont estampillés par un casier judiciaire, s’observent une distance incompressible, infranchissable, un véritable choc de la rencontre qui ne peut se solder que par un rebond divergent, par une incommensurabilité langagière, par deux paroles s’excluant l’une l’autre, mais toujours au détriment de l’une et au profit de l’autre dans le résultat des travaux de recherche universitaire.

Quand certains chercheurs ne renoncent pas à tenter de mettre les pieds en prison pour conduire un sujet d’étude relativement aux prisonniers, quand ils prétendent avoir un moment, à cette fin, approché l’administration pénitentiaire, il n’est pas rare que cette fréquentation se traduise, en réalité, par une relation de courte durée, de quelques semaines tout au plus, établie selon les délais accordés et le programme fixé par l’autorité accueillante qui possède les clés et aux conditions mêmes de cette autorité ; il n’est pas impossible non plus que ces rencontres se ponctuent par des serrements de mains, un échange courtois entre le représentant de l’établissement et le chercheur, ou par une visite partielle des locaux. Rien donc de ce qui est laissé visible au chercheur, quand bien même celui-ci serait motivé pour en savoir davantage, n’échappe à une programmation, au sacro-saint motif sécuritaire et au bon vouloir du directeur de l’établissement pénitentiaire. Le chercheur, quand il peut quelquefois accéder aux lieux de la détention, est très vite assujetti au règlement et aux procédures d’usage, mis en condition, apprivoisé, placé dans un angle de l’établissement qui ne lui permettra pas de se faire une idée à la fois globale et précise de ce qu’il y a à voir. Cette vue partielle laissée au chercheur ne s’explique pas seulement par l’expression du motif sécuritaire, par la réalisation d’une visite au pas de charge de quelques locaux triés sur le volet au sein de la détention, par le respect dû à la préservation de l’anonymat des détenus, par les conditions de travail propres à la vie en détention, par les contraintes des personnels, par les nécessités de service, et choses semblables ; elle s’explique aussi et surtout, quand bien même les portes de la prison seraient laissées grandes ouvertes, par l’existence inévitable d’angles morts afférents aux propriétés d’une prison, par l’histoire complexe de l’établissement particulier dont il convient de prendre, en quelque sorte, la température, par l’impossibilité d’avoir une lecture sinon exhaustive, du moins suffisante, seulement en quelques semaines, dans un créneau horaire de quelques heures, et, qui plus est, en dehors de tout échange durable avec les détenus, quant à la nature de la détention, quant à l’expérience de l’enfermement, quant aux relations qui se nouent à l’intérieur des murs et qui diffèrent d’un établissement à un autre, quant aux duretés de la privation de la liberté, quant aux conséquences physiologiques et psychologiques du confinement durable derrière le béton, les barbelés, en l’absence de repères habituels, en dehors des relations avec la famille et les proches, en déficit de travail, de statut, de reconnaissance, de perspectives d’avenir. Même au long court, après des années d’investissement professionnel et d’implication personnelle dans ces lieux de l’anti-monde1, il resterait encore, pour le chercheur, bien des choses à voir, à observer, à comprendre, à évaluer, à s’expliquer sur ce qu’est une prison « républicaine », sur ce qu’est un parcours d’emprisonnement ou de condamnation pour un homme accablé par son infraction.

Cette manière proprement universitaire ou institutionnelle d’aborder les questions qui touchent le domaine pénitentiaire en ne tenant aucunement compte de la perception et de la parole de ceux-là même qui sont prioritairement concernés par l’étude montre à quel point le secteur de la recherche s’organise et fonctionne par exclusion, et ignore ce dont il parle. Lorsqu’un chercheur s’intéresse, par exemple, à la question de savoir quel est le sens de la peine, comment s’articulent les peines d’emprisonnement à celles du milieu ouvert, comment comprendre le phénomène de la surpopulation carcérale, ou quels sont les moyens ou les leviers disponibles pour tenter de mettre un frein au processus dit de récidive, il est frappant de constater que jamais les condamnés sont sollicités par l’étude, que jamais leur avis, leur demande ou leurs besoins ne sont pris en compte à la lumière de ce qu’ils ont ou auraient à dire sur le sujet. Ce qui caractérise ces études, c’est la manière proprement singulière de bâillonner les sujets qui sont pourtant impliqués par elles, ce sont les procédures par lesquelles demeure acquise jusques et y compris le secteur de la recherche la nécessité de figer les condamnés dans une posture d’exclusion ou de rejet, d’opposer à leur voix tout un système de verrouillage de la parole, de maintenir hors de circulation les sujets ayant à subir une peine par le moyen de techniques de neutralisation de leur être, de leur déplacement, de leur dire. Dès l’abord de leurs travaux de recherche, les chercheurs reconduisent ainsi la dichotomie initiale et le geste inaugural du gouvernement des vivants consistant à opérer des divisions et des subdivisions au sein du peuple, à faire émerger au sein de celui-ci des catégories et des populations préformées de toutes pièces, et à fixer des pans entiers de l’humain à un système d’empêchement de prise de la parole, à des procédures animalisantes de garrottage, de placement d’entraves, témoignant de ce que le propre de la police réside décisivement dans des techniques de musellement du corps, du dire, de la mobilité. En dehors de la participation complice de l’institution universitaire à l’annihilation de la liberté de réflexion et de parole, à la mise en œuvre de procédures visant à court-circuiter la portée d’une parole qui aurait vraiment quelque chose à dire, dès lors surtout qu’elle n’entre pas dans un canevas, qu’elle sort des sentiers rebattus, qu’elle échappe aux codes et aux canons de la ritournelle universitaire et soi-disant universelle (il n’est pas indifférent, à cet égard, que le terme même d’université ait étymologiquement partie liée avec celui d’universalité), il a appartenu à M. Foucault d’insister sur le conservatisme de l’université, sur sa double fonction d’exclusion et de normalisation. Si, selon l’auteur de Surveiller et punir, il existe, à l’intérieur de la société, une variété de mécanismes d’exclusion qui touchent différentes catégories d’individus, à commencer par celle des fous, il appert que celle des étudiants n’y échappe pas non plus. Pour quelles raisons l’étudiant est-il, selon M. Foucault, assujetti aux mêmes règles de l’exclusion ou de court-circuitage que le fou ? :

  • d’abord, parce que le campus fonctionne comme un lieu de relégation, par où se confirme le principe selon lequel les techniques d’exclusion et de discrimination se structurent spatialement ;

  • ensuite, parce que le savoir qui est transmis à l’étudiant est suranné, inadapté à l’emploi et aux contraintes du capitalisme financier, et éloigné des réalités empiriques du terrain ;

  • enfin, parce que la vie estudiantine elle-même s’organise autour de mécanismes théâtraux déconnectés du monde contemporain. De sorte que le monde étudiant est entretenu dans l’illusion d’appartenir à un ailleurs qui permet de jouir d’amusements et de libertés individuelles – de telles ou telles distractions, de telles ou telles récréations, d’une vie faite en carton-plâtre, provoquant un détournement de l’attention, un trouble de la lucidité, une perturbation de la conscience politique. Citons, en ce sens, ce passage éloquent de M. Foucault :

    « L’étudiant est mis à l’écart de la société, relégué sur un campus. En même temps qu’on l’exclut, on lui transmet un savoir de type traditionnel, démodé, académique, un savoir qui n’a aucun rapport direct avec les besoins et les problèmes du monde d’aujourd’hui. Cette exclusion est renforcée par l’organisation, autour de l’étudiant, de mécanismes sociaux fictifs, artificiels, d’une nature quasi théâtrale (les rapports hiérarchiques, les exercices universitaires, le tribunal des examinateurs, tout le rituel de l’évaluation). Enfin, l’étudiant se voit offrir une sorte de vie récréative – une distraction, un amusement, une liberté qui, là encore, n’ont rien à voir avec la vie réelle (…) ; moyennant quoi, les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans sont, pour ainsi dire, neutralisés par et pour la société, rendus fiables, impuissants, castrés, politiquement et socialement. C’est là la première fonction de l’Université : mettre les étudiants hors circulation2 ».

Du reste, il ne suffit pas de prendre la parole pour avoir quelque chose à dire, et ce ne sont pas ceux qui prennent habituellement la parole, parmi la cohorte d’individus qui sont autorisés à parler, par exemple, de l’état des prisons, à l’occasion de débats publiques préparés, sur des plateaux de télévision ou à l’intérieur d’un programme d’intervention comme un colloque ou une conférence, qui ont justement quelque chose à dire sur le sujet. Bien au contraire, les effets de parole, d’annonce, du dire ont vocation, dans ce système de neutralisation, d’absorption et de récupération de l’expression, de se volatiliser, de se dissiper, de se perdre dans un nuage de poussière de sons et de bruits s’entrechoquant au hasard, semblablement à ce qui se passe dans la nature tourbillonnante composée, selon les matérialistes grecs comme Leucippe et Démocrite, d’atomes et de vide, de saturer la capacité individuelle d’audition, de réflexion et de création par le moyen d’un brouhaha indescriptible et permanent. De sorte que l’on assiste à un phénomène pour le moins curieux : bien que nos démocraties libérales, dopées à l’économie de marché, se targuent de favoriser la liberté d’expression comme un bien consommable par tous, il y a lieu de relever que cette liberté du dire donne à voir paradoxalement un enfoncement et un égarement de la parole dans des procédures de répétition, de rengaine et de refrain monotone qui rendent proprement le propos inefficace, hors-sujet, et qui le charge d’un indice de profonde inutilité, de vanité et d’inconséquence. En d’autres termes, bien que l’on puisse apparemment tout dire (ou presque), rien de ce qui est dit n’est en fait serti d’efficacité, de promesse de changement, d’action, de constance logique. Jamais rien de ce qui est dit n’est suivi de l’effet escompté, rien de ce qui s’exprime en paroles ne s’adosse à une conception politiquement efficiente, neuve ou prometteuse du vivre-ensemble, ou ne se relie à une cause. Autant dire que le propos démocratique est proprement verbeux, se ruine dans les dispositifs diffus de bavardage, tourne à vide et se consomme lui-même dans son expressivité même, disparaît dans la seconde même qui suit l’apparition de sa prononciation, de son bredouillement. A cet égard, on ne se privera pas de relire ces lignes du philosophe A. Brossat :

« Nous ne sommes pas privés de la parole, loin de là, mais nous sommes, politiquement, sans voix, pour autant que, de manière de plus en plus manifeste, le dispositif électoral et parlementaire, loin de permettre que le rassemblement de nos voix se transforme en volonté générale, expression de notre souveraineté en acte, est destiné – à l’inverse exactement – à reconduire la forme effectivement oligarchique du gouvernement des populations, assurer la continuité d’un pastorat humain plus ou moins éclairé ou défaillant (…). Tout ce que nous pouvons dire, avons à dire, qui concerne les affaires publiques, le domaine politique, le « commun » n’est que flatus vocis, tandis que le statut d’énonciateur des discours, paroles, énoncés qui comptent [souligné dans le texte] est de plus en plus exclusivement réservé à une ou des castes : élites politiques, communicants, journalistes, lobbyistes, faiseurs d’opinion, etc. […]. Cette dépréciation de la parole des gens ordinaires inscrite dans l’horizon du commun ou de la collectivité conduit naturellement à une ‘chute de la cote’, pour parler comme Walter Benjamin, de la parole tout court : l’insignifiance de la parole publique nourrit son devenir trash, le goût régressif de dire n’importe quoi, n’importe comment, puissamment attisé par la structure communicationnelle elle-même : la radio, la télé, Internet, le téléphone portable se présentent désormais (…) comme des dispositifs destinés à assurer la prolifération à l’infini de la parole jetable, du discours kleenex, des mots sans suite destinés seulement à meubler la désolation du monde, à l’image de toutes les musiques de salle de bain, de hall de gare et de supermarché3 ».

Loin donc que la recherche universitaire vise à sérieusement tenir compte de la parole des sujets impliqués par l’étude, ou à en rendre compte en s’effaçant authentiquement derrière la parole de l’autre, du tout autre, dans sa posture d’inquiétante étrangeté, trop souvent elle ne répond en fait qu’à des « commandes institutionnelles », qu’aux objectifs de carrière des chercheurs, qu’à des petits intérêts ambitieux et inavouables de quelques-uns qui, bien qu’ils soient de plus en plus appareillés à un système sur-administré, restent plus que jamais souterrainement désireux de devenir quelque chose comme des « pontes » de l’université.

Certains condamnés opposent quelquefois à cela une certaine rétivité, parfois même plus abruptement une fin de non recevoir, une abstention radicale du dire, un silence déroutant. Ce silence ne signifie pas forcément quelque chose comme un silence de mort, qui ferait signe vers une inaptitude à la réflexion, une incapacité de dire quelque chose, une sorte d’aphasie ou une timidité enfantine. Tout à l’opposé, il importe de souligner que, bien que le condamné soit maintenu dans une posture infériorisé, dégradé et réifié dans le geste même qui l’exclut et le met hors circuit aux confins de l’enfermement, bien qu’il n’ait corrélativement ni droit à la parole ni droit à l’écoute, il ne s’agit pas de croire que, lorsqu’il se résout à se taire, c’est parce qu’il ne sait pas parler. Si ce silence – qu’il utilise parfois ici ou là, en entretien, en réunion, à l’intérieur des dispositifs, teintés de discipline ou incrustés de bio-politique, à l’occasion des programmes de prévention de la récidive et de groupes de parole, ou devant n’importe quel scrutateur, qu’il soit chercheur, soignant ou policier – ce silence, disons-nous, n’est pas nécessairement destiné à produire des effets de sidération tenant au fait qu’il semble être à contre-courant de toute attente, impropre à servir l’intérêt immédiat du mutin, ou marqué de déficience de tout à-propos. Le fait est que ce silence est toujours susceptible de déchirer les énoncés verbeux à l’aide d’un arrêt brutal – le propre du verbiage réside dans le fait qu’il ne doit surtout pas s’arrêter et qu’il tend à occuper tout l’espace -, le fait est que ce silence est en capacité d’exprimer un refus ou une défiance à l’égard d’une ré-assimilation de la parole, à l’égard de la digestion de celle-ci par cette sorte d’estomac diagnostiqueur ou universitaire, à l’égard d’une reprise et de réajustements des énoncés aux seules conditions de l’objectif de la recherche. Car, lors même qu’une poignée de chercheurs, rare, pour ainsi dire introuvable, s’emploierait à répercuter la parole du condamné dans le cadre de quelques travaux, cette répercussion se ferait encore et toujours selon une ré-assimilation de la parole à l’intérieur d’un canevas préétabli, attendu, standardisé, de telle sorte que cette parole serait retravaillée, récupérée et modifiée par une réflexion extérieure indexée sur tous les dispositifs « bis » ou commençant par le préfixe « re- ». La parole de celui qu’on interroge, en tant qu’il est justement interrogé, ne saurait être libre, dès l’instant où elle doit être reprise, correspondre au format d’un questionnaire, épouser les lignes de l’interrogatoire, accepter le péril de subir un détournement de son contexte d’expression, un dépouillement de sa spontanéité initiale. En d’autres termes, le chercheur qui passe au crible de l’examen, par exemple, les violences symboliques ou réelles qui ont cours en détention, ou encore des questions ressortissant au sens de la peine ou aux pratiques professionnelles pénitentiaires passe généralement sous silence ce que pourraient dire les sujets de ces pratiques, les condamnés eux-mêmes qui, en réalité, n’ont pas leur mot à dire. Et quand bien même il s’agirait d’aventure de les sonder, cette exploration, sous forme de questionnaire ou d’interrogatoire, ne viserait pas à découvrir leurs pensées, à soumettre la recherche à leur avis, à comprendre authentiquement leur position, à faire fondamentalement cas de ce qu’ils ont à dire indépendamment des prétentions de la recherche, autrement dit cette exploration ne consisterait pas à mettre l’accent sur l’innovation en partant de la parole seule du détenu ou du professionnel, mais à rapporter, à formater, à provoquer ou suggérer des réponses toutes faites, à échapper à la réplique audacieuse ou à la riposte, à faire correspondre des réponses à ce qui est tout à fait escompté, selon les exigences institutionnelles, standardisées, académiques, canoniques, dans le cadre d’un processus d’ordre. Dans le domaine pénitentiaire, au moyen de questions précises, insistantes ou insidieuses, le chercheur ressemble, pour le condamné, à un policier, à un donneur d’ordre, à un agent de la mise en conformité. Mais c’est aussi pourquoi, inversement, il peut arriver que, sous couvert de proposer de relater un dire qui ne serait pas le sien, sous les dehors de ne pas tenter de parler à la place de celui qui essuie un questionnaire en règle, le chercheur du registre judiciaire est celui par qui se découvre et se prolonge, lors même qu’ils seraient pressées de questions, le mutisme délibéré de certains condamnés. Car, pour les condamnés qui pourraient être quelquefois savamment sondés, il y a des silences qui sont synonymes de refus de collaborer avec le représentant institutionnel, le missionnaire universitaire qui toisent avec morgue leur statut inférieur. Cette résolution de garder le silence face à celui qui se croit investi d’un pouvoir du fait même d’occuper une place ou d’incarner le savoir, cette volonté de dire non à l’examinateur, sans toutefois l’exprimer verbalement – ce qui traduit l’intention polie de ne pas même prendre la peine de faire usage de la parole dès lors qu’elle est précisément interdite sous une forme libre -, souligne qu’ils ne sont pas dupes du manège et qu’ils ont conscience, d’une part, que le silence peut être tantôt redoutable, agaçant, humiliant, tantôt volcanique, disruptif, politiquement véridique à l’égard d’un corps politique qui organise l’avilissement, dès l’instant où il ne sert à rien de donner de la voix là où, d’expérience, elle est politiquement vaine, inaudible, étouffée, décriée.

Les rationalités pénitentiaires

De là vient que nous entendons faire valoir un autre angle d’approche des questions qui touchent le milieu pénitentiaire. Contre un certain discours de confiscation institutionnel, il importe de faire droit à un travail de restitution de l’interrogation en direction du champ pénitentiaire, au bénéfice des acteurs de terrain eux-mêmes, et, pour ainsi dire, in medias res4. Le rétablissement de l’interrogation se matérialisera ici à travers une réflexion portant sur les rationalités pénitentiaires en tant qu’elles orientent décisivement la manière d’assigner des missions et un rôle aux personnels pénitentiaires d’insertion et de probation. A cette fin, il conviendra de dégager à la fois, pour chacune des rationalités identifiées, ses caractéristiques propres qui président à la constitution et aux missions de ce corps de praticiens, le paradigme sur lequel elle s’appuie et fonctionne sur un plan pragmatique, la méthodologie dont elle se réclame, l’élément arbitraire qu’elle comporte et les particularités de son éthique. Il y a d’ores et déjà lieu de relever que deux rationalités, majeures et perceptibles, s’affrontent concrètement aujourd’hui, et engagent la vision même de la pénalité :

La rationalité prédictive :

Il s’agit de la logique qui, dans une perspective de protection de la société, vise à prévoir le crime, à anticiper sur l’avenir, et ce en tâchant de dégager des éléments relatifs au passé des délinquants et de s’appuyer sur des données antérieures relatives à l’état d’une population, à des tables statistiques. Cette logique a pour paradigme, dans le registre criminologique, la question de la prévention de la récidive. Selon cette rationalité, la peine est d’abord conçue comme une arme de défense sociale, et a pu trouver un écho favorable au sein du mouvement de politique pénale appelé, au sortir de la Drôle de Guerre, la Nouvelle Défense sociale (1945-1975), qui a milité notamment pour l’accroissement des effectifs au sein des équipes de police et de magistrats. Cette logique prédictive s’appuie sur une méthodologie actuarielle, qui se constitue sur une technologie de calcul prévisionnel tourné vers le passé infractionnel de groupes, de cohortes, de catégories d’individus. Elle privilégie un raisonnement en termes de facteurs de risque, de gestion de flux, et accorde la priorité aux données antérieures et globaux, aux éléments structurels auxquels s’articulent, selon elle, les causes de la délinquance. Son postulat général est que le phénomène de la délinquance repose sur un principe de causalité, que l’acte délictuel ou criminel est le résultat d’un enchaînement de causes et d’effets en partie prévisibles, la conséquence d’un enchâssement de mécanismes plus ou moins identifiables. La pénalité qui s’exprime au travers de la rationalité prédictive est une pénalité foncièrement hantée par une logique comptable et gestionnaire. L’élément arbitraire de cette rationalité réside dans son principe même : comment, en effet, s’assurer que les dispositions de la loi, toute teintée de généralité, ne contreviennent pas et correspondent à chacun des individus qui n’ont pas leur second pareil ? Comment ne pas succomber à la dérive de plaquer des généralités et des dogmes standardisés sur la variété du vivant humain ? Et surtout, comment garantir que l’individu récidivera, sans, du coup, le condamner arbitrairement par avance ? Cette rationalité, on le voit, vise à prévoir, à rendre des comptes, à quantifier. Elle s’affirme comme abordant le problème de la délinquance sous l’angle des faits, de l’élément factuel, de la matérialité de l’événement, de la positivité de l’action, du réel objectivable. Son programme s’ordonne à des mesures et des résolutions de nature bio-politique. Selon pareille rationalité, la prise en charge des délinquants relativement aux soins, au registre éducatif, au versant social, à la fréquence des convocations, au rythme du suivi, s’effectue sous condition préalable d’opérer par classement, découpage, orientation, régulation, segmentation. Concrètement, il s’agit d’orienter la personne placée sous main de justice (PPSMJ) vers des groupes de parole, des programmes de prévention de la récidive (PPR), des dispositifs bio-politiques, en fonction de l’évaluation du degré de dangerosité de l’individu, en fonction de ses antécédents judiciaires, en fonction de l’état d’un budget. L’éthique qui prévaut ici du côté des professionnels est celle de la responsabilité, qui consiste à tenir compte de la réalité des données factuelles et des contraintes extérieures qui s’imposent à l’évaluateur, au prévisionniste, au calculateur.

La rationalité situationnelle :

Il s’agit d’une logique qui vise, dans une optique de valorisation de l’identité individuelle ou monadique, à comprendre la situation de l’individu à un moment donné de son existence, à explorer les différentes facettes de ce qui caractérise l’in situ, le fait d’être en situation, en tâchant de dégager des éléments prospectifs, de mettre en œuvre un projet, de réaliser un inventaire, un diagnostic permettant d’évaluer des perspectives. A partir d’un examen analytique, elle tente d’établir des conclusions sur la situation immédiate de l’individu, qui peut être critique ou complexe, en vue d’établir des plans d’adaptation à plus ou moins long terme, à plus ou moins longue échéance. Cette logique a pour paradigme, dans le registre criminologique, la question de la réinsertion individuelle, la question de la place et du rôle de l’individu dans la communauté, la question de la normalisation. Cette rationalité est indexée sur une méthodologie analytique ou clinique, qui se construit sur des techniques d’accompagnement destinées à insuffler une dynamique de transformation de l’individu, à l’aider à intérioriser les normes et les lois, à le soutenir dans ses efforts pour affirmer son autonomie et assumer ses responsabilités d’adulte, à lui permettre de sortir hors de la condition de minorité (au sens kantien), à favoriser l’apprentissage de la liberté et l’exercice de la citoyenneté, à instaurer les conditions d’une prise de conscience de la nécessité de respecter les règles et les codes en société et de répudier les actes de transgression, à rappeler les règles de droit et les attentes en matière comportementale, à trouver les points d’accroche ou d’ancrage permettant à l’intéressé de se remotiver et de retrouver les ressources qui lui permettront de travailler à sa réinsertion. Cette rationalité ne néglige aucunement les éléments singuliers, contextuels, conjoncturels et accidentels de l’existence individuelle, elle attache une importance particulière à l’histoire et à l’environnement du sujet. Elle met l’accent sur la dimension relationnelle, sur une exigence quasi morale d’un face-à-face, d’un entretien, d’une interrelation, entre le délinquant et le représentant de l’État, garant de l’application de la loi ou de la sanction (juge de l’application des peines, conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation). Cette logique requiert un rapport de confiance minimal entre les acteurs du face-à-face, qui n’est pas perçu comme le lieu ni comme l’occasion d’une confrontation, mais comme un espace de discussion où les peines sont susceptibles d’être individualisées (« l’individualisation des peines »), négociées, contractualisées, assouplies, en fonction des engagements réciproques des parties et sous condition de l’investissement du condamné. La question de la reconnaissance par le condamné de sa culpabilité et celle de la manifestation par lui d’un regret d’avoir commis les faits sont fondamentales. L’absolution du condamné, l’octroi d’un aménagement de peine ou d’une remise de peine, l’accès à une progressivité de son régime de détention, etc., sont très puissamment conditionnés par le diagnostic et l’avis du professionnel de l’insertion et de la probation, ainsi que par les décisions du juge de l’application des peines. Dans cette perspective, il s’agit notamment d’évaluer le positionnement de l’intéressé au regard des faits commis, de comprendre son passage à l’acte, de définir les éléments du contexte de la commission de l’infraction, d’apprécier son investissement dans un objectif de changement, de mesurer le respect par lui de ses obligations particulières, d’estimer ses besoins et de l’amener à maintenir un cap et à collaborer à une dynamique de transformation de soi aux conditions de la norme et de la loi. L’élément arbitraire de cette rationalité réside dans la conséquence qu’elle implique : comment, en effet, s’assurer que les décisions du juge, dans le cadre des procédures d’individualisation des peines, ne soient pas arbitraires, fluctuantes, injustes, inégales non seulement d’un juge à un autre, mais dans le traitement juridictionnel même des condamnés ? La peine s’envisage ici comme une arme de rétribution, d’expiation, de distillation d’une souffrance à l’endroit du condamné, comportant néanmoins, pour lui, en contrepartie, les chances d’obtenir un aménagement ou une réduction de peine, une réhabilitation, une resocialisation. Selon pareille rationalité, la prise en charge des délinquants dans les différents secteurs du soin, de l’éducatif, du social, et choses semblables, se réalise à partir de l’élaboration d’une synthèse établissant les différentes caractéristiques (psychologiques, éducatives, sociales) de l’individu et permettant d’orienter la mesure dans telle ou telle direction, de proposer un parcours d’exécution de peine individualisé, d’envisager un « traitement » au sens d’une prescription d’une manière d’agir avec l’interlocuteur, au sens d’une recommandation d’une conduite. Le rythme des convocations au Service pénitentiaire d’insertion et de probation peut alors s’établir a posteriori sur un mode intensif, espacé, ordinaire, administratif, et donc varié. Par où l’on voit que la logique situationnelle s’inscrit, non plus dans l’horizon de la bio-politique, c’est-à-dire du vivre et du mourir, mais bien plutôt dans celui de l’anatomo-politique et des disciplines. Dans ce schéma, l’éthique qui a préséance du côté des professionnels est celle de la conviction, qui consiste à tenir compte du fait qu’un acte de délinquance est l’expression d’une volonté en situation, qu’il traduit la personnalité d’un individu qui est en situation, qui est soumis aux règles du devenir. Dans ces conditions, le principe qui commande ici le passage à l’acte délictuel ou criminel est moins un principe de causalité mécanique qu’un facteur humain, à savoir le fait d’exister, le fait d’être en situation, le fait être en relation avec, le fait d’ « être englué », selon une expression existentialiste.

Un clivage méthodologique ?

De là résulte qu’il existe aujourd’hui deux grandes approches de la criminalité (en réalité, il y en a plus, si l’on tient compte des nuances et des variantes entre les pays), en tout cas se dégagent assez nettement deux grandes tendances criminologiques : l’une, anglo-saxonne, qui privilégie la mise en œuvre de tables criminologiques (les fameux « actuariats ») et l’étude statistique et qui, de ce fait, part du général pour aller vers le particulier, en appliquant des schémas génériques et des résultats généraux à des situations concrètes, diverses et variées ; l’autre, française, voire latine ou méditerranéenne (ce qui se fait, par exemple, en Italie ou en Espagne, est assez proche de la tradition française en matière d’accroissement de la juridictionnalisation des aménagements de peine5), qui accorde la priorité aux pratiques d’individualisation (« l’individualisation des peines »), aux méthodes d’entretien et à l’analytique et qui, de ce fait, préfère, a contrario, partir du particulier pour aller vers le général : on part de l’individu, de ses singularités et de son environnement de vie, pour se hisser, de proche en proche, par cercles concentriques, vers des conclusions plus générales ressortissant, par exemple, au profil ou à la personnalité du condamné, ou encore à sa situation globale.

Entre ces deux approches, qui ont l’air antinomiques, il n’y a pas lieu de procéder à une hiérarchie. Aussi convient-il de se déprendre de la tentation de former des conclusions trop hâtives en ce qui concerne la prétendue supériorité de l’une de ces approches sur l’autre. De même que la France ne fait pas mieux que les Anglo-saxons, de même les Anglo-saxons ne font pas mieux que la France, en termes de prévention de la récidive ou d’enrayement de la délinquance. Il est même à remarquer que, bien que l’approche actuarielle soit née de l’inventivité américaine, il n’en demeure pas moins que, parmi les pays de l’OCDE (les pays les plus industrialisés de la planète), le crime touche encore fortement le territoire états-unien qui ne brille ni par l’instauration de politiques de prévention et d’aide aux démunis par le travail, l’économique et l’égalisation des conditions, ni par la lutte contre les discriminations et les exclusions.

Y a-t-il opposition entre les interprétations et les faits ?

Ces rationalités pénitentiaires de prise en charge des condamnés permettent-elles de mieux interpréter et de comprendre le phénomène de la délinquance ? Sont-elles à même de relater objectivement et d’anticiper adéquatement les faits délictuels ou criminels ? Qu’est-ce qu’interpréter ? Qu’est-ce qu’établir un fait ?

D’une manière générale, interpréter consiste, à l’égard d’un texte, d’un récit, d’un acte ou d’un événement par exemple, sinon à le traduire, c’est-à-dire à le transposer dans autre chose, ou sous une forme distincte, ou encore dans d’autres mots, le cas échéant en le commentant, ou en en extrapolant le contenu ou l’importance, du moins à tenter d’en dégager la signification profonde ou d’en déterminer la portée exacte. L’acte même d’interpréter suppose donc, on le voit, l’intervention de la subjectivité. La critique qui peut être adressée aux tenants de l’interprétation repose sur le fait qu’elle ne permet pas de définir les conditions d’un accès à l’objectivité, qu’elle ne saurait prétendre à la scientificité.

A l’opposé, un fait désigne généralement une donnée, quelque chose qui s’impose à soi de l’extérieur. On suppose que la facticité du fait tient à ce qu’il est dénué de toute intervention subjective, et qu’il flirte avec le réel et la nouveauté. Le verbe faire apporte un éclairage supplémentaire : quand on dit que Dieu a fait l’homme à son image, ou que Paul a fait un enfant à sa femme, transparaît justement l’idée de nouveauté, de chose brute, de naissance en tant que point de départ ou origine. En d’autres termes, on associe généralement le fait au réel, et rien qu’au réel, en tant qu’il est premier ou originaire, dans toute sa plénitude, dans toute sa pureté. Le reproche qui peut être adressé aux partisans du fait consiste précisément à insister sur le caractère pour le moins illusoire qu’il y a de croire en la valeur absolue d’un fait au motif qu’il serait « brut », « pur », au sens d’une objectivité ou d’une matérialité parfaite, et au motif qu’il serait donc, à ce titre, dépourvu de toute détermination, de tout sens qui le précéderait ou l’excéderait. Le reproche consiste donc à appeler l’attention sur le mirage qu’il y a de croire en la possibilité d’être fidèle au fait « brut », et sur le réalisme naïf qu’une telle croyance entretient, parce que nul ne saurait restituer un fait tel qu’il s’est passé, selon une sorte de fidélité de miroir. Nietzsche ne donnait-il pas à penser quand il énonçait qu’il n’y avait pas de faits, mais uniquement des interprétations ? Les rationalités prédictive et situationnelle présentent, dans leur logique respective même, un mixte d’interprétations et de relations aux faits.

Les structures du pouvoir pénitentiaire moderne

Entre ces deux rationalités spécifiques qui caractérisent le pouvoir-savoir de l’État s’exerçant actuellement dans le champ pénitentiaire, il semble bien qu’il n’y ait rien de commun et que tout s’oppose. Néanmoins, à bien y regarder, elles forment toutes les deux un point focal qui les relie décisivement et qui, au fond, exprime l’unité des structures du pouvoir moderne. Dans la cas de la rationalité prédictive, on l’a vu, l’action du pouvoir étatique consiste dans l’élaboration d’une méthodologie permettant d’objectiver, en quelque manière, les pratiques professionnelles, de réduire les disparités dans la prise en charge des condamnés, et de s’appuyer sur des grilles et des items de lecture préfabriqués, de sorte qu’elle se présente comme captative, ou plutôt ablative des singularités, des idiosyncrasies. Car, ce faisant, elle fait abstraction des individus et des études de cas, elle ne vise qu’à satisfaire à l’intérêt de la société (ou d’une partie de la société au travers du groupe ou de la classe) et à la sur-administration des populations. M. Foucault qualifie cette technologie de pouvoir de « gouvernement par totalisation ». A l’opposé, avec la rationalité situationnelle, il y a lieu, pour le pouvoir de l’État, de maintenir, et même d’approfondir, l’ensemble du travail analytique et les méthodes d’entretien afin d’élaborer un savoir fin sur la conscience des condamnés, de sorte que cette rationalité se présente, a contrario, comme oblative. Ce faisant, elle se détourne des variables macroscopiques, elle ne s’occupe que de la part incompressible des subjectivités humaines, des récits de vie, des positionnements individuels, de la « vie intérieure », des témoignages et de ce qui se passe dans la tête des individus. M. Foucault qualifie cette technologie de pouvoir de « gouvernement par individualisation », proche, selon l’auteur de Surveiller et punir, de cette technique de pouvoir qu’il désigne sous l’expression de pouvoir pastoral hérité du christianisme. Cette forme de pouvoir pastoral est, selon lui, « une forme de pouvoir qui ne se soucie pas seulement de l’ensemble de la communauté, mais de chaque individu particulier, pendant toute sa vie », et sa caractéristique est qu’elle « ne peut s’exercer sans connaître ce qui se passe dans la tête des gens, sans explorer leurs âmes, sans les forcer à révéler leurs secrets les plus intimes. Elle implique une connaissance de la conscience et une aptitude à la diriger6 ».

Par où l’on voit que le gouvernement par totalisation et le gouvernement par individualisation sont deux formes de pouvoir qui visent à accéder à la connaissance et à la maîtrise de la communauté des hommes et des individus eux-mêmes selon des angles de vue, certes, différents, mais complémentaires. En effet, il appert que ces deux formes de gouvernement des vivants se rejoignent, interfèrent et coopèrent subtilement dans le pouvoir pastoral qui, en dernière instance, vise à combiner les deux. Tandis que la rationalité prédictive, tout adossée qu’elle est aux tables actuarielles et aux données de la statistique, n’a d’yeux que pour l’établissement de prévisions criminologiques en ordonnant son approche, d’une part, à l’unique passé abstrait et générique des délinquants, et qui plus est, des délinquants « en général », et, d’autre part, à un principe mécanique de l’action humaine, la rationalité situationnelle s’attache, quant à elle, à mettre à jour les différentes facettes et motivations des individus, à percer leurs trajectoires d’existence et leur environnement de vie, à cerner, le cas échéant, leurs caractéristiques propres, voire leurs inquiétantes singularités ou leurs bizarreries personnelles, en tâchant, d’une part, de s’élever du particulier vers la situation globale des condamnés et, d’autre part, de définir les contours de projets individuels et des plans d’adaptation prospectifs en faveur des intéressés. Pour conclure, voici ce qu’écrit M. Foucault, à propos de l’avènement, au cours de l’histoire moderne, du pouvoir pastoral :

« La multiplication des objectifs et des agents de pouvoir pastoral a permis de centrer le développement du savoir sur l’homme autour de deux pôles : l’un, globalisant et quantitatif, concernait la population ; l’autre, analytique, concernait l’individu7 ». Et, désireux de promouvoir d’autres formes de subjectivité, d’ajouter plus loin : « Il nous faut imaginer et construire ce que nous pourrions être pour nous débarrasser de cette sorte de ‘double contrainte’ politique que sont l’individualisation et la totalisation simultanées des structures du pouvoir moderne8 ».

Et pour imaginer autre chose, faire preuve d’inventivité, en appeler à la créativité, il se peut qu’il faille, à un moment donné, oser le geste, pour reprendre le vocabulaire du philosophe Ph. Roy, de « trouer la membrane9 »…

Bibliographie

  • Delphine Agoguet, « Les aménagements de peine privative de liberté en droit comparé (Allemagne, Espagne, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni, Turquie) »,Criminocorpus [En ligne], L’aménagement des peines privatives de liberté : l’exécution de la peine autrement (Paris, 3-4 novembre 2011), comparaisons internationales, mis en ligne le 08 octobre 2013, consulté le 22 mai 2014. URL : http://criminocorpus.revues.org/2510 ; DOI : 10.4000/criminocorpus.2510.

  • Alain Brossat, Abécédaire Foucault, Paris, éditions Demopolis, 2014.

 

  • Roger Brunet, Champs et contrechamps. Raisons de géographe, Paris, Belin (coll. « Mappemonde »), 1997.

  • Cédric Cagnat, Politiques de la violence. Essai sur l’impuissance citoyenne, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012.

     

  • Gérard De Coninck, Guy Lemire, Être directeur de prison. Regards croisés entre la Belgique et le Canada, Paris, l’Harmattan (coll. « Criminologie »), 2011.

     

  • Michel Foucault, Dits et écrits I. 1954-1975, Paris, Gallimard (coll. « Quarto »), 2001. 
  • Olivier Milhaud, Séparer et punir. Une géographie des prisons françaises, Paris, éditions CNRS, 2012.

     

  • André Normandeau, « Faut-il transformer ou abolir la probation ? Notes de lecture », dans Criminologie, vol. 12, no 2 intitulé « Probation : aide ou contrainte ? », Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1979, pp. 89-105.

     

  • Olivier Razac, Fabien Gouriou, Grégory Salle, Les rationalités de la probation française, dans Les chroniques du Cirap, no 17, mars 2014. URL : http://www.enap.justice.fr/actualite.php?actu=386

     

  • Philippe Roy, Trouer la membrane. Penser et vivre la politique par des gestes, Paris, l’Harmattan (coll. « Esthétiques »), 2012.

1Sur cette notion d’anti-monde comme espaces en marge ou invisibles, ou comme marqueur de séparation spatiale, voir notamment R. Brunet, Champs et contrechamps. Raisons de géographe, Paris, Belin (coll. « Mappemonde »), 1997, et O. Milhaud, Séparer et punir. Une géographie des prisons françaises, Paris, éditions CNRS, 2012.

2 Cf., « Conversation avec Michel Foucault », dans Dits et écrits I. 1954-1975, Paris, Gallimard (coll. « Quarto »), 2001, p. 1052 [89].

3 A. Brossat, « Raconter des histoires qui comptent », dans Abécédaire Foucault, Paris, éditions Demopolis, 2014, p.250-251. Sur la manière dont se distribuent, se discriminent et se hiérarchisent une sorte de « bonne violence » et une espèce de « mauvaise violence », notamment dans l’ordre des discours démocratiques, on se reportera avec profit à l’ouvrage de C. Cagnat, Politiques de la violence. Essai sur l’impuissance citoyenne, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012.

4C’est ce qu’ont cherché à faire avec fécondité les auteurs suivants : d’abord, sur la question de la réalité carcérale, G. De Coninck et G. Lemire, dans Être directeur de prison. Regards croisés entre la Belgique et le Canada, Paris, l’Harmattan (coll. « Criminologie »), 2011 ; ensuite, sur la question de la probation, A. Normandeau, dans « Faut-il transformer ou abolir la probation ? Notes de lecture », dans Criminologie, vol. 12, no 2 intitulé « Probation : aide ou contrainte ? », Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1979, pp. 89-105, et O. Razac, F. Gouriou et G. Salle, dans Les rationalités de la probation française, Les chroniques du Cirap, no 17, mars 2014.

5Voir Delphine Agoguet, « Les aménagements de peine privative de liberté en droit comparé (Allemagne, Espagne, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni, Turquie) »,Criminocorpus [En ligne], L’aménagement des peines privatives de liberté : l’exécution de la peine autrement (Paris, 3-4 novembre 2011), comparaisons internationales, mis en ligne le 08 octobre 2013, consulté le 22 mai 2014. URL : http://criminocorpus.revues.org/2510 ; DOI : 10.4000/criminocorpus.2510

6Voir « Le sujet et le pouvoir », dans M. Foucault, Dits et écrits, II (1976-1988), Paris, Gallimard, 2001, p.1048 [306].

7Ibid., p.1050.

8Ibid., p.1051.

9Ph. Roy, Trouer la membrane. Penser et vivre la politique par des gestes, Paris, l’Harmattan (coll. « Esthétiques »), 2012.



Les conditions de pensabilité de l’impermanence en architecture
21 avril, 2014, 22 h 38 min
Classé dans : Non classé

Tony Ferri, « Les conditions de pensabilité de l’impermanence en architecture », dans Le Philotope, La revue du réseau scientifique thématique PhilAU, no 10, mars 2014, p. 71-75.

Éléments introductifs

La notion d’impermanence est complexe, et comporte, pour la réflexion, quelques ambiguïtés que la pensée philosophique peut tenter de démêler.

Sur un plan strictement philosophique, cette notion d’impermanence, qui n’est pas reconnue par tous les dictionnaires ou qui se donne, ici ou là, comme un néologisme, s’entend comme la négation ou la privation de l’idée de permanence, comme son contraire ou son envers. C’est donc sur le fond conceptuel de la notion de permanence que l’on peut approcher d’abord celle d’impermanence. Dans l’histoire de la philosophie, la pensée grecque, au travers notamment des doctrines platonicienne et aristotélicienne, a rigoureusement abordé le problème de la permanence, et ce par le truchement de la question qu’est-ce que ? En effet, par la voix de Socrate, Platon ne manquait pas d’interroger, par exemple, ce qu’est le courage (Le Lachès) ou ce qu’est la vertu (Le Ménon). Et Aristote a marqué de son empreinte l’histoire de la philosophie en s’efforçant de penser le ti esti, le « ce que cela est », et d’identifier la nature de la chose, en tant qu’elle est concrètement ce qu’elle est, par le biais de la prédication du type S est P (L’Organon). Sur la base de la réflexion philosophique, il n’est donc pas hors de propos de chercher à caractériser l’idée d’impermanence à partir d’abord de la négation de ce qu’elle présuppose ou implique, à savoir la notion de permanence. Après quoi, nous serons peut-être plus à même de comprendre en quoi et pourquoi une telle notion trouve à s’appliquer au domaine des objets architecturaux et urbains, et de révéler le lien qui l’unit à l’activité architecturale.

Caractérisation conceptuelle de la notion d’impermanence

La possibilité de la permanence d’une chose réside dans le principe d’une résistance de cette chose au changement. Elle se pense dans son rapport au changement, et convoque aussi bien la figure de Parménide, qui avait pour préoccupation la question de l’être, que celle d’Héraclite, qui avait pour projet de comprendre ce monde mouvant du « tout coule ». La permanence d’une chose n’est possible qu’à la condition qu’il y ait en elle ou à travers elle quelque chose ou un élément qui demeure dans un monde ouvert à l’accidentalité et au devenir. L’identité d’une chose, c’est ce qui lui est permanent à travers ou, plutôt, malgré le changement. En ce sens, le caractère de ce qui est permanent, ce n’est rien de moins que la chose en tant qu’elle demeure ce qu’elle est en dépit du mouvement et de la fluctuation, en tant par conséquent qu’elle est identifiable malgré son ouverture, et même son ancrage, dans la temporalité. De sorte que quelque chose n’est permanent qu’après avoir résisté à toute affection extérieure, et qu’après avoir subi l’épreuve érosive, voire corrosive, du temps. C’est pourquoi, si la notion de permanence suppose l’ouverture de la chose à l’altérité ou au devenir, elle se définit comme ce qui reste une fois que tout a changé, une fois que tout est passé. La notion de permanence caractérise donc l’absence de temporalité, de distance, de dualité de la chose qui, se donnant néanmoins comme étant située dans le monde réel qui est le nôtre, est temporelle, distante et duelle; et, par suite, elle révèle des éléments ontologiques essentiels qui ont ceci de particulier de subsister au mouvement du temps. La permanence n’est donc pas « entre » les choses, elle est au-delà de la relation et du devenir : elle se pose comme quelque chose de foncièrement intransitif. Cela signifie que l’on ne peut attendre des degrés ou des aménagements dans ce qui est permanent, puisque c’est ce qui demeure à l’issue ou en dépit du processus du changement : rien ne survient dans le permanent, puisque c’est ce qui reste une fois que tout est survenu.

Par où l’on voit, inversement, la difficulté révélée par la notion d’impermanence qui fait place à l’idée de la possibilité du changement dans ce qui demeure. Elle invite, dès lors, à interroger la réalité à partir, non plus de la seule question qu’est-ce que ?, mais aussi à partir de la question pourquoi ? - ce qui revient à introduire de la transitivité au cœur même de ce qui se donne comme intransitif. Pour le dire autrement, viser à comprendre l’impermanence du réel, c’est mettre l’accent sur sa dimension événementielle, voire imprévisible, et, par conséquent, ramener le monde à un processus qui se caractérise par-delà ce qui paraît demeurer le même. Si la notion de permanence caractérise la chose dans sa relation à elle-même, compte tenu du fait que l’élément permanent est ce qu’il est par soi, celle d’impermanence désigne, au contraire, le monde dans sa relation à et par l’autre : à l’opposé de la relation d’équivalence qui caractérise la question de la permanence, l’événement, comme marque de l’impermanence, est effectivement par un autre, c’est-à-dire par l’événement qui le précède, et doit être fondamentalement replacé dans la série événementielle dans laquelle il s’enchâsse et de laquelle il est dépendant, ou, plus simplement, dans la relation de cause à effet qui, par définition, l’englobe et le dépasse. Poser la question de l’impermanence, travailler même à l’élaboration d’une théorie de l’impermanence, c’est donc poser la question du pourquoi, et donc événementialiser le monde en établissant une relation de succession ou de causalité. Dans l’histoire de la philosophie, le penseur de la question du pourquoi peut être emblématiquement représenté par Leibniz, à la faveur de son principe de raison suffisante selon lequel aucun fait ne saurait être vrai sans qu’il y ait une raison suffisante qui explique pourquoi il en est ainsi et non autrement1.

Dans ces conditions, on peut considérer que si la notion de permanence invite à circonscrire, à l’intérieur du réel en mouvement, ce qu’il y a d’identique et de permanent, la notion d’impermanence vise, au contraire, quant à elle, à caractériser ce qu’il y a d’événementiel et d’accidentel dans les choses appelées toutefois à demeurer les mêmes pour pouvoir être reconnues comme telles. C’est pourquoi, on peut soutenir que, si les choses sont plutôt du côté de la spatialité, c’est-à-dire qu’elles sont plutôt situées dans l’espace selon un ordre de fixité ontologique, les événements sont plutôt, quant à eux, du côté de la temporalité, c’est-à-dire qu’ils doivent être mis en rapport et en perspective selon l’ordre du flux temporel. Les questions qu’est-ce que ? et pourquoi ?, que posent les philosophes dans toute leur radicalité, c’est-à-dire en visant aussi bien à révéler le fondement ultime des choses, c’est-à-dire l’essence du réel, qu’à déterminer le premier moment ou le premier principe mettant un terme à la régression à l’infini de la relation causale, expriment toutes deux la situation de la finitude humaine : l’être fini est, en effet, limité par un monde sensible à l’intérieur duquel il semble impossible autant d’identifier l’essence dernière des choses que de mettre un terme au mouvement de régression à l’infini dans la recherche de la première cause. Par suite, à partir de la célèbre formule de Husserl selon laquelle « toute conscience est conscience de quelques chose », on peut envisager l’idée que, dans un face-à-face avec le monde, le sujet se rend compte qu’il est confronté à quelque chose de singulièrement opaque qui le borne de toutes parts, et ce compte tenu du fait qu’il ne l’a pas produit. L’humain a ceci de particulier qu’il se trouve dans une situation médiane ou « moyenne » qui le pousse à se poser des questions radicales sur l’origine – et il s’agit du seul animal qui puisse se les poser – sans toutefois pouvoir y répondre jamais. Le caractère hybride de la situation humaine traduit le mélange du réel dont l’humain a affaire, à savoir un réel composé d’une identité toute relative et d’une différence également toute relative, car, de même que si les choses étaient absolument identiques à elles-mêmes, elles n’autoriseraient alors aucune composition avec la différence qui est l’autre terme de l’impermanence, de même si les événements étaient absolument tous différents les uns des autres, et extérieurs les uns aux autres, il n’y aurait alors pas de possibilité de rapprochement entre tel événement et tel autre événement, et donc de possibilité d’établir une quelconque relation de causalité. L’hybridation du réel, situé à mi-chemin entre la permanence et l’impermanence, est ce qui rend possible la perception d’un monde commun, de ce monde partagé par les hommes selon la règle de la limitation ontologique fondamentale.

Dans une telle perspective, le réel se révèle comme étant à l’entrecroisement de la permanence et de l’impermanence. Il n’est jamais totalement identique à lui-même, semblablement à de pures choses immuables, car on observe qu’il lui arrive constamment autre chose, qu’il est soumis à l’événementialité et à la truculence du devenir. Ce qui témoigne de cette ouverture à l’altérité est le fait qu’on puisse toujours, à propos du réel, dire quelque chose, sous la forme prédicative aristotélicienne S est P. C’est que la possibilité du discours est liée à l’élément impermanent, au changement, à la survenue d’événements, car si toutes les choses étaient déjà tout ce qu’elles sont, on ne pourrait rien en dire, puisqu’elles seraient comme de pures essences fixes et singulières. Inversement, le réel n’est jamais non plus tout à fait une série d’événements chaotiques, car l’imprévisibilité et le changement doivent pouvoir se rapporter, sinon à un invariant, du moins à un objet suffisamment stable. Ce qui témoigne de la nécessité du rapport à une référence objective est le fait que, à propos du réel, on puisse parler de quelque chose. A défaut d’un référentiel stable, la parole s’épuiserait dans la variabilité énonciative, la contradiction et le bavardage. Du monde on pourrait dire toute chose et son contraire, sans discontinuer ni savoir finalement de quoi on parle. Dès lors, le repérage de l’entremêlement de la nécessité de la permanence et de la nécessité de l’impermanence traduit, sur le plan ontologique, la condition même du rapport de l’humain au monde et, sur le plan logique ou linguistique, la condition même de son rapport au langage. Si, en effet, le réel se structure en éléments permanents et impermanents, il fait signe, comme on l’a vu, vers la finitude humaine : il est impossible à la fois de saisir les essences dernières des choses et de rendre raison de tout dans la succession des faits. Mais il n’en demeure pas moins que cette structure ontologique du monde, en tant qu’elle est limitative pour l’homme, a pour corrélat, dans le registre de la pensée et du langage, la possibilité positive du discours, comme si la réalité était déjà toujours accordée au logos, et le logos à la réalité. La possibilité de la structure prédicative de tout énoncé, du type S est P, et la possibilité de relier tel effet à telle cause, résident dans le caractère intrinsèquement inséparable du couple notionnel permanence/impermanence ressortissant au réel. Au fond, la présence entrecroisée de la permanence et de l’impermanence au cœur de la res fonde, comme l’avait bien perçu Kant, la possibilité de la science et, au-delà, de la philosophie. En définitive, la réalité est au carrefour de l’influence mutuelle de l’être et du non-être, elle n’est ni absolument parménidienne ni absolument héraclitéenne, mais à la jonction de ces deux antagonismes ontologiques complémentaires.

L’impermanence est inscrite au cœur même de l’activité architecturale

Par où l’on voit que l’interrogation en direction d’une théorie de l’impermanence appliquée aux objets architecturaux et urbains invite à chercher à déterminer le lien ou le liant qui fait de ces objets un monde, une ville ou un quartier. Le caractère « mondain » du monde, par exemple le caractère urbain d’une ville ou le caractère spatial d’un espace, requiert effectivement un élément d’impermanence ou d’insaturation qui va permettre de constituer chacun de ces objets comme monde en devenir, et d’instaurer tant leur unité que leur unicité. Si les objets architecturaux et urbains étaient comme des choses immuables et radicalement stables, non seulement ils se suffiraient à eux-mêmes, mais encore ils seraient totalement indépendants les uns des autres. Pire encore, ils n’ouvriraient à aucune événementialité, et donc à aucune historicité. Or, le propre de l’architecture et de l’urbanisme, comme tout objet culturel, est de s’inscrire dans une histoire, ce qui implique qu’ils soient des objets, non pas clos sur eux-mêmes, coïncidant de toute éternité avec eux-mêmes, à la manière de l’Idée platonicienne, mais des objets pris dans les mailles du devenir, de l’insaturation et de l’altération. Il y a dans les objets architecturaux et urbains des trous, du manque, de l’incomplétude qui, loin de les dénigrer comme tels, rappellent, au contraire, combien leur impermanence les replace dans le mouvement de l’histoire et de la création humaine, et combien l’art de l’architecte aime à se nourrir d’une sorte d’ontologie de l’événement. C’est en ce sens que l’on peut dire que tel élément architectural est doté d’une force d’innovation ou qu’il crée l’événement. Il se présente comme le résultat d’une rupture au moins partielle d’avec le figé et l’anhistorique, et épouse la relation au devenir sociétal de telle sorte qu’il exerce son ascendance sur l’évolution de la société tout autant que la société exerce, au demeurant, son influence sur les tendances de l’architecture. Le propre de l’architecte ne consiste-t-il pas, entre autres choses, à « déréifier » et à « événementialiser » les espaces ? N’est-il pas aussi celui par qui advient la scansion de l’ordre chronologique et fade ?

 Bibliographie

  • ARENDT, Hannah, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1993.

  • ARISTOTE, Métaphysique, Z, Paris, Vrin (coll. Bibliothèque des Textes Philosophiques), 1986.

  • ARISTOTE, Seconds Analytiques, I, 3 et 10, et II, 2, Paris, Vrin (coll. Bibliothèque des Textes Philosophiques – Poche), 1995.

  • ARISTOTE, Topiques, I, 1, Paris, Vrin (coll. Bibliothèque des Textes Philosophiques – Poche), 1990.

  • BADIOU, Alain, l’être et l’événement, Paris, Seuil (coll. L’ordre philosophique), 1988.

  • HEIDEGGER, Martin, L’être et le temps, Paris, Gallimard, 1964.

  • KANT, Emmanuel, Critique de la raison pure, Paris, PUF (coll. Quadrige), 2012.

  • LEIBNIZ, Gottfried Wilhelm, La Monadologie, Paris, Germer Baillière, 1881.

  • SARTRE, Jean-Paul, L’être et le néant, Paris, Gallimard, 1976.

1 voir Leibniz, Monadologie, 32.



Le corps face aux pénalités contemporaines d’enfermement
10 mars, 2014, 23 h 41 min
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Le corps face aux pénalités contemporaines d’enfermement : éléments de comparaison entre l’incarcération et le placement sous surveillance électronique

 

http://hal-univ-diderot.archives-ouvertes.fr/hal-00944231

 



La connaissance de soi
12 février, 2014, 23 h 07 min
Classé dans : Non classé

Liens de l’article   »La connaissance de soi » :

 

http://www.psyetdroit.eu/la-connaissance-de-soi/

http://www.psyetdroit.eu/wp-content/uploads/2014/02/TF-La-connaissance-de-soi.pdf

 



Membre du Laboratoire de recherche GERPHAU (Philosophie – Architecture – Urbain)
7 février, 2014, 0 h 42 min
Classé dans : Non classé

Membre du Laboratoire de recherche GERPHAU (Philosophie – Architecture – Urbain) UMR CNRS 7218 LAVUE

http://www.gerphau.archi.fr/spip.php?auteur4


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