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Émission radiophonique Tribu sur RTS
30 octobre, 2014, 22 h 51 min
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Voici le lien numérique de l’émission sociétale Tribu, présentée par le journaliste Laurent Caspary de RTS (Radio Télévision Suisse), par lequel vous pourrez, si vous le souhaitez, écouter ou réécouter l’émission du 28 octobre 2014 à laquelle j’ai eu l’honneur d’être invité, et ce à l’occasion de la sortie de mon dernier livre Le pouvoir de punir. Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine ? (Paris, L’Harmattan, 2014). (suite…)



Avis de parution « Le pouvoir de punir »
9 septembre, 2014, 23 h 48 min
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  1. Avis de parution : Tony Ferri, Le pouvoir de punir. Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine ?, Paris, L’Harmattan (coll. « Les Logiques des pénalités contemporaines »), 2014.
  2. Quatrième page de couverture : « Qu’est-ce qu’être frappé d’une condamnation pénale aujourd’hui ? Quelles sont les logiques qui président à la mise en œuvre des pénalités contemporaines ? Dans la mesure où, après avoir aboli la peine de mort, la France réfère maintenant son pouvoir de punir sur l’emprisonnement massif et le développement constant du placement sous surveillance électronique, ce livre se propose de décrire la réalité, les caractéristiques, les mécanismes et les rationalités des pénalités contemporaines (emprisonnement, peine de mort, bracelet électronique…), afin d’en révéler les rouages, les structures, les dérives. Il vise également à inviter le lecteur à se poser la question décisive suivante : à la lumière de ces déterminations, et au nom de la dignité, est-il désormais envisageable, souhaitable, et même requis de déplacer la frontière entre le possible et l’impossible dans le champ pénal, et donc d’explorer, dans ce champ, de nouvelles possibilités ? ».

 Liens numériques :

 http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=44199

http://www.editions-harmattan.fr/catalogue/couv/aplat/9782343040042.pdf

 

 



Ordre des discours et discours d’ordre
27 mai, 2014, 0 h 45 min
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http://www.psyetdroit.eu/rubrique-articles/

http://www.psyetdroit.eu/wp-content/uploads/2014/05/TF-Ordre-des-discours-et-discours-dordre1.pdf

Ordre des discours et discours d’ordre

Le problème de la recherche dans le champ pénitentiaire

 

Dans le domaine de la recherche universitaire, et tout particulièrement dans le champ pénitentiaire, il est frappant de constater qu’il existe un ensemble foisonnant d’études plus ou moins remarquables, plus ou moins abouties et plus ou moins variées portant sur la prison, le sens de la peine, les modalités d’exécution des sanctions, les relations entre les personnels pénitentiaires et les personnes condamnées, la vision des métiers pénitentiaires par les acteurs eux-mêmes de telle ou telle profession (surveillants, conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation, directeurs des services pénitentiaires), et choses semblables. L’on relève également que ces études s’appuient, dans leur diversification même, tantôt sur des connaissances approfondies dans le secteur du droit (droit pénal, procédure pénale, droit public…), tantôt sur les acquis des sciences humaines et sociales (sociologie, histoire, psychologie…), tantôt encore sur les résultats apportés par les disciplines et les technologies du chiffre (statistique, instituts de sondage…). Néanmoins, la pierre d’achoppement de toutes ces études, bien qu’elles se fondent sur des méthodologies probantes et des connaissances maîtrisées dans chacun de leur domaine respectif, repose sur le fait que leur approche est presque exclusivement externe à l’égard de leur objet d’étude. En effet, il est fréquent d’observer que la plupart des études publiées portant sur le registre pénitentiaire sont des études menées par des chercheurs tout à fait extérieurs au champ pénitentiaire proprement dit, et résultent de travaux conduits par des « spécialistes » qui ne fréquentent pas ou côtoient à peine, tout au plus de manière superficielle et artificielle, les espaces ou les individus inclus dans leur objet de recherche. De sorte que le trait d’union de l’ensemble de ces études consiste dans le fait qu’elles pèchent typiquement par un déficit d’expérience, par un manque de fréquentation assidue du terrain et de commerce avec les individus directement concernés, par un éloignement des pratiques et par des représentations qui relèvent davantage de la recherche en cabinet que de la proximité journalière avec les lieux et les sujets de leurs discours. Bien entendu, dans la mesure où le propre du chercheur est qu’il occupe une place institutionnelle telle qu’elle lui permet de s’en autoriser pour conduire ses recherches, il se peut qu’il se défende de porter un regard qui soit en dehors de la réalité du terrain et qui, de ce fait, manque son objet d’étude ; il se peut qu’il se refuse à admettre que ses conclusions n’ont rien de scientifiques ou d’adéquates tant par rapport au vécu des personnes qui habitent au quotidien les lieux dont il traite que par rapport aux événements singuliers qui, à la fois, ponctuent la vie des personnes incarcérées et accompagnent les tâches que réalisent les fonctionnaires à l’intérieur de ces espaces d’exception que constituent les lieux d’exécution d’une peine ; il se peut même que, par pédantisme, orgueil ou malhonnêteté intellectuelle, il répudie d’un revers de la main l’accusation qui peut lui être justement adressée de présenter des résultats tronqués, biaisées, erronés, par cela même qu’il n’a pas l’expérience de ce dont il parle, par cela même qu’il ne vit pas ce que vivent journellement les personnes condamnées dans leur chair quand ils ont à exécuter une sanction pénale qui n’est jamais neutre ni sans conséquences sur le parcours d’une existence, par cela même encore qu’il ne sait pas ce que constatent quotidiennement les personnels dans ces territoires de relégation que sont les prisons et les différents espaces et cadres d’exécution des mesures. En d’autres termes, force est d’enregistrer que le chercheur universitaire, qui n’est ni un condamné ni un professionnel de l’accompagnement pénal, qui n’est pas un praticien de la conduite des mesures de sanctions, se contente, la plupart du temps, de pérorer, quoique souvent avec brio, sur la prison, les condamnés et les objets pénaux en général, sans atteindre véritablement le cœur du sujet traité, le noyau problématique de ce qui mérite d’être vu et relevé dans l’étude – ce qui, a contrario, supposerait, pour se soustraire à la dérive de la péroraison, la réalisation d’un effort de décentrement à l’égard de la creuse et par trop abstraite position universitaire ou posture institutionnelle. Car si, dans son exposé, dans son rapport, dans son étude, à l’occasion de sa conférence, c’est toujours à un niveau scientifique ou expertal qu’il prétend se hisser, en revanche jamais il ne peut se glorifier, sans que cela puisse faire immédiatement l’objet d’un soupçon de la part de ceux qui sont directement concernés et qui se chargent au jour le jour, heure après heure, d’une manière ou d’une autre, de lutter contre les effets corrosifs de la sanction, d’avoir satisfait à une phase d’immersion totale, prolongée et authentique dans la prison ou avec les personnels à l’occasion de l’exécution de leurs tâches et missions quotidiennes – une telle immersion impliquerait bien autrement, de la part du chercheur, la volonté de faire le grand plongeon au centre de la sentine, le désir non affecté de prendre authentiquement les habits de l’autre (du condamné, du personnel pénitentiaire), et, par conséquent, l’acceptation de fréquenter par certains côtés l’infréquentable, de mettre les mains dans le cambouis, de s’écarter des préjugés tenaces qui bâillonnent la population pénale et quelquefois les personnels pénitentiaires, de résister aux discours convenus, institutionnels, médiatiques.

Autant dire que, tant que les chercheurs ne se résolvent pas à se mettre littéralement dans la peau des sujets qu’ils étudient (les prisonniers, les personnels pénitentiaires), à s’effacer derrière la voix des condamnés et des praticiens, à « habiter » les espaces dont ils traitent et que définissent la prison, le domicile des condamnés, toute mesure ordonnée par l’autorité sanctionnatrice, à s’approprier le rôle et les missions de l’un ou de l’autre corps des métiers pénitentiaires, à remplir les tâches quotidiennes qui lient les personnels à une fonction précise et à une identité professionnelle particulière, à entretenir journellement les relations avec les partenaires institutionnels et associatifs, ainsi qu’avec l’autorité judiciaire (juges de l’application des peines, substituts du procureur, juges des enfants…), bref à s’identifier un tant soit peu aux sujets dont ils parlent et à s’éprouver au long court comme détenus ou comme acteurs de terrain, il y a alors tout lieu de penser qu’ils manqueront toujours le sujet qu’ils se proposent d’étudier et que le résultat de pareille étude, qui ne s’est pas méticuleusement nourrie de l’expérience de l’enfermement et de la subjectivité des acteurs d’ « en bas », est promis à deux écueils, à savoir :

  • à celui reposant sur un mouvement de séduction et de duperie, tout au plus, des gens d’ « en haut » qui s’intéressent de loin à ces espaces singuliers et à cette modalité d’organisation technologique de l’existence de ces « hommes infâmes » , pour reprendre le vocabulaire de M. Foucault, au sein d’une détention, comme si, de ces hommes, il s’agissait de bêtes curieuses ;

  • à celui consistant, à propos de la population pénale, dans la production d’énoncés en conformité avec ce qu’en disent depuis toujours les autres chercheurs, le gouvernement des vivants, le bio-pouvoir, les instances médiatiques qui absorbent, font taire, filtrent, digèrent et reprogramment à leurs conditions la parole de ceux qui sont réduits à la posture subalterne d’une soi-disant inintelligibilité de langage dès lors qu’ils sont taxés de l’incapacité de se rendre audibles et autonomes à l’aide de la langue « propre » et communément admise, et dès lors qu’ils doivent endosser, même s’ils ne sont pas nécessairement à leur taille, les vêtements de la dangerosité. Parlant souvent, quoique pas toujours, l’argot des prisons, le verlan des territoires de relégation, le jargon inquiétant d’un idiome d’un autre monde, ces « hommes infâmes », on l’aura compris, sont de prime abord les détenus, les condamnés en général, doublés certaines fois du statut invalidant de l’étranger, à l’égard de qui s’intensifie et se radicalise à l’extrême aujourd’hui la technologie de la punition – ce dont témoigne l’inflation des taux de mise sous écrou – donnant lieu au retrait de leur dignité humaine au moyen des divers dispositifs de l’enfermement.

    Ce sont encore ces êtres infâmes, discrédités, infantilisés, humiliés dans leur corps, parfois désespérés et acculés au suicide qui sont amenés à faire face aux discours des chercheurs qui n’éprouvent pas le moindre regret de parler à leur place – dans des colloques, des commissions, des travaux, parfois avec condescendance, à l’aide d’autres symboles et d’autres représentations que les leurs, selon des codes langagiers que les sujets de leur étude ne partagent pas forcément et qui les mettent sur la défensive ou en retrait à l’égard de ce qu’ils perçoivent bien comme outrecuidants, inadaptés, impropres à les comprendre et à les aider – de leur condition de vie, de leur subjectivité, du numerus clausus, des causes qui les ont poussés à commettre telle ou telle infraction, etc., et cela sans jamais les avoir rencontrés au parloir, ou, mieux, sur une coursive, dans leur cellule, ou dans leur quartier de relégation, dans un bureau d’entretien exigu (que les professionnels désignent souvent sous le vocable de « box ») sans jamais avoir discuté avec eux, en leur restituant leur voix de telle sorte que, à l’occasion de l’exercice même de la parole, il y ait un symétrique face-à-face, une relation d’égal à égal sur le plan de la condition humaine, sans jamais les avoir accompagnés au long court, vraiment au long court, dans leur quotidien, derrière les barreaux, à l’occasion d’une inspection de cellule ou d’une fouille à corps, à leur domicile. Voilà donc ce qui manque aux écrits des chercheurs qui se lancent dans des travaux portant sur le registre pénitentiaire : excepté la dimension rigoureuse du discours universitaire qui se présente comme possédant toutes les allures de la scientificité, il manque à leurs travaux de recherche un véritable contenu de vie, une dimension humaine, une densité « expériencielle », un ancrage dans l’empirie. De sorte que, entre, d’un côté, le discours du chercheur, le savoir de l’expert, la volonté du scientifique d’objectiver des données générales ressortissant à des individus qui se situent aux antipodes de ces opérations scientifiques d’affadissement et d’appauvrissement du singulier, et, d’un autre côté, les dimensions complexes de la subjectivité des condamnés, la réalité carcérale, l’environnement particulier et les besoins vitaux de ceux qui sont estampillés par un casier judiciaire, s’observent une distance incompressible, infranchissable, un véritable choc de la rencontre qui ne peut se solder que par un rebond divergent, par une incommensurabilité langagière, par deux paroles s’excluant l’une l’autre, mais toujours au détriment de l’une et au profit de l’autre dans le résultat des travaux de recherche universitaire.

Quand certains chercheurs ne renoncent pas à tenter de mettre les pieds en prison pour conduire un sujet d’étude relativement aux prisonniers, quand ils prétendent avoir un moment, à cette fin, approché l’administration pénitentiaire, il n’est pas rare que cette fréquentation se traduise, en réalité, par une relation de courte durée, de quelques semaines tout au plus, établie selon les délais accordés et le programme fixé par l’autorité accueillante qui possède les clés et aux conditions mêmes de cette autorité ; il n’est pas impossible non plus que ces rencontres se ponctuent par des serrements de mains, un échange courtois entre le représentant de l’établissement et le chercheur, ou par une visite partielle des locaux. Rien donc de ce qui est laissé visible au chercheur, quand bien même celui-ci serait motivé pour en savoir davantage, n’échappe à une programmation, au sacro-saint motif sécuritaire et au bon vouloir du directeur de l’établissement pénitentiaire. Le chercheur, quand il peut quelquefois accéder aux lieux de la détention, est très vite assujetti au règlement et aux procédures d’usage, mis en condition, apprivoisé, placé dans un angle de l’établissement qui ne lui permettra pas de se faire une idée à la fois globale et précise de ce qu’il y a à voir. Cette vue partielle laissée au chercheur ne s’explique pas seulement par l’expression du motif sécuritaire, par la réalisation d’une visite au pas de charge de quelques locaux triés sur le volet au sein de la détention, par le respect dû à la préservation de l’anonymat des détenus, par les conditions de travail propres à la vie en détention, par les contraintes des personnels, par les nécessités de service, et choses semblables ; elle s’explique aussi et surtout, quand bien même les portes de la prison seraient laissées grandes ouvertes, par l’existence inévitable d’angles morts afférents aux propriétés d’une prison, par l’histoire complexe de l’établissement particulier dont il convient de prendre, en quelque sorte, la température, par l’impossibilité d’avoir une lecture sinon exhaustive, du moins suffisante, seulement en quelques semaines, dans un créneau horaire de quelques heures, et, qui plus est, en dehors de tout échange durable avec les détenus, quant à la nature de la détention, quant à l’expérience de l’enfermement, quant aux relations qui se nouent à l’intérieur des murs et qui diffèrent d’un établissement à un autre, quant aux duretés de la privation de la liberté, quant aux conséquences physiologiques et psychologiques du confinement durable derrière le béton, les barbelés, en l’absence de repères habituels, en dehors des relations avec la famille et les proches, en déficit de travail, de statut, de reconnaissance, de perspectives d’avenir. Même au long court, après des années d’investissement professionnel et d’implication personnelle dans ces lieux de l’anti-monde1, il resterait encore, pour le chercheur, bien des choses à voir, à observer, à comprendre, à évaluer, à s’expliquer sur ce qu’est une prison « républicaine », sur ce qu’est un parcours d’emprisonnement ou de condamnation pour un homme accablé par son infraction.

Cette manière proprement universitaire ou institutionnelle d’aborder les questions qui touchent le domaine pénitentiaire en ne tenant aucunement compte de la perception et de la parole de ceux-là même qui sont prioritairement concernés par l’étude montre à quel point le secteur de la recherche s’organise et fonctionne par exclusion, et ignore ce dont il parle. Lorsqu’un chercheur s’intéresse, par exemple, à la question de savoir quel est le sens de la peine, comment s’articulent les peines d’emprisonnement à celles du milieu ouvert, comment comprendre le phénomène de la surpopulation carcérale, ou quels sont les moyens ou les leviers disponibles pour tenter de mettre un frein au processus dit de récidive, il est frappant de constater que jamais les condamnés sont sollicités par l’étude, que jamais leur avis, leur demande ou leurs besoins ne sont pris en compte à la lumière de ce qu’ils ont ou auraient à dire sur le sujet. Ce qui caractérise ces études, c’est la manière proprement singulière de bâillonner les sujets qui sont pourtant impliqués par elles, ce sont les procédures par lesquelles demeure acquise jusques et y compris le secteur de la recherche la nécessité de figer les condamnés dans une posture d’exclusion ou de rejet, d’opposer à leur voix tout un système de verrouillage de la parole, de maintenir hors de circulation les sujets ayant à subir une peine par le moyen de techniques de neutralisation de leur être, de leur déplacement, de leur dire. Dès l’abord de leurs travaux de recherche, les chercheurs reconduisent ainsi la dichotomie initiale et le geste inaugural du gouvernement des vivants consistant à opérer des divisions et des subdivisions au sein du peuple, à faire émerger au sein de celui-ci des catégories et des populations préformées de toutes pièces, et à fixer des pans entiers de l’humain à un système d’empêchement de prise de la parole, à des procédures animalisantes de garrottage, de placement d’entraves, témoignant de ce que le propre de la police réside décisivement dans des techniques de musellement du corps, du dire, de la mobilité. En dehors de la participation complice de l’institution universitaire à l’annihilation de la liberté de réflexion et de parole, à la mise en œuvre de procédures visant à court-circuiter la portée d’une parole qui aurait vraiment quelque chose à dire, dès lors surtout qu’elle n’entre pas dans un canevas, qu’elle sort des sentiers rebattus, qu’elle échappe aux codes et aux canons de la ritournelle universitaire et soi-disant universelle (il n’est pas indifférent, à cet égard, que le terme même d’université ait étymologiquement partie liée avec celui d’universalité), il a appartenu à M. Foucault d’insister sur le conservatisme de l’université, sur sa double fonction d’exclusion et de normalisation. Si, selon l’auteur de Surveiller et punir, il existe, à l’intérieur de la société, une variété de mécanismes d’exclusion qui touchent différentes catégories d’individus, à commencer par celle des fous, il appert que celle des étudiants n’y échappe pas non plus. Pour quelles raisons l’étudiant est-il, selon M. Foucault, assujetti aux mêmes règles de l’exclusion ou de court-circuitage que le fou ? :

  • d’abord, parce que le campus fonctionne comme un lieu de relégation, par où se confirme le principe selon lequel les techniques d’exclusion et de discrimination se structurent spatialement ;

  • ensuite, parce que le savoir qui est transmis à l’étudiant est suranné, inadapté à l’emploi et aux contraintes du capitalisme financier, et éloigné des réalités empiriques du terrain ;

  • enfin, parce que la vie estudiantine elle-même s’organise autour de mécanismes théâtraux déconnectés du monde contemporain. De sorte que le monde étudiant est entretenu dans l’illusion d’appartenir à un ailleurs qui permet de jouir d’amusements et de libertés individuelles – de telles ou telles distractions, de telles ou telles récréations, d’une vie faite en carton-plâtre, provoquant un détournement de l’attention, un trouble de la lucidité, une perturbation de la conscience politique. Citons, en ce sens, ce passage éloquent de M. Foucault :

    « L’étudiant est mis à l’écart de la société, relégué sur un campus. En même temps qu’on l’exclut, on lui transmet un savoir de type traditionnel, démodé, académique, un savoir qui n’a aucun rapport direct avec les besoins et les problèmes du monde d’aujourd’hui. Cette exclusion est renforcée par l’organisation, autour de l’étudiant, de mécanismes sociaux fictifs, artificiels, d’une nature quasi théâtrale (les rapports hiérarchiques, les exercices universitaires, le tribunal des examinateurs, tout le rituel de l’évaluation). Enfin, l’étudiant se voit offrir une sorte de vie récréative – une distraction, un amusement, une liberté qui, là encore, n’ont rien à voir avec la vie réelle (…) ; moyennant quoi, les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans sont, pour ainsi dire, neutralisés par et pour la société, rendus fiables, impuissants, castrés, politiquement et socialement. C’est là la première fonction de l’Université : mettre les étudiants hors circulation2 ».

Du reste, il ne suffit pas de prendre la parole pour avoir quelque chose à dire, et ce ne sont pas ceux qui prennent habituellement la parole, parmi la cohorte d’individus qui sont autorisés à parler, par exemple, de l’état des prisons, à l’occasion de débats publiques préparés, sur des plateaux de télévision ou à l’intérieur d’un programme d’intervention comme un colloque ou une conférence, qui ont justement quelque chose à dire sur le sujet. Bien au contraire, les effets de parole, d’annonce, du dire ont vocation, dans ce système de neutralisation, d’absorption et de récupération de l’expression, de se volatiliser, de se dissiper, de se perdre dans un nuage de poussière de sons et de bruits s’entrechoquant au hasard, semblablement à ce qui se passe dans la nature tourbillonnante composée, selon les matérialistes grecs comme Leucippe et Démocrite, d’atomes et de vide, de saturer la capacité individuelle d’audition, de réflexion et de création par le moyen d’un brouhaha indescriptible et permanent. De sorte que l’on assiste à un phénomène pour le moins curieux : bien que nos démocraties libérales, dopées à l’économie de marché, se targuent de favoriser la liberté d’expression comme un bien consommable par tous, il y a lieu de relever que cette liberté du dire donne à voir paradoxalement un enfoncement et un égarement de la parole dans des procédures de répétition, de rengaine et de refrain monotone qui rendent proprement le propos inefficace, hors-sujet, et qui le charge d’un indice de profonde inutilité, de vanité et d’inconséquence. En d’autres termes, bien que l’on puisse apparemment tout dire (ou presque), rien de ce qui est dit n’est en fait serti d’efficacité, de promesse de changement, d’action, de constance logique. Jamais rien de ce qui est dit n’est suivi de l’effet escompté, rien de ce qui s’exprime en paroles ne s’adosse à une conception politiquement efficiente, neuve ou prometteuse du vivre-ensemble, ou ne se relie à une cause. Autant dire que le propos démocratique est proprement verbeux, se ruine dans les dispositifs diffus de bavardage, tourne à vide et se consomme lui-même dans son expressivité même, disparaît dans la seconde même qui suit l’apparition de sa prononciation, de son bredouillement. A cet égard, on ne se privera pas de relire ces lignes du philosophe A. Brossat :

« Nous ne sommes pas privés de la parole, loin de là, mais nous sommes, politiquement, sans voix, pour autant que, de manière de plus en plus manifeste, le dispositif électoral et parlementaire, loin de permettre que le rassemblement de nos voix se transforme en volonté générale, expression de notre souveraineté en acte, est destiné – à l’inverse exactement – à reconduire la forme effectivement oligarchique du gouvernement des populations, assurer la continuité d’un pastorat humain plus ou moins éclairé ou défaillant (…). Tout ce que nous pouvons dire, avons à dire, qui concerne les affaires publiques, le domaine politique, le « commun » n’est que flatus vocis, tandis que le statut d’énonciateur des discours, paroles, énoncés qui comptent [souligné dans le texte] est de plus en plus exclusivement réservé à une ou des castes : élites politiques, communicants, journalistes, lobbyistes, faiseurs d’opinion, etc. […]. Cette dépréciation de la parole des gens ordinaires inscrite dans l’horizon du commun ou de la collectivité conduit naturellement à une ‘chute de la cote’, pour parler comme Walter Benjamin, de la parole tout court : l’insignifiance de la parole publique nourrit son devenir trash, le goût régressif de dire n’importe quoi, n’importe comment, puissamment attisé par la structure communicationnelle elle-même : la radio, la télé, Internet, le téléphone portable se présentent désormais (…) comme des dispositifs destinés à assurer la prolifération à l’infini de la parole jetable, du discours kleenex, des mots sans suite destinés seulement à meubler la désolation du monde, à l’image de toutes les musiques de salle de bain, de hall de gare et de supermarché3 ».

Loin donc que la recherche universitaire vise à sérieusement tenir compte de la parole des sujets impliqués par l’étude, ou à en rendre compte en s’effaçant authentiquement derrière la parole de l’autre, du tout autre, dans sa posture d’inquiétante étrangeté, trop souvent elle ne répond en fait qu’à des « commandes institutionnelles », qu’aux objectifs de carrière des chercheurs, qu’à des petits intérêts ambitieux et inavouables de quelques-uns qui, bien qu’ils soient de plus en plus appareillés à un système sur-administré, restent plus que jamais souterrainement désireux de devenir quelque chose comme des « pontes » de l’université.

Certains condamnés opposent quelquefois à cela une certaine rétivité, parfois même plus abruptement une fin de non recevoir, une abstention radicale du dire, un silence déroutant. Ce silence ne signifie pas forcément quelque chose comme un silence de mort, qui ferait signe vers une inaptitude à la réflexion, une incapacité de dire quelque chose, une sorte d’aphasie ou une timidité enfantine. Tout à l’opposé, il importe de souligner que, bien que le condamné soit maintenu dans une posture infériorisé, dégradé et réifié dans le geste même qui l’exclut et le met hors circuit aux confins de l’enfermement, bien qu’il n’ait corrélativement ni droit à la parole ni droit à l’écoute, il ne s’agit pas de croire que, lorsqu’il se résout à se taire, c’est parce qu’il ne sait pas parler. Si ce silence – qu’il utilise parfois ici ou là, en entretien, en réunion, à l’intérieur des dispositifs, teintés de discipline ou incrustés de bio-politique, à l’occasion des programmes de prévention de la récidive et de groupes de parole, ou devant n’importe quel scrutateur, qu’il soit chercheur, soignant ou policier – ce silence, disons-nous, n’est pas nécessairement destiné à produire des effets de sidération tenant au fait qu’il semble être à contre-courant de toute attente, impropre à servir l’intérêt immédiat du mutin, ou marqué de déficience de tout à-propos. Le fait est que ce silence est toujours susceptible de déchirer les énoncés verbeux à l’aide d’un arrêt brutal – le propre du verbiage réside dans le fait qu’il ne doit surtout pas s’arrêter et qu’il tend à occuper tout l’espace -, le fait est que ce silence est en capacité d’exprimer un refus ou une défiance à l’égard d’une ré-assimilation de la parole, à l’égard de la digestion de celle-ci par cette sorte d’estomac diagnostiqueur ou universitaire, à l’égard d’une reprise et de réajustements des énoncés aux seules conditions de l’objectif de la recherche. Car, lors même qu’une poignée de chercheurs, rare, pour ainsi dire introuvable, s’emploierait à répercuter la parole du condamné dans le cadre de quelques travaux, cette répercussion se ferait encore et toujours selon une ré-assimilation de la parole à l’intérieur d’un canevas préétabli, attendu, standardisé, de telle sorte que cette parole serait retravaillée, récupérée et modifiée par une réflexion extérieure indexée sur tous les dispositifs « bis » ou commençant par le préfixe « re- ». La parole de celui qu’on interroge, en tant qu’il est justement interrogé, ne saurait être libre, dès l’instant où elle doit être reprise, correspondre au format d’un questionnaire, épouser les lignes de l’interrogatoire, accepter le péril de subir un détournement de son contexte d’expression, un dépouillement de sa spontanéité initiale. En d’autres termes, le chercheur qui passe au crible de l’examen, par exemple, les violences symboliques ou réelles qui ont cours en détention, ou encore des questions ressortissant au sens de la peine ou aux pratiques professionnelles pénitentiaires passe généralement sous silence ce que pourraient dire les sujets de ces pratiques, les condamnés eux-mêmes qui, en réalité, n’ont pas leur mot à dire. Et quand bien même il s’agirait d’aventure de les sonder, cette exploration, sous forme de questionnaire ou d’interrogatoire, ne viserait pas à découvrir leurs pensées, à soumettre la recherche à leur avis, à comprendre authentiquement leur position, à faire fondamentalement cas de ce qu’ils ont à dire indépendamment des prétentions de la recherche, autrement dit cette exploration ne consisterait pas à mettre l’accent sur l’innovation en partant de la parole seule du détenu ou du professionnel, mais à rapporter, à formater, à provoquer ou suggérer des réponses toutes faites, à échapper à la réplique audacieuse ou à la riposte, à faire correspondre des réponses à ce qui est tout à fait escompté, selon les exigences institutionnelles, standardisées, académiques, canoniques, dans le cadre d’un processus d’ordre. Dans le domaine pénitentiaire, au moyen de questions précises, insistantes ou insidieuses, le chercheur ressemble, pour le condamné, à un policier, à un donneur d’ordre, à un agent de la mise en conformité. Mais c’est aussi pourquoi, inversement, il peut arriver que, sous couvert de proposer de relater un dire qui ne serait pas le sien, sous les dehors de ne pas tenter de parler à la place de celui qui essuie un questionnaire en règle, le chercheur du registre judiciaire est celui par qui se découvre et se prolonge, lors même qu’ils seraient pressées de questions, le mutisme délibéré de certains condamnés. Car, pour les condamnés qui pourraient être quelquefois savamment sondés, il y a des silences qui sont synonymes de refus de collaborer avec le représentant institutionnel, le missionnaire universitaire qui toisent avec morgue leur statut inférieur. Cette résolution de garder le silence face à celui qui se croit investi d’un pouvoir du fait même d’occuper une place ou d’incarner le savoir, cette volonté de dire non à l’examinateur, sans toutefois l’exprimer verbalement – ce qui traduit l’intention polie de ne pas même prendre la peine de faire usage de la parole dès lors qu’elle est précisément interdite sous une forme libre -, souligne qu’ils ne sont pas dupes du manège et qu’ils ont conscience, d’une part, que le silence peut être tantôt redoutable, agaçant, humiliant, tantôt volcanique, disruptif, politiquement véridique à l’égard d’un corps politique qui organise l’avilissement, dès l’instant où il ne sert à rien de donner de la voix là où, d’expérience, elle est politiquement vaine, inaudible, étouffée, décriée.

Les rationalités pénitentiaires

De là vient que nous entendons faire valoir un autre angle d’approche des questions qui touchent le milieu pénitentiaire. Contre un certain discours de confiscation institutionnel, il importe de faire droit à un travail de restitution de l’interrogation en direction du champ pénitentiaire, au bénéfice des acteurs de terrain eux-mêmes, et, pour ainsi dire, in medias res4. Le rétablissement de l’interrogation se matérialisera ici à travers une réflexion portant sur les rationalités pénitentiaires en tant qu’elles orientent décisivement la manière d’assigner des missions et un rôle aux personnels pénitentiaires d’insertion et de probation. A cette fin, il conviendra de dégager à la fois, pour chacune des rationalités identifiées, ses caractéristiques propres qui président à la constitution et aux missions de ce corps de praticiens, le paradigme sur lequel elle s’appuie et fonctionne sur un plan pragmatique, la méthodologie dont elle se réclame, l’élément arbitraire qu’elle comporte et les particularités de son éthique. Il y a d’ores et déjà lieu de relever que deux rationalités, majeures et perceptibles, s’affrontent concrètement aujourd’hui, et engagent la vision même de la pénalité :

La rationalité prédictive :

Il s’agit de la logique qui, dans une perspective de protection de la société, vise à prévoir le crime, à anticiper sur l’avenir, et ce en tâchant de dégager des éléments relatifs au passé des délinquants et de s’appuyer sur des données antérieures relatives à l’état d’une population, à des tables statistiques. Cette logique a pour paradigme, dans le registre criminologique, la question de la prévention de la récidive. Selon cette rationalité, la peine est d’abord conçue comme une arme de défense sociale, et a pu trouver un écho favorable au sein du mouvement de politique pénale appelé, au sortir de la Drôle de Guerre, la Nouvelle Défense sociale (1945-1975), qui a milité notamment pour l’accroissement des effectifs au sein des équipes de police et de magistrats. Cette logique prédictive s’appuie sur une méthodologie actuarielle, qui se constitue sur une technologie de calcul prévisionnel tourné vers le passé infractionnel de groupes, de cohortes, de catégories d’individus. Elle privilégie un raisonnement en termes de facteurs de risque, de gestion de flux, et accorde la priorité aux données antérieures et globaux, aux éléments structurels auxquels s’articulent, selon elle, les causes de la délinquance. Son postulat général est que le phénomène de la délinquance repose sur un principe de causalité, que l’acte délictuel ou criminel est le résultat d’un enchaînement de causes et d’effets en partie prévisibles, la conséquence d’un enchâssement de mécanismes plus ou moins identifiables. La pénalité qui s’exprime au travers de la rationalité prédictive est une pénalité foncièrement hantée par une logique comptable et gestionnaire. L’élément arbitraire de cette rationalité réside dans son principe même : comment, en effet, s’assurer que les dispositions de la loi, toute teintée de généralité, ne contreviennent pas et correspondent à chacun des individus qui n’ont pas leur second pareil ? Comment ne pas succomber à la dérive de plaquer des généralités et des dogmes standardisés sur la variété du vivant humain ? Et surtout, comment garantir que l’individu récidivera, sans, du coup, le condamner arbitrairement par avance ? Cette rationalité, on le voit, vise à prévoir, à rendre des comptes, à quantifier. Elle s’affirme comme abordant le problème de la délinquance sous l’angle des faits, de l’élément factuel, de la matérialité de l’événement, de la positivité de l’action, du réel objectivable. Son programme s’ordonne à des mesures et des résolutions de nature bio-politique. Selon pareille rationalité, la prise en charge des délinquants relativement aux soins, au registre éducatif, au versant social, à la fréquence des convocations, au rythme du suivi, s’effectue sous condition préalable d’opérer par classement, découpage, orientation, régulation, segmentation. Concrètement, il s’agit d’orienter la personne placée sous main de justice (PPSMJ) vers des groupes de parole, des programmes de prévention de la récidive (PPR), des dispositifs bio-politiques, en fonction de l’évaluation du degré de dangerosité de l’individu, en fonction de ses antécédents judiciaires, en fonction de l’état d’un budget. L’éthique qui prévaut ici du côté des professionnels est celle de la responsabilité, qui consiste à tenir compte de la réalité des données factuelles et des contraintes extérieures qui s’imposent à l’évaluateur, au prévisionniste, au calculateur.

La rationalité situationnelle :

Il s’agit d’une logique qui vise, dans une optique de valorisation de l’identité individuelle ou monadique, à comprendre la situation de l’individu à un moment donné de son existence, à explorer les différentes facettes de ce qui caractérise l’in situ, le fait d’être en situation, en tâchant de dégager des éléments prospectifs, de mettre en œuvre un projet, de réaliser un inventaire, un diagnostic permettant d’évaluer des perspectives. A partir d’un examen analytique, elle tente d’établir des conclusions sur la situation immédiate de l’individu, qui peut être critique ou complexe, en vue d’établir des plans d’adaptation à plus ou moins long terme, à plus ou moins longue échéance. Cette logique a pour paradigme, dans le registre criminologique, la question de la réinsertion individuelle, la question de la place et du rôle de l’individu dans la communauté, la question de la normalisation. Cette rationalité est indexée sur une méthodologie analytique ou clinique, qui se construit sur des techniques d’accompagnement destinées à insuffler une dynamique de transformation de l’individu, à l’aider à intérioriser les normes et les lois, à le soutenir dans ses efforts pour affirmer son autonomie et assumer ses responsabilités d’adulte, à lui permettre de sortir hors de la condition de minorité (au sens kantien), à favoriser l’apprentissage de la liberté et l’exercice de la citoyenneté, à instaurer les conditions d’une prise de conscience de la nécessité de respecter les règles et les codes en société et de répudier les actes de transgression, à rappeler les règles de droit et les attentes en matière comportementale, à trouver les points d’accroche ou d’ancrage permettant à l’intéressé de se remotiver et de retrouver les ressources qui lui permettront de travailler à sa réinsertion. Cette rationalité ne néglige aucunement les éléments singuliers, contextuels, conjoncturels et accidentels de l’existence individuelle, elle attache une importance particulière à l’histoire et à l’environnement du sujet. Elle met l’accent sur la dimension relationnelle, sur une exigence quasi morale d’un face-à-face, d’un entretien, d’une interrelation, entre le délinquant et le représentant de l’État, garant de l’application de la loi ou de la sanction (juge de l’application des peines, conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation). Cette logique requiert un rapport de confiance minimal entre les acteurs du face-à-face, qui n’est pas perçu comme le lieu ni comme l’occasion d’une confrontation, mais comme un espace de discussion où les peines sont susceptibles d’être individualisées (« l’individualisation des peines »), négociées, contractualisées, assouplies, en fonction des engagements réciproques des parties et sous condition de l’investissement du condamné. La question de la reconnaissance par le condamné de sa culpabilité et celle de la manifestation par lui d’un regret d’avoir commis les faits sont fondamentales. L’absolution du condamné, l’octroi d’un aménagement de peine ou d’une remise de peine, l’accès à une progressivité de son régime de détention, etc., sont très puissamment conditionnés par le diagnostic et l’avis du professionnel de l’insertion et de la probation, ainsi que par les décisions du juge de l’application des peines. Dans cette perspective, il s’agit notamment d’évaluer le positionnement de l’intéressé au regard des faits commis, de comprendre son passage à l’acte, de définir les éléments du contexte de la commission de l’infraction, d’apprécier son investissement dans un objectif de changement, de mesurer le respect par lui de ses obligations particulières, d’estimer ses besoins et de l’amener à maintenir un cap et à collaborer à une dynamique de transformation de soi aux conditions de la norme et de la loi. L’élément arbitraire de cette rationalité réside dans la conséquence qu’elle implique : comment, en effet, s’assurer que les décisions du juge, dans le cadre des procédures d’individualisation des peines, ne soient pas arbitraires, fluctuantes, injustes, inégales non seulement d’un juge à un autre, mais dans le traitement juridictionnel même des condamnés ? La peine s’envisage ici comme une arme de rétribution, d’expiation, de distillation d’une souffrance à l’endroit du condamné, comportant néanmoins, pour lui, en contrepartie, les chances d’obtenir un aménagement ou une réduction de peine, une réhabilitation, une resocialisation. Selon pareille rationalité, la prise en charge des délinquants dans les différents secteurs du soin, de l’éducatif, du social, et choses semblables, se réalise à partir de l’élaboration d’une synthèse établissant les différentes caractéristiques (psychologiques, éducatives, sociales) de l’individu et permettant d’orienter la mesure dans telle ou telle direction, de proposer un parcours d’exécution de peine individualisé, d’envisager un « traitement » au sens d’une prescription d’une manière d’agir avec l’interlocuteur, au sens d’une recommandation d’une conduite. Le rythme des convocations au Service pénitentiaire d’insertion et de probation peut alors s’établir a posteriori sur un mode intensif, espacé, ordinaire, administratif, et donc varié. Par où l’on voit que la logique situationnelle s’inscrit, non plus dans l’horizon de la bio-politique, c’est-à-dire du vivre et du mourir, mais bien plutôt dans celui de l’anatomo-politique et des disciplines. Dans ce schéma, l’éthique qui a préséance du côté des professionnels est celle de la conviction, qui consiste à tenir compte du fait qu’un acte de délinquance est l’expression d’une volonté en situation, qu’il traduit la personnalité d’un individu qui est en situation, qui est soumis aux règles du devenir. Dans ces conditions, le principe qui commande ici le passage à l’acte délictuel ou criminel est moins un principe de causalité mécanique qu’un facteur humain, à savoir le fait d’exister, le fait d’être en situation, le fait être en relation avec, le fait d’ « être englué », selon une expression existentialiste.

Un clivage méthodologique ?

De là résulte qu’il existe aujourd’hui deux grandes approches de la criminalité (en réalité, il y en a plus, si l’on tient compte des nuances et des variantes entre les pays), en tout cas se dégagent assez nettement deux grandes tendances criminologiques : l’une, anglo-saxonne, qui privilégie la mise en œuvre de tables criminologiques (les fameux « actuariats ») et l’étude statistique et qui, de ce fait, part du général pour aller vers le particulier, en appliquant des schémas génériques et des résultats généraux à des situations concrètes, diverses et variées ; l’autre, française, voire latine ou méditerranéenne (ce qui se fait, par exemple, en Italie ou en Espagne, est assez proche de la tradition française en matière d’accroissement de la juridictionnalisation des aménagements de peine5), qui accorde la priorité aux pratiques d’individualisation (« l’individualisation des peines »), aux méthodes d’entretien et à l’analytique et qui, de ce fait, préfère, a contrario, partir du particulier pour aller vers le général : on part de l’individu, de ses singularités et de son environnement de vie, pour se hisser, de proche en proche, par cercles concentriques, vers des conclusions plus générales ressortissant, par exemple, au profil ou à la personnalité du condamné, ou encore à sa situation globale.

Entre ces deux approches, qui ont l’air antinomiques, il n’y a pas lieu de procéder à une hiérarchie. Aussi convient-il de se déprendre de la tentation de former des conclusions trop hâtives en ce qui concerne la prétendue supériorité de l’une de ces approches sur l’autre. De même que la France ne fait pas mieux que les Anglo-saxons, de même les Anglo-saxons ne font pas mieux que la France, en termes de prévention de la récidive ou d’enrayement de la délinquance. Il est même à remarquer que, bien que l’approche actuarielle soit née de l’inventivité américaine, il n’en demeure pas moins que, parmi les pays de l’OCDE (les pays les plus industrialisés de la planète), le crime touche encore fortement le territoire états-unien qui ne brille ni par l’instauration de politiques de prévention et d’aide aux démunis par le travail, l’économique et l’égalisation des conditions, ni par la lutte contre les discriminations et les exclusions.

Y a-t-il opposition entre les interprétations et les faits ?

Ces rationalités pénitentiaires de prise en charge des condamnés permettent-elles de mieux interpréter et de comprendre le phénomène de la délinquance ? Sont-elles à même de relater objectivement et d’anticiper adéquatement les faits délictuels ou criminels ? Qu’est-ce qu’interpréter ? Qu’est-ce qu’établir un fait ?

D’une manière générale, interpréter consiste, à l’égard d’un texte, d’un récit, d’un acte ou d’un événement par exemple, sinon à le traduire, c’est-à-dire à le transposer dans autre chose, ou sous une forme distincte, ou encore dans d’autres mots, le cas échéant en le commentant, ou en en extrapolant le contenu ou l’importance, du moins à tenter d’en dégager la signification profonde ou d’en déterminer la portée exacte. L’acte même d’interpréter suppose donc, on le voit, l’intervention de la subjectivité. La critique qui peut être adressée aux tenants de l’interprétation repose sur le fait qu’elle ne permet pas de définir les conditions d’un accès à l’objectivité, qu’elle ne saurait prétendre à la scientificité.

A l’opposé, un fait désigne généralement une donnée, quelque chose qui s’impose à soi de l’extérieur. On suppose que la facticité du fait tient à ce qu’il est dénué de toute intervention subjective, et qu’il flirte avec le réel et la nouveauté. Le verbe faire apporte un éclairage supplémentaire : quand on dit que Dieu a fait l’homme à son image, ou que Paul a fait un enfant à sa femme, transparaît justement l’idée de nouveauté, de chose brute, de naissance en tant que point de départ ou origine. En d’autres termes, on associe généralement le fait au réel, et rien qu’au réel, en tant qu’il est premier ou originaire, dans toute sa plénitude, dans toute sa pureté. Le reproche qui peut être adressé aux partisans du fait consiste précisément à insister sur le caractère pour le moins illusoire qu’il y a de croire en la valeur absolue d’un fait au motif qu’il serait « brut », « pur », au sens d’une objectivité ou d’une matérialité parfaite, et au motif qu’il serait donc, à ce titre, dépourvu de toute détermination, de tout sens qui le précéderait ou l’excéderait. Le reproche consiste donc à appeler l’attention sur le mirage qu’il y a de croire en la possibilité d’être fidèle au fait « brut », et sur le réalisme naïf qu’une telle croyance entretient, parce que nul ne saurait restituer un fait tel qu’il s’est passé, selon une sorte de fidélité de miroir. Nietzsche ne donnait-il pas à penser quand il énonçait qu’il n’y avait pas de faits, mais uniquement des interprétations ? Les rationalités prédictive et situationnelle présentent, dans leur logique respective même, un mixte d’interprétations et de relations aux faits.

Les structures du pouvoir pénitentiaire moderne

Entre ces deux rationalités spécifiques qui caractérisent le pouvoir-savoir de l’État s’exerçant actuellement dans le champ pénitentiaire, il semble bien qu’il n’y ait rien de commun et que tout s’oppose. Néanmoins, à bien y regarder, elles forment toutes les deux un point focal qui les relie décisivement et qui, au fond, exprime l’unité des structures du pouvoir moderne. Dans la cas de la rationalité prédictive, on l’a vu, l’action du pouvoir étatique consiste dans l’élaboration d’une méthodologie permettant d’objectiver, en quelque manière, les pratiques professionnelles, de réduire les disparités dans la prise en charge des condamnés, et de s’appuyer sur des grilles et des items de lecture préfabriqués, de sorte qu’elle se présente comme captative, ou plutôt ablative des singularités, des idiosyncrasies. Car, ce faisant, elle fait abstraction des individus et des études de cas, elle ne vise qu’à satisfaire à l’intérêt de la société (ou d’une partie de la société au travers du groupe ou de la classe) et à la sur-administration des populations. M. Foucault qualifie cette technologie de pouvoir de « gouvernement par totalisation ». A l’opposé, avec la rationalité situationnelle, il y a lieu, pour le pouvoir de l’État, de maintenir, et même d’approfondir, l’ensemble du travail analytique et les méthodes d’entretien afin d’élaborer un savoir fin sur la conscience des condamnés, de sorte que cette rationalité se présente, a contrario, comme oblative. Ce faisant, elle se détourne des variables macroscopiques, elle ne s’occupe que de la part incompressible des subjectivités humaines, des récits de vie, des positionnements individuels, de la « vie intérieure », des témoignages et de ce qui se passe dans la tête des individus. M. Foucault qualifie cette technologie de pouvoir de « gouvernement par individualisation », proche, selon l’auteur de Surveiller et punir, de cette technique de pouvoir qu’il désigne sous l’expression de pouvoir pastoral hérité du christianisme. Cette forme de pouvoir pastoral est, selon lui, « une forme de pouvoir qui ne se soucie pas seulement de l’ensemble de la communauté, mais de chaque individu particulier, pendant toute sa vie », et sa caractéristique est qu’elle « ne peut s’exercer sans connaître ce qui se passe dans la tête des gens, sans explorer leurs âmes, sans les forcer à révéler leurs secrets les plus intimes. Elle implique une connaissance de la conscience et une aptitude à la diriger6 ».

Par où l’on voit que le gouvernement par totalisation et le gouvernement par individualisation sont deux formes de pouvoir qui visent à accéder à la connaissance et à la maîtrise de la communauté des hommes et des individus eux-mêmes selon des angles de vue, certes, différents, mais complémentaires. En effet, il appert que ces deux formes de gouvernement des vivants se rejoignent, interfèrent et coopèrent subtilement dans le pouvoir pastoral qui, en dernière instance, vise à combiner les deux. Tandis que la rationalité prédictive, tout adossée qu’elle est aux tables actuarielles et aux données de la statistique, n’a d’yeux que pour l’établissement de prévisions criminologiques en ordonnant son approche, d’une part, à l’unique passé abstrait et générique des délinquants, et qui plus est, des délinquants « en général », et, d’autre part, à un principe mécanique de l’action humaine, la rationalité situationnelle s’attache, quant à elle, à mettre à jour les différentes facettes et motivations des individus, à percer leurs trajectoires d’existence et leur environnement de vie, à cerner, le cas échéant, leurs caractéristiques propres, voire leurs inquiétantes singularités ou leurs bizarreries personnelles, en tâchant, d’une part, de s’élever du particulier vers la situation globale des condamnés et, d’autre part, de définir les contours de projets individuels et des plans d’adaptation prospectifs en faveur des intéressés. Pour conclure, voici ce qu’écrit M. Foucault, à propos de l’avènement, au cours de l’histoire moderne, du pouvoir pastoral :

« La multiplication des objectifs et des agents de pouvoir pastoral a permis de centrer le développement du savoir sur l’homme autour de deux pôles : l’un, globalisant et quantitatif, concernait la population ; l’autre, analytique, concernait l’individu7 ». Et, désireux de promouvoir d’autres formes de subjectivité, d’ajouter plus loin : « Il nous faut imaginer et construire ce que nous pourrions être pour nous débarrasser de cette sorte de ‘double contrainte’ politique que sont l’individualisation et la totalisation simultanées des structures du pouvoir moderne8 ».

Et pour imaginer autre chose, faire preuve d’inventivité, en appeler à la créativité, il se peut qu’il faille, à un moment donné, oser le geste, pour reprendre le vocabulaire du philosophe Ph. Roy, de « trouer la membrane9 »…

Bibliographie

  • Delphine Agoguet, « Les aménagements de peine privative de liberté en droit comparé (Allemagne, Espagne, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni, Turquie) »,Criminocorpus [En ligne], L’aménagement des peines privatives de liberté : l’exécution de la peine autrement (Paris, 3-4 novembre 2011), comparaisons internationales, mis en ligne le 08 octobre 2013, consulté le 22 mai 2014. URL : http://criminocorpus.revues.org/2510 ; DOI : 10.4000/criminocorpus.2510.

  • Alain Brossat, Abécédaire Foucault, Paris, éditions Demopolis, 2014.

 

  • Roger Brunet, Champs et contrechamps. Raisons de géographe, Paris, Belin (coll. « Mappemonde »), 1997.

  • Cédric Cagnat, Politiques de la violence. Essai sur l’impuissance citoyenne, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012.

     

  • Gérard De Coninck, Guy Lemire, Être directeur de prison. Regards croisés entre la Belgique et le Canada, Paris, l’Harmattan (coll. « Criminologie »), 2011.

     

  • Michel Foucault, Dits et écrits I. 1954-1975, Paris, Gallimard (coll. « Quarto »), 2001. 
  • Olivier Milhaud, Séparer et punir. Une géographie des prisons françaises, Paris, éditions CNRS, 2012.

     

  • André Normandeau, « Faut-il transformer ou abolir la probation ? Notes de lecture », dans Criminologie, vol. 12, no 2 intitulé « Probation : aide ou contrainte ? », Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1979, pp. 89-105.

     

  • Olivier Razac, Fabien Gouriou, Grégory Salle, Les rationalités de la probation française, dans Les chroniques du Cirap, no 17, mars 2014. URL : http://www.enap.justice.fr/actualite.php?actu=386

     

  • Philippe Roy, Trouer la membrane. Penser et vivre la politique par des gestes, Paris, l’Harmattan (coll. « Esthétiques »), 2012.

1Sur cette notion d’anti-monde comme espaces en marge ou invisibles, ou comme marqueur de séparation spatiale, voir notamment R. Brunet, Champs et contrechamps. Raisons de géographe, Paris, Belin (coll. « Mappemonde »), 1997, et O. Milhaud, Séparer et punir. Une géographie des prisons françaises, Paris, éditions CNRS, 2012.

2 Cf., « Conversation avec Michel Foucault », dans Dits et écrits I. 1954-1975, Paris, Gallimard (coll. « Quarto »), 2001, p. 1052 [89].

3 A. Brossat, « Raconter des histoires qui comptent », dans Abécédaire Foucault, Paris, éditions Demopolis, 2014, p.250-251. Sur la manière dont se distribuent, se discriminent et se hiérarchisent une sorte de « bonne violence » et une espèce de « mauvaise violence », notamment dans l’ordre des discours démocratiques, on se reportera avec profit à l’ouvrage de C. Cagnat, Politiques de la violence. Essai sur l’impuissance citoyenne, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012.

4C’est ce qu’ont cherché à faire avec fécondité les auteurs suivants : d’abord, sur la question de la réalité carcérale, G. De Coninck et G. Lemire, dans Être directeur de prison. Regards croisés entre la Belgique et le Canada, Paris, l’Harmattan (coll. « Criminologie »), 2011 ; ensuite, sur la question de la probation, A. Normandeau, dans « Faut-il transformer ou abolir la probation ? Notes de lecture », dans Criminologie, vol. 12, no 2 intitulé « Probation : aide ou contrainte ? », Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1979, pp. 89-105, et O. Razac, F. Gouriou et G. Salle, dans Les rationalités de la probation française, Les chroniques du Cirap, no 17, mars 2014.

5Voir Delphine Agoguet, « Les aménagements de peine privative de liberté en droit comparé (Allemagne, Espagne, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni, Turquie) »,Criminocorpus [En ligne], L’aménagement des peines privatives de liberté : l’exécution de la peine autrement (Paris, 3-4 novembre 2011), comparaisons internationales, mis en ligne le 08 octobre 2013, consulté le 22 mai 2014. URL : http://criminocorpus.revues.org/2510 ; DOI : 10.4000/criminocorpus.2510

6Voir « Le sujet et le pouvoir », dans M. Foucault, Dits et écrits, II (1976-1988), Paris, Gallimard, 2001, p.1048 [306].

7Ibid., p.1050.

8Ibid., p.1051.

9Ph. Roy, Trouer la membrane. Penser et vivre la politique par des gestes, Paris, l’Harmattan (coll. « Esthétiques »), 2012.



Les conditions de pensabilité de l’impermanence en architecture
21 avril, 2014, 22 h 38 min
Classé dans : Non classé

Tony Ferri, « Les conditions de pensabilité de l’impermanence en architecture », dans Le Philotope, La revue du réseau scientifique thématique PhilAU, no 10, mars 2014, p. 71-75.

Éléments introductifs

La notion d’impermanence est complexe, et comporte, pour la réflexion, quelques ambiguïtés que la pensée philosophique peut tenter de démêler.

Sur un plan strictement philosophique, cette notion d’impermanence, qui n’est pas reconnue par tous les dictionnaires ou qui se donne, ici ou là, comme un néologisme, s’entend comme la négation ou la privation de l’idée de permanence, comme son contraire ou son envers. C’est donc sur le fond conceptuel de la notion de permanence que l’on peut approcher d’abord celle d’impermanence. Dans l’histoire de la philosophie, la pensée grecque, au travers notamment des doctrines platonicienne et aristotélicienne, a rigoureusement abordé le problème de la permanence, et ce par le truchement de la question qu’est-ce que ? En effet, par la voix de Socrate, Platon ne manquait pas d’interroger, par exemple, ce qu’est le courage (Le Lachès) ou ce qu’est la vertu (Le Ménon). Et Aristote a marqué de son empreinte l’histoire de la philosophie en s’efforçant de penser le ti esti, le « ce que cela est », et d’identifier la nature de la chose, en tant qu’elle est concrètement ce qu’elle est, par le biais de la prédication du type S est P (L’Organon). Sur la base de la réflexion philosophique, il n’est donc pas hors de propos de chercher à caractériser l’idée d’impermanence à partir d’abord de la négation de ce qu’elle présuppose ou implique, à savoir la notion de permanence. Après quoi, nous serons peut-être plus à même de comprendre en quoi et pourquoi une telle notion trouve à s’appliquer au domaine des objets architecturaux et urbains, et de révéler le lien qui l’unit à l’activité architecturale.

Caractérisation conceptuelle de la notion d’impermanence

La possibilité de la permanence d’une chose réside dans le principe d’une résistance de cette chose au changement. Elle se pense dans son rapport au changement, et convoque aussi bien la figure de Parménide, qui avait pour préoccupation la question de l’être, que celle d’Héraclite, qui avait pour projet de comprendre ce monde mouvant du « tout coule ». La permanence d’une chose n’est possible qu’à la condition qu’il y ait en elle ou à travers elle quelque chose ou un élément qui demeure dans un monde ouvert à l’accidentalité et au devenir. L’identité d’une chose, c’est ce qui lui est permanent à travers ou, plutôt, malgré le changement. En ce sens, le caractère de ce qui est permanent, ce n’est rien de moins que la chose en tant qu’elle demeure ce qu’elle est en dépit du mouvement et de la fluctuation, en tant par conséquent qu’elle est identifiable malgré son ouverture, et même son ancrage, dans la temporalité. De sorte que quelque chose n’est permanent qu’après avoir résisté à toute affection extérieure, et qu’après avoir subi l’épreuve érosive, voire corrosive, du temps. C’est pourquoi, si la notion de permanence suppose l’ouverture de la chose à l’altérité ou au devenir, elle se définit comme ce qui reste une fois que tout a changé, une fois que tout est passé. La notion de permanence caractérise donc l’absence de temporalité, de distance, de dualité de la chose qui, se donnant néanmoins comme étant située dans le monde réel qui est le nôtre, est temporelle, distante et duelle; et, par suite, elle révèle des éléments ontologiques essentiels qui ont ceci de particulier de subsister au mouvement du temps. La permanence n’est donc pas « entre » les choses, elle est au-delà de la relation et du devenir : elle se pose comme quelque chose de foncièrement intransitif. Cela signifie que l’on ne peut attendre des degrés ou des aménagements dans ce qui est permanent, puisque c’est ce qui demeure à l’issue ou en dépit du processus du changement : rien ne survient dans le permanent, puisque c’est ce qui reste une fois que tout est survenu.

Par où l’on voit, inversement, la difficulté révélée par la notion d’impermanence qui fait place à l’idée de la possibilité du changement dans ce qui demeure. Elle invite, dès lors, à interroger la réalité à partir, non plus de la seule question qu’est-ce que ?, mais aussi à partir de la question pourquoi ? - ce qui revient à introduire de la transitivité au cœur même de ce qui se donne comme intransitif. Pour le dire autrement, viser à comprendre l’impermanence du réel, c’est mettre l’accent sur sa dimension événementielle, voire imprévisible, et, par conséquent, ramener le monde à un processus qui se caractérise par-delà ce qui paraît demeurer le même. Si la notion de permanence caractérise la chose dans sa relation à elle-même, compte tenu du fait que l’élément permanent est ce qu’il est par soi, celle d’impermanence désigne, au contraire, le monde dans sa relation à et par l’autre : à l’opposé de la relation d’équivalence qui caractérise la question de la permanence, l’événement, comme marque de l’impermanence, est effectivement par un autre, c’est-à-dire par l’événement qui le précède, et doit être fondamentalement replacé dans la série événementielle dans laquelle il s’enchâsse et de laquelle il est dépendant, ou, plus simplement, dans la relation de cause à effet qui, par définition, l’englobe et le dépasse. Poser la question de l’impermanence, travailler même à l’élaboration d’une théorie de l’impermanence, c’est donc poser la question du pourquoi, et donc événementialiser le monde en établissant une relation de succession ou de causalité. Dans l’histoire de la philosophie, le penseur de la question du pourquoi peut être emblématiquement représenté par Leibniz, à la faveur de son principe de raison suffisante selon lequel aucun fait ne saurait être vrai sans qu’il y ait une raison suffisante qui explique pourquoi il en est ainsi et non autrement1.

Dans ces conditions, on peut considérer que si la notion de permanence invite à circonscrire, à l’intérieur du réel en mouvement, ce qu’il y a d’identique et de permanent, la notion d’impermanence vise, au contraire, quant à elle, à caractériser ce qu’il y a d’événementiel et d’accidentel dans les choses appelées toutefois à demeurer les mêmes pour pouvoir être reconnues comme telles. C’est pourquoi, on peut soutenir que, si les choses sont plutôt du côté de la spatialité, c’est-à-dire qu’elles sont plutôt situées dans l’espace selon un ordre de fixité ontologique, les événements sont plutôt, quant à eux, du côté de la temporalité, c’est-à-dire qu’ils doivent être mis en rapport et en perspective selon l’ordre du flux temporel. Les questions qu’est-ce que ? et pourquoi ?, que posent les philosophes dans toute leur radicalité, c’est-à-dire en visant aussi bien à révéler le fondement ultime des choses, c’est-à-dire l’essence du réel, qu’à déterminer le premier moment ou le premier principe mettant un terme à la régression à l’infini de la relation causale, expriment toutes deux la situation de la finitude humaine : l’être fini est, en effet, limité par un monde sensible à l’intérieur duquel il semble impossible autant d’identifier l’essence dernière des choses que de mettre un terme au mouvement de régression à l’infini dans la recherche de la première cause. Par suite, à partir de la célèbre formule de Husserl selon laquelle « toute conscience est conscience de quelques chose », on peut envisager l’idée que, dans un face-à-face avec le monde, le sujet se rend compte qu’il est confronté à quelque chose de singulièrement opaque qui le borne de toutes parts, et ce compte tenu du fait qu’il ne l’a pas produit. L’humain a ceci de particulier qu’il se trouve dans une situation médiane ou « moyenne » qui le pousse à se poser des questions radicales sur l’origine – et il s’agit du seul animal qui puisse se les poser – sans toutefois pouvoir y répondre jamais. Le caractère hybride de la situation humaine traduit le mélange du réel dont l’humain a affaire, à savoir un réel composé d’une identité toute relative et d’une différence également toute relative, car, de même que si les choses étaient absolument identiques à elles-mêmes, elles n’autoriseraient alors aucune composition avec la différence qui est l’autre terme de l’impermanence, de même si les événements étaient absolument tous différents les uns des autres, et extérieurs les uns aux autres, il n’y aurait alors pas de possibilité de rapprochement entre tel événement et tel autre événement, et donc de possibilité d’établir une quelconque relation de causalité. L’hybridation du réel, situé à mi-chemin entre la permanence et l’impermanence, est ce qui rend possible la perception d’un monde commun, de ce monde partagé par les hommes selon la règle de la limitation ontologique fondamentale.

Dans une telle perspective, le réel se révèle comme étant à l’entrecroisement de la permanence et de l’impermanence. Il n’est jamais totalement identique à lui-même, semblablement à de pures choses immuables, car on observe qu’il lui arrive constamment autre chose, qu’il est soumis à l’événementialité et à la truculence du devenir. Ce qui témoigne de cette ouverture à l’altérité est le fait qu’on puisse toujours, à propos du réel, dire quelque chose, sous la forme prédicative aristotélicienne S est P. C’est que la possibilité du discours est liée à l’élément impermanent, au changement, à la survenue d’événements, car si toutes les choses étaient déjà tout ce qu’elles sont, on ne pourrait rien en dire, puisqu’elles seraient comme de pures essences fixes et singulières. Inversement, le réel n’est jamais non plus tout à fait une série d’événements chaotiques, car l’imprévisibilité et le changement doivent pouvoir se rapporter, sinon à un invariant, du moins à un objet suffisamment stable. Ce qui témoigne de la nécessité du rapport à une référence objective est le fait que, à propos du réel, on puisse parler de quelque chose. A défaut d’un référentiel stable, la parole s’épuiserait dans la variabilité énonciative, la contradiction et le bavardage. Du monde on pourrait dire toute chose et son contraire, sans discontinuer ni savoir finalement de quoi on parle. Dès lors, le repérage de l’entremêlement de la nécessité de la permanence et de la nécessité de l’impermanence traduit, sur le plan ontologique, la condition même du rapport de l’humain au monde et, sur le plan logique ou linguistique, la condition même de son rapport au langage. Si, en effet, le réel se structure en éléments permanents et impermanents, il fait signe, comme on l’a vu, vers la finitude humaine : il est impossible à la fois de saisir les essences dernières des choses et de rendre raison de tout dans la succession des faits. Mais il n’en demeure pas moins que cette structure ontologique du monde, en tant qu’elle est limitative pour l’homme, a pour corrélat, dans le registre de la pensée et du langage, la possibilité positive du discours, comme si la réalité était déjà toujours accordée au logos, et le logos à la réalité. La possibilité de la structure prédicative de tout énoncé, du type S est P, et la possibilité de relier tel effet à telle cause, résident dans le caractère intrinsèquement inséparable du couple notionnel permanence/impermanence ressortissant au réel. Au fond, la présence entrecroisée de la permanence et de l’impermanence au cœur de la res fonde, comme l’avait bien perçu Kant, la possibilité de la science et, au-delà, de la philosophie. En définitive, la réalité est au carrefour de l’influence mutuelle de l’être et du non-être, elle n’est ni absolument parménidienne ni absolument héraclitéenne, mais à la jonction de ces deux antagonismes ontologiques complémentaires.

L’impermanence est inscrite au cœur même de l’activité architecturale

Par où l’on voit que l’interrogation en direction d’une théorie de l’impermanence appliquée aux objets architecturaux et urbains invite à chercher à déterminer le lien ou le liant qui fait de ces objets un monde, une ville ou un quartier. Le caractère « mondain » du monde, par exemple le caractère urbain d’une ville ou le caractère spatial d’un espace, requiert effectivement un élément d’impermanence ou d’insaturation qui va permettre de constituer chacun de ces objets comme monde en devenir, et d’instaurer tant leur unité que leur unicité. Si les objets architecturaux et urbains étaient comme des choses immuables et radicalement stables, non seulement ils se suffiraient à eux-mêmes, mais encore ils seraient totalement indépendants les uns des autres. Pire encore, ils n’ouvriraient à aucune événementialité, et donc à aucune historicité. Or, le propre de l’architecture et de l’urbanisme, comme tout objet culturel, est de s’inscrire dans une histoire, ce qui implique qu’ils soient des objets, non pas clos sur eux-mêmes, coïncidant de toute éternité avec eux-mêmes, à la manière de l’Idée platonicienne, mais des objets pris dans les mailles du devenir, de l’insaturation et de l’altération. Il y a dans les objets architecturaux et urbains des trous, du manque, de l’incomplétude qui, loin de les dénigrer comme tels, rappellent, au contraire, combien leur impermanence les replace dans le mouvement de l’histoire et de la création humaine, et combien l’art de l’architecte aime à se nourrir d’une sorte d’ontologie de l’événement. C’est en ce sens que l’on peut dire que tel élément architectural est doté d’une force d’innovation ou qu’il crée l’événement. Il se présente comme le résultat d’une rupture au moins partielle d’avec le figé et l’anhistorique, et épouse la relation au devenir sociétal de telle sorte qu’il exerce son ascendance sur l’évolution de la société tout autant que la société exerce, au demeurant, son influence sur les tendances de l’architecture. Le propre de l’architecte ne consiste-t-il pas, entre autres choses, à « déréifier » et à « événementialiser » les espaces ? N’est-il pas aussi celui par qui advient la scansion de l’ordre chronologique et fade ?

 Bibliographie

  • ARENDT, Hannah, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1993.

  • ARISTOTE, Métaphysique, Z, Paris, Vrin (coll. Bibliothèque des Textes Philosophiques), 1986.

  • ARISTOTE, Seconds Analytiques, I, 3 et 10, et II, 2, Paris, Vrin (coll. Bibliothèque des Textes Philosophiques – Poche), 1995.

  • ARISTOTE, Topiques, I, 1, Paris, Vrin (coll. Bibliothèque des Textes Philosophiques – Poche), 1990.

  • BADIOU, Alain, l’être et l’événement, Paris, Seuil (coll. L’ordre philosophique), 1988.

  • HEIDEGGER, Martin, L’être et le temps, Paris, Gallimard, 1964.

  • KANT, Emmanuel, Critique de la raison pure, Paris, PUF (coll. Quadrige), 2012.

  • LEIBNIZ, Gottfried Wilhelm, La Monadologie, Paris, Germer Baillière, 1881.

  • SARTRE, Jean-Paul, L’être et le néant, Paris, Gallimard, 1976.

1 voir Leibniz, Monadologie, 32.



Le corps face aux pénalités contemporaines d’enfermement
10 mars, 2014, 23 h 41 min
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Le corps face aux pénalités contemporaines d’enfermement : éléments de comparaison entre l’incarcération et le placement sous surveillance électronique

 

http://hal-univ-diderot.archives-ouvertes.fr/hal-00944231

 



La connaissance de soi
12 février, 2014, 23 h 07 min
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Liens de l’article   »La connaissance de soi » :

 

http://www.psyetdroit.eu/la-connaissance-de-soi/

http://www.psyetdroit.eu/wp-content/uploads/2014/02/TF-La-connaissance-de-soi.pdf

 



Membre du Laboratoire de recherche GERPHAU (Philosophie – Architecture – Urbain)
7 février, 2014, 0 h 42 min
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Membre du Laboratoire de recherche GERPHAU (Philosophie – Architecture – Urbain) UMR CNRS 7218 LAVUE

http://www.gerphau.archi.fr/spip.php?auteur4



Recension du livre du philosophe Alain Brossat, Le plébéien enragé (par Tony Ferri)
8 décembre, 2013, 18 h 57 min
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Recension de livre (par Tony Ferri)

Alain BROSSAT : Le plébéien enragé. Une contre-histoire de la modernité de Rousseau à Losey, Éditions Le passager clandestin, 2013.

Ce qui est d’emblée frappant à la lecture de ce livre, c’est qu’il est d’une densité rare, en ce qu’il mêle originalement littérature, cinématographie, philosophie et politique. Pour donner une idée de l’emboîtement de ces domaines disciplinaires, de leurs échos, de leurs circularités, de leurs compositions correspondantes, on pourrait dire que l’analyse y est conceptuelle et philosophique, que le matériau y est littéraire et cinématographique, et que l’enjeu y est politique. En effet, ceci se manifeste ici à plusieurs niveaux : d’une part, si les protagonistes des récits choisis par l’auteur ont fondamentalement rapport au politique, ce n’est pas parce qu’il s’agirait de nier leur lien avec l’aspect esthétique de l’œuvre de laquelle ils sont indissociables, c’est bien plutôt parce qu’ils acquièrent, tout au long de la réflexion, un statut particulier progressivement mis en lumière à l’aune des postures politiques singulières qu’ils adoptent ou s’inventent. Et il y a lieu de voir que ces postures, positives ou négatives, se présentent concrètement tantôt sous la forme d’une quête d’émancipation, tantôt sous l’aspect du calcul et de la ruse, tantôt encore sous la manifestation d’un aveuglement vindicatif, tantôt enfin sous les apparences de la fuite, du retrait ou de la veulerie. C’est donc sous une forme pour ainsi dire diffractée, éclatée, fracturée, que ces attitudes se matérialisent et s’enchaînent au cours de l’analyse. D’autre part, sur le plan philosophique, A. Brossat nous donne à voir comment, à partir de l’étude de ces récits riches et foisonnants, peuvent être cernés, là encore par-delà leur particularité esthétique indéniable rappelée par l’auteur, des personnages-concepts, un topos de la figure centrale de l’ouvrage, à savoir le plébéien. En d’autres termes, il y a lieu, pour l’auteur, d’élaborer philosophiquement un concept qui soit suffisamment opératoire pour délimiter les contours d’un théâtre, précisément celui de l’espace démocratique moderne, où le plébéien trouve encore, plus que jamais, à évoluer.

Où l’on voit que la portée aiguë, obsédante et stimulante de ce livre concerne la question de l’égalité dans les sociétés modernes. Insistons- y : cette question, qui interroge, en filigrane, les événements, les soubresauts, les insurrections, les revers qui ont accompagné le devenir des sociétés modernes occidentales, se donne comme le leitmotiv lancinant de l’analyse. Le fil conducteur philosophique du livre porte sur la promesse de l’instauration de l’égalité, telle que les idées neuves de la Révolution française l’avaient mise en exergue. Y a-t-il eu, au bout du compte, dépassement du clivage des origines sociales et des conditions d’existence ? Y a-t-il eu réellement l’établissement de l’égalité ? Les règles du jeu social ont-elles été objectivement changées, refondues, aplanies ?, nous invite à nous demander, de manière insidieusement permanente, l’auteur. Ce type de questionnement est d’autant plus pressant qu’A. Brossat montre bien à quel point on assiste au quotidien à l’inobservation des règles que les démocraties occidentales se sont elles-mêmes pourtant prescrites :

« Pour autant que la démocratie serait le régime de la politique qui correspond à la condition de modernité, alors il conviendrait de dire : la démocratie moderne n’est pas le régime de l’égalité instituée, elle est le régime de la politique sous lequel sont constamment susceptibles de surgir des situations ayant l’égalité pour enjeu, dans lesquelles l’égalité se présente comme une ‘évidence’, mais une évidence constamment fuyante, démentie et bafouée ; moins comme une norme que comme un désir sans cesse renaissant, car alimenté par le manque ; comme l’objet d’un litige ou plutôt d’un différend inépuisable entre ceux d’en haut et ceux d’en bas ; comme l’ininstituable d’un côté, l’inoubliable (à quoi l’on ne saurait renoncer) de l’autre. La question de l’égalité va donc, désormais, être établie dans un champ d’indétermination, tout en constituant un horizon indépassable » (p. 133).

Disons-le d’ores et déjà : ce livre est d’une charge symbolique sombre, ombrageuse, ténébreuse, sinistre, dans la mesure où il se présente comme l’histoire de l’échec de cette promesse de l’établissement d’un monde nouveau ou meilleur, comme l’histoire de la défaite d’un idéal : celui de l’égalité au sens démocratique. La tonalité y est donc puissamment noire, nocturne, lunaire et pessimiste, et tranche avec l’autre livre d’A. Brossat, qui peut, et même doit être lu en miroir, à savoir Le serviteur et son maître. Essai sur le sentiment plébéien (Paris, Léo Scheer/Lignes, 2003), où les personnages de Jacques dans Jacques le fataliste de Diderot ou de Figaro dans le Mariage de Figaro de Beaumarchais offraient des visages plus rieurs, joyeux, allègres. Ce pessimisme procède du fait que le projet de l’accomplissement de l’égalité se révèle ici être finalement un fiasco, et du fait que, selon nous, après la lecture du livre, le lecteur ne peut manquer de se poser, à de nouveaux frais, l’une des grandes questions kantiennes : dès lors, que nous est-il, ici et maintenant, permis d’espérer ?

De sorte que ce livre est un succès d’agitation et de bouillonnement. Non pas seulement en ce qu’il agite une question de fond sur la pertinence de la confiance dans les promesses et les institutions démocratiques, mais aussi en ce qu’il parvient à tourmenter gravement le lecteur, selon un procédé rhétorique ascensionnel fin : le mauvais goût dans la bouche va effectivement crescendo tout au fil de la lecture, avant de retomber, vers la fin du livre – après la tempête tumultueuse annoncée au lendemain de la Révolution française et le champ de ruines laissé par le retour lancinant de ce que l’auteur nomme « la guerre des espèces » (nous y reviendrons) -, sur une destruction des repères habituels et un aplatissement, voire une annihilation de l’espérance. Cependant, si la force de cet « accablement » retombe petit à petit, à mesure qu’on s’approche de l’épilogue du livre, et si une telle accalmie semble pouvoir soulager en conséquence le lecteur pris irrésistiblement dans la spirale infernale de l’agitation et du questionnement, il n’en demeure pas moins qu’une question reste, selon nous, en suspens, ou plutôt ouverte, du point de vue de la praxis, et qu’il y a lieu alors de se demander, au total, ceci : dans ces conditions, que pouvons-nous faire, plutôt que rien ?

Observons, en dernière analyse, que si cette sorte d’étouffement exercé sur le lecteur fonctionne si bien, c’est parce que ce livre se vit littéralement d’un bout à l’autre, parce qu’il ne manque pas de refléter les crises et les cataclysmes qui ont émaillés le déploiement de notre modernité (guerres napoléoniennes, révolution industrielle, civilisation technicienne, productivisme, Première Guerre mondiale, Révolution d’octobre, etc.) et parce qu’il témoigne parfaitement de réelles qualités littéraires : ce livre, écrit par un philosophe, est très agréablement écrit, percutant, dont la forme est au service du fond (et vice-versa) – cette aptitude à la « belle plume » ne paraissant pas appartenir à tous les philosophes.

Afin de relater l’histoire de cette chute de l’idéal démocratique, A. Brossat convoque principalement cinq personnages-plébéiens clés (et quelques autres), triés sur le volet au sein de la littérature contemporaine et du cinéma, et se propose d’en brosser distinctement les portraits, d’en déceler les complexes nuances, de caractériser leur rapport au monde à la lueur précisément de ce désir d’idéal : Jean-Jacques de Les Confessions de Rousseau, Julien de Le Rouge et le Noir de Stendhal, Heathcliff de Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Mellors de L’Amant de lady Chatterley de D. H. Lawrence, et Barrett dans le film The Servant de Joseph Losey.

Pour ce faire, d’emblée, A. Brossat campe le décor, et place son analyse sous le signe de ce qu’il nomme « la guerre des espèces », et ce dans le sillage d’un legs. En effet, cette guerre, dont le cœur de fonctionnement est d’inspiration antique, manifeste une frontière infranchissable, un gouffre abyssal entre deux mondes, celui des patriciens (l’autre nom des maîtres ou des dominants) et celui des plébéiens (l’autre nom des dominés et des serviteurs), et se trouve transposée, réactualisée, à titre opératoire, comme interrogation philosophique et grille de lecture possible, dans le monde moderne, « dans les espaces discursifs de la modernité, sur un mode évidemment stylisé et infiniment différencié » (p. 14), et ce afin d’en débusquer ses occurrences, ses prolongements, ses héritages, ses bégaiements, ses répétitions ou ses recompositions. Originairement, la guerre des espèces se définit comme « l’opposition perpétuelle, immémoriale, entre des catégories, des entités que tout sépare, substantiellement, absolument, à tous points de vue : origine, destin historique, droits, etc. » (p. 12).

Une fois cette lutte transposée, réactualisée dans la société moderne dite égalitaire, avec toutes les précautions d’usage et selon des modalités méthodologiques respectueuses des différentes époques, A. Brossat s’attache à circonscrire les éléments de ce qu’il nomme l’immémorial, défini par lui comme ce qui peut aussi s’appeler « l’insurmontable », le « destinal » (p.163), comme  l’ « hétérogénéité à toute notion d’évolution », comme « la tyrannie du même, de l’immuable » (p. 165) :

« Qu’est-ce qui est en jeu, dans cette dispute infinie entre patriciens et plébéiens ? C’est, comme toujours, l’égalité, le litige autour de l’égalité. La rancune tenace du plébéien, évoquée plus haut, tient au ‘souvenir’ plus ou moins flou, mais indéracinable, de cet élément primitif : la base de la séparation entre les uns et les autres est le déni par les patriciens de toute condition d’égalité avec les plébéiens. Et inversement, la méfiance indéfectible du patricien à l’égard du plébéien est fondée sur cette expérience : celui-ci n’en finit jamais de revendiquer l’égalité, de se prendre, envers et contre toute évidence enracinée dans l’ordre des choses, pour un égal. C’est ce litige qui fait que, dans toute rencontre entre représentants des deux espèces, se manifeste comme la trace des batailles d’antan » (p. 162).

La guerre des espèces évoque la séparation de groupes selon leurs critères d’appartenance. Elle s’organise autour d’une règle si inflexible, si évidente, que les acteurs eux-mêmes ont du mal à s’en affranchir, à en définir l’origine exacte. L’immémorial fonctionne comme un inconscient ou un préjugé collectif, comme une loi archaïque, et comme un motif qui s’impose d’autant plus tyranniquement que son fondement est éloigné, dilué dans le temps, imperceptible.

C’est donc sur fond des logiques durables, bien qu’hétérogènes, de la domination et des règles sociales immémoriales que se lit l’ouvrage – l’immémorial étant, on l’aura compris, un concept central de l’œuvre (générale) d’A. Brossat. Dès lors, la convocation de la première figure plébéienne, Jean-Jacques, n’est pas usurpée. Car l’attitude de Jean-Jacques est tout entière axée sur un registre incongru, « enracinant la différence au cœur du semblable » (p. 43) :

« Ce que va organiser et cultiver Jean-Jacques, lui, précise A. Brossat, c’est la discordance, la désinscription, la disconvenance entre la condition sociale et les dispositions subjectives : toutes les sortes d’irrégularité(s) ou d’incongruité(s) qui vont tendre à le déclasser, à le rendre inclassable et, du coup, ingouvernable […] La disposition subjective récuse ici violemment, rigoureusement, la condition sociale. Ce qui, dès ces premiers moments, caractérise Jean-Jacques comme un plébéien en devenir, c’est son aptitude à s’amarrer à ce porte-à-faux, à ce disjointement entre condition sociale et condition subjective ; son acharnement à le problématiser comme ce qui doit faire l’objet même d’une constante élaboration déployée dans le sens de l’émancipation » (p. 34-35).

Dans le personnage de Jean-Jacques, le plébéien se présente alors comme redresseur (des inégalités, des disparités sociales), comme provocateur et même justicier. L’auteur expose le motif d’une telle conduite :

« Il s’agit, tout au contraire, en se désassignant, en se descellant, en se déliant, de faire apparaître un espace irréductible aux conditions du social : celui-là même dans lequel le plébéien (personnage de la vie politique, inventeur de politique et non pas espèce sociale) se fait l’agent de toutes sortes de contrariétés (des logiques sociales) en parlant, en agissant de façon déplacée : en faisant la démonstration qu’il n’est pas à sa place dans le rôle de laquais, en se montrant l’égal, pour le moins, en savoir et discernement de tant d’autres qui le précèdent dans le rang social, en incarnant l’intempestive intelligence du quelconque » (p. 30).

« L’intempestive intelligence du quelconque »… Où l’on voit que cette figure s’inscrit dans le champ de l’Ancien Régime finissant et dans le contexte de la lutte contre le renversement des anciennes valeurs. L’auteur le note :

« Aux origines de la figure politique qui s’invente dans Les Confessions s’identifie pourtant le plus commun des soucis, une véritable obsession qui traverse toute la société d’Ancien Régime, n’épargnant pas davantage le prince de sang que le plus humble des domestiques : l’obsession de la position de chacun [souligné dans le texte] (…) » (p. 33). Le fond historique, le contexte culturel d’où jaillit Jean-Jacques est, dès lors, cette « société obsédée par les questions de place, de préséance, d’étiquette, de condition, de ‘droits’ (au sens fondamental de privilèges) et d’obligations ou de servitudes » (p. 33).

Le lien entre la question de l’égalité et le plébéien est, dès lors, visible à travers le rôle que celui-ci est appelé à jouer dans l’économie des pouvoirs en place, dans le cadre des nouveaux idéaux réaffirmés. Son attitude va consister dans une exigence d’émancipation à l’égard de sa condition subalterne, dans une volonté d’arrachement à son origine, dans l’exercice de son autonomie, et ce selon des manières, certes, différentes, mais toujours à partir d’une base affective relativement explosive. L’objectif qu’il poursuit d’émancipation et de lutte contre toutes les formes de mainmise trouve à s’intégrer dans le processus d’égalisation des conditions – processus érigé en principe suprême par la modernité.

Il est patent, dans le livre, que les affects spécifiques, c’est-à-dire afférents à la guerre des espèces, sont appelés à revenir, à se mobiliser à nouveau, à se renouveler, et déterminent des conduites de rivalité et d’opposition. Les époques changent, mais un résidu subsiste, celui de la guerre des espèces, celui du télescopage des figures ancestrales du dominant et du dominé, figures qui tantôt se revigorent, tantôt se renversent et se diluent l’une dans l’autre, et dont il arrive que leur luminosité chancelle sous le poids de leur envers obscur et désastreux.

Cette guerre des espèces joue, dans le livre, une sorte de rôle spectral, puisque, lors même que la destinée de nos sociétés démocratiques se croyait désormais à l’abri du risque d’endurer le déploiement insistant de la relation humaine sur un mode guerrier (la fameuse pacification des mœurs de N. Elias), lors même qu’elle croyait avoir à jamais enterré toute espèce de luttes spécifiques autour de la prééminence des places et de la question de l’égalité, il appert qu’elle porte foncièrement la marque de la réminiscence tenace et de la reconduction indéfinie des dichotomies sociales et que l’accession à l’égalité, tant vantée et promise, ne se donne plus que comme un vœu pieux et une illusion rétrospective.

L’espoir d’accession à l’égalité et de transformation du monde tourne, dans le livre, en véritable palinodie. S’agissant du processus de déconfiture de la modernité, le plébéien, n’en apparaît pas seulement comme une victime, mais également comme un auteur ou un co-auteur, de sorte que la responsabilité de l’échec de l’égalité n’incombe pas seulement au patricien : loin d’avoir su ou pu proposer un autre modèle, le plébéien, surtout quand il enrage, c’est-à-dire quand il veut renverser l’ordre des choses (« cosmique », écrit l’auteur, p. 115), inverser la tendance et prendre la place des maîtres, il incarne plus que jamais le fauteur de troubles et l’élément perturbateur de la donne sociale traditionnelle :

« Désormais, il ne sera plus possible d’assigner à chacun sa place, à tout jamais, selon son origine et sa condition. Dorénavant, prévaudra une forme de ‘flottement’ ; seront à l’œuvre des mécanismes de dés-assignation, des processus de déliaison qui introduiront la dimension de l’aléatoire dans le jeu social, une tension entre origine et condition ou possibilités de réalisation sociale » (p. 132).

Le plébéien symbolise même, et bien plus encore, à l’occasion de sa révolte quand elle prend une forme paroxystique, le motif par lequel il reconduit l’existant, prolonge le chaos et n’invente, dans sa sauvagerie même, proprement rien qu’un théâtre de désolation, qu’un désert d’amour et d’hospitalité :

« La guerre des espèces est ici à nu – elle est incarnée physiquement par la vitalité physique du plébéien opposée à l’anémie du patricien – mais elle ne prélude à aucune émancipation, elle ne suscite aucune figure proprement politique, elle demeure sur un plan que l’on pourrait dire ‘zoologique’ » (p. 139).

En d’autres termes, dans sa variante extrême et aveugle, cette guerre des espèces, surtout quand elle bascule du côté du plébéien excessivement enragé, apparaît n’être articulée à aucun projet politique. On entre dans le cadre de la désolante dévastation pour la dévastation. On est loin de ces étincelles d’espoir et de gaieté de Le Serviteur et son maître

Ce que donne à voir là l’auteur, en tissant un fil rouge qui relie l’ensemble des figures plébéiennes, sous des traits psychologiques protéiformes, c’est l’aporie fondamentale de notre modernité. Le point de départ de cette aporie se signale par la prise de conscience que l’ordre des choses n’est naturel que dans la mesure où il est institué. Autrement dit, l’aporie commence à partir du moment où l’existence de l’ordre naturel est remise en doute par le sentiment qu’il ne repose sur rien qu’un modèle intéressé et des règles interchangeables avec d’autres : à ce titre, cet agencement désormais perçu comme conventionnel s’ouvre sur un puissant désir de changement, une soif de remise à plat, une promesse de renouveau. Il appelle un nouveau modèle. L’avantage avec l’ancien modèle est que, tant que l’ordre immuable des choses se perpétuait, il reconduisait, certes, l’injustice, mais permettait d’assurer, dans le même temps, une certaine stabilité. En revanche, l’on comprendra que, dès qu’une brèche s’ouvre dans l’ancien système des valeurs, il s’ensuit qu’un désir de justice s’annonce comme possible et légitime, qu’un appétit de changement et d’égalité n’a pas de raison de se tarir. L’avantage avec cette prise de conscience est que, quoiqu’un certain désordre puisse résulter de cette soif de changement, l’ordre établi peut être dénoncé comme inique, le monde peut être refondu plus justement, selon d’autres règles, l’idée de progrès peut s’élaborer. Une réflexion autour de la notion de loi injuste est possible. Mais l’on voit immédiatement ce qu’un tel projet de refondation a de fragile et combien il souffre, en fait, de l’absence d’une assise suffisante : car, dès lors que les règles du jeu ne font plus autorité par elle-mêmes, chaque partie en présence, chaque posture peut accéder, en droit, à une forme de légitimité, de sorte qu’aucun sens ultime ne peut être affirmé et qu’aucune place ne peut plus être définitivement assignée. Autrement dit, bien que la disparition des figures patriciennes traditionnelles de l’autorité augure la possibilité du changement, l’éventualité de la dénonciation de l’arbitraire et le projet d’une libération, il n’en demeure pas moins qu’elle ne peut manquer de déboucher sur les forces tendancieuses du nihilisme : en effet, chaque point de vue peut désormais prétendre être à la source de l’évaluation, et déchaîner sa force de vengeance contre l’état antérieur d’assujettissement. L’aporie peut donc se résumer ainsi : comment permettre, dans notre seconde modernité, l’établissement d’un ordre qui soit à la fois juste et pérenne – justice et pérennité étant brusquement frappées du sceau de l’antinomie ? Comment fonder un monde commun, tout en échappant à la propagation croissante du nihilisme ? Comment tisser des liens d’appartenance au sein de mondes singulièrement hétérogènes ? :

« Une grande différence se constate ici, observe l’auteur, entre cohabiter en un même espace et instituer de l’en-commun, établir cet espace comme le lieu d’un partage, ‘faire société’ ensemble – il ne suffit pas d’être ensemble, sur un même territoire, pour appartenir au même monde… » (p. 13).

Dans un tel schéma, la guerre des espèces semble promise à devoir renaître incessamment, indéfiniment – ce qui semble se dégager nettement de l’ouvrage, d’où son pessimisme déjà relevé.

La deuxième figure plébéienne du livre est celle de Julien Sorel, et se subsume sous le vocable de la révolte, tandis que le personnage de Jean-Jacques l’était sous celui de l’indignation, ce qui tend à caractériser déjà la hausse d’un cran de l’exacerbation plébéienne. Julien apparaît comme plébéien par le fait qu’il ait soif d’en découdre, par le fait qu’il veuille parvenir à se hisser au rang des dominants qu’il méprise pourtant viscéralement. Il semble tout entier comprimé dans une « sensibilité d’écorché vif », comme le souligne l’auteur (p. 82). Sur fond de l’idéal démocratique, le profil de Julien est décrit par A. Brossat de la manière suivante :

« Julien a attrapé le virus de l’égalité : il ne croit plus aux ordres et aux états, au ‘chacun à sa place’ (ce que Rancière nomme la ‘police’ – la répartition des places imparties à chacun sur l’échiquier social) de l’Ancien Régime ; il est un individu qui pense aux conditions de la nouvelle règle : je vous vaux bien ! Et même, selon mes mérites propres, je vous montrerai que je vous surpasse, vous qui n’êtes que des héritiers et des enrichis. Simplement, ce nouveau système d’évidences, cette nouvelle ‘règle’, ils sont dans la tête de Julien et d’un certain nombre de ses semblables – ils ne sont pas devenus la règle de la composition de l’ordre social : les places sont occupées, aujourd’hui comme hier, non pas spécialement par ceux que leur mérite distingue, mais par ceux qui détiennent les titres et les fortunes. Il y a ce déchirement entre l’inertie de la réalité du présent et ce qui s’est annoncé (avec la Révolution) comme promesse d’un réel autre, tout autre » (p. 82).

Qu’exprime un tel déchirement ? Il tend à réaffirmer le durcissement des conditions de l’inégalité. En effet, tandis qu’une certaine vulgate philosophique et politique se complaît à ressasser aujourd’hui que l’élément caractéristique de notre modernité est l’avènement de l’égalité des individus en tant qu’hommes (là où l’Antiquité grecque, par exemple, n’accordait l’égalité de ses membres qu’en tant que citoyens), la force de la démonstration d’A. Brossat est d’attirer l’attention sur l’autre face de cette réalité complexe, faisant puissamment écho non seulement à l’histoire collective de nos sociétés modernes, mais aussi à notre âpre actualité. La conclusion que l’auteur tire de son analyse des dispositions de « parvenu » de Julien et de son conflit avec l’univers des nantis est à même de nous renseigner sur l’échec de l’humanisme des droits de l’homme et sur le succès de son envers, à savoir le favoritisme, le népotisme, le racisme, le sexisme, l’intolérance. Citons ces lignes très significatives de l’état de décrépitude de notre modernité :

« Le fond de l’affaire est bien l’absence, pour les protagonistes de cette relation, d’une quelconque évidence de l’appartenance à une commune humanité. Contrairement à ce que proclame l’humanisme moyen, idéologie moyenne de la modernité moyenne, rien n’est au fond plus étranger à toute humanité (et, tout particulièrement, à toute humanité moderne) que le sentiment spontané de l’appartenance à une ‘seule’ et ‘même’ humanité, une humanité peuplée, donc, de ‘mêmes’ et unie par des liens solidaires. Ce qui est au contraire premier, c’est le sentiment de l’inquiétante étrangeté de l »autre’ comme étranger, différent, ennemi (hostis). La puissance et politique et philosophique du roman de Stendhal est de nous rappeler que le franchissement du seuil de modernité est tout sauf équivalent à une abolition de cette condition, de le montrer en présentant, à titre exemplaire, la relation du plébéien au patricien » (p. 103).

On ne saurait mieux présenter à quel point l’évolution de notre société moderne s’inscrit à contre-courant des principes qu’elle avait pourtant édictés et hissés au rang de valeurs suprêmes, de droits inaliénables. Loin d’avoir permis la réalisation d’un tel projet, notre présent social tend à se caractériser par la perte de l’humain et le redéploiement incessant des formes de l’exclusion.

L’apothéose du désastre survient avec la troisième figure plébéienne incarnée par l’inquiétant Heathcliff du roman d’Emily Brontë. En replaçant parfaitement le lecteur dans le cadre des événements de ce livre, A. Brossat nous livre, sur la base des traits de ce personnage de Heathcliff infiniment maltraité, humilié, réduit précisément à l’état de paria et de déchet, d’étranger indésirable, et dont le retour et l’accumulation du ressentiment se font toujours plus menaçants, une description de notre modernité entachée d’un indice incommensurable d’infamie :

« On voit apparaître ici un topos qui traverse toute la littérature moderne, depuis le XVIIIe siècle au moins : le Bohémien, paroxysme de l’inquiétante étrangeté de l’étranger – sale, déguenillé, parlant une langue barbare, moins qu’une langue, un baragouin incompréhensible. Mme Earnshaw incarne ici l’attitude traditionnelle face à cette forme insupportable de l’étrangeté : le rejet, le mépris, le préjugé racial… » (p. 120).

Réduit à l’état sauvage de sauvageon, incarnant le tout autre, par cela même qu’il n’a ni État civil, ni lignage, ni patrie, n’ayant proprement pas de nom ou juste celui d’un mort, Heathcliff va, dès lors, nous rappelle A. Brossat, devenir ce sauvage tant attendu et soigneusement fabriqué, car de l’empilement de ses mortifications va résulter l’implacable escalade de sa violence :

« Son côté ‘sauvage’ est en quelque sorte à la fois enregistré et programmé, pour la suite, par cette singularité… On pourrait énoncer cela plus vivement encore : quels sont les êtres vivants qui, dans l’espace familial, portent un nom simple leur servant à la fois de prénom et de patronyme ? Les animaux domestiques, naturellement. Et ce ne sont pas les occasions qui vont manquer, où Heathcliff sera rudoyé à l’égal d’un animal et, en retour, se conduira avec une sauvagerie toute bestiale » (p. 121-122).

D’où la conclusion du philosophe : « Si l’on veut faire un apologue sur l’histoire de ce livre qui ne se compare à rien, on y détectera aisément une double prophétie : celle de l’avènement d’un âge des désastres sans compensation, celle de l’apparition d’une figure nouvelle de la fureur et de la révolte : le plébéien enragé, pyromane historique, cavalier de l’apocalypse moderne » (p. 120).

L’idée est donc, croyons-nous, celle-ci : à force de s’acharner à bestialiser des catégories entières de l’humain, il en résulte qu’il y a lieu de s’attendre à subir la revanche justement animale de ces rejetons de l’humain… Et ce n’est pas un hasard si la personnalité de Heathcliff se révèle précisément sous les traits distinctifs du démoniaque, du réprouvé et du dangereux. Le fond de cette réserve de violence, dont fait preuve Heathcliff, paraît résider dans la disparition des repères structurants de la société :

« On le sait, l’irruption et la captation du pouvoir par le fascisme est indissociable du devenir anomique de la société, de la destruction de ses principes structurants, du délitement des grandes formes symboliques ; ainsi, le peuple se transforme en poussière d’humanité, la communauté peut être reconditionnée comme machine de guerre, machine de mort » (p. 145).

Et un peu plus loin : « Mais dans le roman d’Emily Brontë, tout se passe comme si, la société traditionnelle ayant perdu ses assises et ses repères, on entrait irrévocablement dans un temps de commotions violentes annonciatrices d’une fin apocalyptique. Ce n’est pas une ‘révolution’ qui s’annonce avec le retour de Heathcliff et l’assaut qu’il livre contre les deux domaines – c’est une dévastation, la fin d’un monde » (p. 146).

Mais on peut se demander aussi, selon une autre variante apocalyptique, si, à vouloir faire inconditionnellement de l’Homme en tant qu’Homme, avec un grand H, la figure magistrale, quoique abstraite, de l’idéal du vivre-ensemble, cela n’est pas susceptible, plus que jamais, de virer au cauchemar et de finir en une épouvantable faillite et une destruction massive de l’humain, impliquant, comme dans le roman d’Emily Brontë, la dilution des repères temporels habituels (passé, présent et futur) et l’abolition de la frontière entre le monde des vivants et celui des morts…

Avec la quatrième figure plébéienne proposée par l’auteur, à travers le personnage de Mellors, le garde-chasse de la forêt de Sherwood dans le roman L’Amant de lady Chatterley de D. H. Lawrence, on passe des scènes de chaos, évoquées précédemment, à une structure guerrière des espèces beaucoup plus flexible, on a affaire à un désir de retour à la nature comme théâtre où se joue la vie, le renouvellement, la renaissance. Certes, la guerre, moins sanglante, continue de faire rage, mais sur un mode beaucoup plus souple, fluide, relatif, interchangeable. Si, dans le roman d’Emily Brontë, le plébéien tirait progressivement du côté du patricien, non pas dans dans sa rage de se venger et d’anéantir l’ordre des choses, mais dans sa manière de vouloir imposer sa domination (vengeresse), dans le roman de D. H. Lawrence il semble que ce soit le patricien qui ait quelque accent plébéien, ainsi de Clifford Chatterley, qui se présente comme atypique et rebelle à son milieu, comme le note A. Brossat (p. 163), et ainsi, plus encore, de son épouse Constance, qui va être irrésistiblement happée par la magie de la forêt comme lieu de l’épanouissement du plébéien, comme la « maison » plébéienne par excellence. En conséquence, malgré le prolongement de l’opposition des deux espèces, on dirait qu’on assiste là, à une circulation, à un passage, à une fluidité décomplexée, à des zones de flottement, à une forme de communication ou d’interconnexion possible entre les deux figures ancestrales pourtant radicalement en butte l’une contre l’autre, par cela même qu’il se peut, par exemple, que le patricien haïsse son milieu d’appartenance, tout en continuant d’en tirer les bénéfices, et que le plébéien, instruit, éduqué, se dés-assigne de son lieu d’origine :

« Nous voici dans un monde tout à fait disjoint, les individus ne coïncident plus avec les stéréotypes qui définissent leur groupe d’appartenance, ils s’écartent des moyennes, ils divergent, ils se détachent, ils s’opposent même – et pourtant ils demeurent dans leur rôle, et pourtant la répartition des places se maintient, et pourtant la structure sociale persiste, la guerre des espèces continue de plus belle » (p. 163).

En tant que plébéien, Mellors représente « le sauvage, l’indompté, le primitif » (p. 175). Habitant dans une cabane au milieu d’une clairière, il caractérise la dimension de l’hétérotopie. Il est exactement aux antipodes de Clifford, ce patricien décrit comme veule, reclus, rabougri, estropié, impotent et spectral.

Quoique se manifestant encore sur un mode contrasté, le caractère plébéien de Mellors apparaît moins possédé, tourmenté et antipathique que celui de Heathcliff. L’antipathie de Heathcliff est toute proportionnelle aux duretés et aux humiliations qu’il a subies – ce qui n’est pas sans énoncer l’idée que l’antipathique, l’insolent, le violent sont des êtres patiemment fabriqués par les structures sociales desquelles ils sont diaboliquement rejetés. Le charme relatif de Mellors tient au fait qu’avec lui : « Tout s’associe: il est la vie en tant qu’il est le sauvage, celui du dehors, le caché, l’homme du secret… » (p. 184). Il symbolise la vie en tant qu’elle est orientée vers son maintien et sa reconduction, tandis que Heathcliff est le représentant de la vie en tant qu’elle est promise à s’éteindre. Mellors se réfugie dans la forêt, parce qu’il ne croit plus à l’égalité, parce qu’il n’a plus confiance dans ses semblables. Il préfère la compagnie des arbres et des animaux (notamment des faisans), plutôt que celle des hommes qui l’ont déçu.

Sur le plan de la symbolique, il apparaît que le monde des vivants est alors ce monde où la vie s’éclate littéralement, se répand au dehors et se meurt au dedans. La force de Mellors se caractérise par sa propension plébéienne à bousculer les normes, à les infléchir ou à les recomposer aux conditions de la vie. Tout en faisant référence à l’idée d’égalité qui jalonne le livre d’A. Brossat, ce qui semble donc poindre de son commentaire du roman de D. H. Lawrence, c’est que la notion même de hiérarchie (le tout autre de celle de l’égalité) est facteur d’avachissement, d’ennui, de veulerie et de mort. Il y a là un renversement des normes et des codes traditionnels, puisque le lieu caché comme espace de la reproduction et de l’enfantement n’est plus signifié par la maison, l’intérieur d’un « chez soi », mais par le dehors, le retour à un état de vie brut, l’exposition. Le paradoxe est que, alors que la forêt n’est pas un lieu si véritablement caché, et qu’elle n’offre pas un abri sûr au sens de la sécurité, elle paraît devenir là, pour le moins, le territoire de l’épanouissement de la vie, la promesse de sa perpétuation, et ce malgré les risques et les périls qu’elle fait concrètement courir.

La cinquième et dernière grande figure plébéienne du livre, incarnée par Barrett dans The Servant de Joseph Losey, nous introduit vers une forme de relativisme et d’indifférence vis-à-vis de la lutte qui met habituellement aux prises patriciens et plébéiens. Les affrontements se délitent et se désagrègent en querelles de boutiquiers, ils ne sont plus vraiment indexés sur une cause. L’idée d’un « je vous vaux bien », mille fois défendue par les personnages plébéiens convoqués par A. Brossat, n’est jamais éloignée, au fond, de celle d’un « tout se vaut », voire d’un « rien ne va » :

« Dans The Servant, le maître et le serviteur se font de nouveau face, mais leurs disputes ont tourné à l’aigre. Les tentatives faites par le maître pour restaurer son autorité sont dérisoires et puériles, les réparties du serviteur sont inspirées par le ressentiment, voire la haine. Comme chez Beaumarchais et Diderot, leur relation est devenue incertaine, ouverte, mouvante, mais elle n’est plus placée sous le signe de la bataille pour l’égalité : un homme est un homme et, à ce titre, un homme en vaut bien un autre et un serviteur son maître » (p. 216-217).

Manifestement, Barrett, ce « Heathcliff au petit pied » (p. 217), n’entend pas s’engager pour une cause véritable ou juste, mais semble tout entier absorbé par le désir de privilégier ses petits intérêts personnels. S’il cherche à devenir l’égal de son maître, c’est selon une variante projective, pour le moins, consternante, parce qu’elle se compromet dans les travers qui affectent son maître lui-même, à savoir : le caractère parasitaire, la situation de dépendance. Tout comme Heathcliff, quoique sur un registre moins violent et enflammé, Barrett ne poursuit pas d’objectif clair de rétablissement de quelque chose, il n’inscrit pas ses actions dans un horizon porteur de sens et de valeur, il ne vise pas la droiture ou le redressement. Seule la volonté de saccage paraît l’animer. Ou, à tout le moins, ce qui le met en branle n’est autre qu’une volonté de pâle ressemblance au maître, plutôt qu’une ferme résolution de générer un authentique déplacement ou décentrement des conditions inégalitaires dont la portée serait culturelle ou politique :

« Tout se passe comme si l’horizon de la ‘lutte’ de Barrett était non pas la liberté ou l’égalité, mais le renversement du bénéfice de la condition parasitaire » (p. 218).

Au terme de notre trajectoire de lecture, emplie de rebondissements et de circonvolutions, de champs et de contrechamps, Le plébéien enragé donne à voir une version plutôt négative, nihiliste du plébéien, là où, dans Le serviteur et son maître, on avait affaire à une version beaucoup plus positive, allante, prometteuse, constructive. Il apparaît que ce caractère malheureux du plébéien tient ici, proprement, à l’échec de la promesse de la réalisation de l’idéal démocratique. Les désillusions impliquées par la manifestation partout de l’inégalité affectent durablement le plébéien. D’où son attitude teintée de mélancolie, de fièvre, de fuite, de désespoir. Parce qu’on ne peut plus le tromper, parce qu’il ne croit plus à l’égalité, sa conduite paraît se rétracter sur elle-même, n’ouvrir sur aucun projet de construction, et se réduire à des actes, pour le moins, tantôt violents ou fuyants, tantôt suicidaires ou mimétiques. Da sa pleine conscience de la situation de délabrement démocratique, la subissant dans sa chair aiguisée et son être à fleur de peau, le plébéien enrage d’être trahi (il est un concentré de pathos), et sa conduite d’abandon reflète l’érosion, et même la déliquescence, des valeurs démocratiques, elle en est exactement à leur mesure. Les histoires des singularités plébéiennes que livre l’auteur dans Le plébéien enragé se présentent comme l’histoire d’une faillite collective, comme la révélation du pur plongeon de la démocratie (du moins parlementariste) dans son désir, tout théorique et abstrait, de réaliser l’égalité, comme la mise au jour de la pauvreté d’un système qui s’est déguenillé, au point qu’on finit par voir au travers.



Éloge du vilain
11 novembre, 2013, 23 h 33 min
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Éloge du vilain

Le vilain n’est pas un noble

Dans le langage médiéval, le vilain désigne d’abord celui qui n’appartient pas à la noblesse. Le terme de vilain vient du latin villanus signifiant « habitant de la campagne ». Il marque l’ancrage de ce qu’il désigne dans le monde paysan et fermier. D’ailleurs, sa racine latine villa veut dire « ferme » ou « domaine ». S’il est généralement rattaché aux gens de la campagne, le vilain l’est en tant qu’il ne possède ni titre, ni « grandeur d’âme », ni honneur – ce qui ne signifie pas que tous les habitants de la campagne soient extérieurs à la noblesse. S’il peut avoir quelque richesse matérielle, il est souvent pauvre. Sa tenue vestimentaire est d’une simplicité rudimentaire qui témoigne du fait qu’il est exempt de toutes attributions nobles : en effet, il ne porte pas de bottes ! Le port des bottes est exclusivement réservé aux gentilshommes, il est le signe ostentatoire de ce que le botté possède un équipement particulier, et tout d’abord un cheval. Le vilain ne monte pas à cheval, non pas surtout parce qu’il n’a pas acquis les techniques pour maîtriser sa monture avec élégance, mais parce que, tout bonnement, il n’a pas les moyens de s’en payer un, car le cheval, dans de nombreux textes anciens, apparaît comme coûter plus cher à l’achat et à l’entretien qu’un esclave ! Le vilain va surtout à pied, il se déplace à l’aide de ses pieds mal chaussés et est astreint à évoluer à l’intérieur d’un périmètre délimité, contracté qu’on appelle communément une terre, afin de la labourer, de l’ensemencer, de la cultiver.

S’il n’a pas de bottes, s’il n’a pas de monture, c’est qu’il n’a pas non plus d’armes. Comprenons-nous bien : il n’est pas douteux que le vilain, déjà sous la féodalité, était en capacité de s’armer, de se défendre. Ce qu’il convient plutôt de noter, c’est que le vilain ne manipule pas l’épée, il n’est pas escrimeur, il n’arbore ni baudrier ni ceinturon, ni épée ni fourreau, ni écusson ni blason. La seule arme dont il peut faire usage est le bâton, qui est encore le signe extérieur de son exclusion de l’aristocratie.

Le vilain ne saurait donc être un cavalier, et, parce qu’il n’a pas le sang bleu, il est exclu des honneurs qu’il ne peut ni recevoir ni distribuer. Montesquieu présente un résumé intéressant des caractéristiques du vilain, relativement à la question de l’origine du point d’honneur :

«  Les gentilshommes se battaient entre eux à cheval et avec leurs armes ; et les vilains se battaient à pied et avec le bâton. De là il suivit que le bâton était l’instrument des outrages, parce qu’un homme qui en avait été battu avait été traité comme un vilain. Il n’y avait que les vilains qui combattissent à visage découvert ; ainsi il n’y avait qu’eux qui pussent recevoir des coups sur la face. Un soufflet devint une injure qui devait être lavée par le sang, parce qu’un homme qui l’avait reçu avait été traité comme un vilain ». (Voir, Montesquieu, De l’esprit des lois, Tome I, Livre XXVIII, chapitre 20, Paris, GF-Flammarion, 1979, p. 247).

Dans notre texte intitulé « Archéologie de la plèbe : la fondation des régimes d’exception » (http://centre.philoplebe.lautre.net/?page_id=91), nous avons déjà relevé cette idée que le propre de la maltraitance réside dans le fait de dévisager, d’ôter le visage et que le droit de punir, au moyen de la peine de mort par décollation ou de l’enfermement, vise précisément à dénigrer le visage, à le tenir éloigné des regards, à le rompre ou à le « flouter » , à le mettre dans le noir. Et il arrive que des journaux rapportent que des cas de maltraitance infantile aient consisté à enfermer l’enfant dans un placard, dans le noir, par suite de la résolution d’un abandon total du démuni et du refus de tout échange de regards les yeux dans les yeux. Maltraiter, c’est donc d’abord meurtrir le visage, soit brutalement par des coups, soit technologiquement à l’aide de mesures d’éloignement sophistiquées, de techniques de mortification. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de rabaisser des hommes au rang des sans-visage, et, par voie de conséquence, de les traiter comme des vilains – ce qui semble bien rendu par le texte de Montesquieu précédemment cité. S’il en est besoin, le recours à la sémantique peut ajouter un éclairage supplémentaire :

- s’agissant du langage infantile, le mot vilain qualifie, chez l’enfant, son caractère turbulent, dissipé, voire déraisonnable ou peu sage, qui mérite sanction ou réprimandes ;

- s’agissant du sens physique, où le terme vilain peut désigner, par exemple, un lieu – quel vilain hôtel ! -, parce qu’il est incommode ou inconfortable, il peut cependant ouvrir sur un sens moral, comme lorsqu’on déplore une situation à risque ou dangereuse – ainsi des expressions « quelle vilaine neige ! » ou « quel vilain rhume ! », comme si la neige ou le rhume pouvaient être méchants ; la référence au sens moral s’établit également au moyen du substantif « vilénie » ;

- s’agissant du langage de la souillure et de l’impur, le terme vilain est abondamment utilisé : les vilains désignaient jadis les Outlaws qu’on exposait au vent, sur les grands chemins, pendus sur les fourches patibulaires ou le gibet (qu’il convient de ne pas confondre avec la potence), et ce jusqu’à ce qu’ils se disloquent d’eux-mêmes sous l’action du pourrissement, et les vilaines dénommaient les prostituées, les filles de joie (remarquons, au passage, que le substantif féminin, la vilaine, désigne aussi une poire de mauvaise qualité, sale, gâtée).

Sans honneur ni grandeur, le vilain n’est pas digne de défendre distinctement un territoire, de conduire une armée, de commander une escouade militaire, de devenir un cavalier, parce qu’il n’a pas la vocation guerrière. Son équipement est le bâton, et sa fonction est de servir autrui. Sur un ton qui se veut comique, Molière fait dire, en ce sens, à Harpagon, qui examine ses domestiques comme un militaire passe en revue ses troupes, ceci : « Approchez, dame Claude. Commençons par vous. (Elle tient un balai). Bon, vous voilà les armes à la main ». (Voir Molière, L’Avare, III, 1, Paris, Gallimard, 1993, p. 119). Outre la proximité du balai avec le bâton, il y a lieu de noter qu’il s’agit là d’un bâton dont la fonction première est de servir à l’entretien de la maison. Par où l’on voit que le bâton du vilain est tout entier orienté, de prime abord, vers la fonction du servicium. L’effet burlesque, que cherche à produire Molière ici, est accentué par le contraste entre la solennité sérieuse des ordres donnés par Harpagon et la trivialité des missions que doivent exécuter ses domestiques, et notamment Maître Jacques qui est, rappelons-le, à la fois, pour des raisons avaricieuses, le cocher et le cuisinier de l’Avare (deux fonctions pourtant très différentes) et qui se voit enjoint de remplir économiquement les verres :

« Je vous établis dans la charge [c'est nous qui soulignons ; T. F.] de rincer les verres, et de donner à boire, mais seulement lorsque l’on aura soif ». (Voir Molière, Ibid., pp. 119-120).

Le mot charge ici n’est pas indifférent, quand on sait le sens qu’il eut acquis sous l’Ancien Régime. Le point important est que, bien que, sous l’action d’un glissement de sens progressif, Molière associe le terme vilain à l’avarice ou à la mesquinerie (voir aussi, dans le même sens, Les Fourberies de Scapin, III, III, lorsque Géronte se voit indirectement taxé par Zerbinette, à la suite d’un quiproquo drôle, d’ « avaricieux fieffé, le plus vilain homme du monde ») et lui donne une coloration particulière dans son théâtre – attendu que, par un effet de renversement, ce terme en vient à qualifier moins le vilain (au sens du paysan) que le gentilhomme lui-même ou le soi-disant honnête homme (qui, du coup, apparaît comme « non noble ») -, il n’en demeure pas moins que le champ sémantique attaché au terme vilain soit moralement celui de l’impur et de la flétrissure, et se rapporte historiquement au registre du personnage vil, dégradé, infréquentable, de basse condition, de vie infime, médiocre, scandaleuse, infâme (au sens foucaldien de « la vie des hommes infâmes»).

Historiquement, dans le registre pénal, la parenté du vilain avec l’être impur ne fait aucun doute. La vilénie du vilain, le fait même qu’il soit couvert d’infamie doit être châtié. Son existence même est méprisable, parce qu’elle jette le discrédit sur le corps social tout entier. C’est pourquoi, une des finalités de la pénalité, précisément à l’époque médiévale, et plus particulièrement au moment de l’exacerbation de la chasse aux hérétiques (XIIe-XVIe siècles), a consisté à exorciser le mal, à purifier le corps social de la souillure causée par l’individu porteur du mal, qui a enfreint la loi, tout spécialement la loi chrétienne. L’élévation et la multiplication des bûchers à cette période n’avaient d’autre fonction que celle de laver la souillure déversée sur la communauté, de débarrasser l’individu de ses impuretés, de blanchir le corps social des méfaits que celui-ci avait commis. Le feu symbolise plus que tout autre chose cette force de purification, parce qu’il a la particularité de faire tout disparaître. On réservait donc les bûchers tout spécialement aux hérétiques, aux auteurs de sacrilège, aux sodomites, parfois même aux suicidés qui avaient pour point commun cette caractéristique d’avoir osé braver l’autorité de l’institution chrétienne. Soulignons que le suicide était considéré, au Moyen Age, comme un crime envers soi-même et qu’à ce titre il méritait également un châtiment, et donc une « seconde » mort qu’accompagnait un cérémonial largement codifié de la punition :

« Quand on brûle les sodomites et que l’on associe dans les flammes les hommes coupables de bestialité et les animaux qu’ils ont choisis pour partenaires, quand onréduit en cendre les sorciers ou sorcières, les peines prononcées visent à purifier la communauté chrétienne de ceux qui ne contribuent qu’à la vicier et dont le corps mérite d’être totalement éliminé parce qu’il porte en lui les traces voire les principes même du Mal. Pour les mêmes raisons, on se soucie d’imposer à des cadavres des exécutions significatives » (Voir Nicole Gonthier, Le châtiment du crime au Moyen Age, XIIe-XVIe siècles, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1998, pp. 174-175).

En ces conditions, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’expression de « savonnette à vilain » fut longtemps en usage, puisqu’elle « se disait d’une charge qui anoblissait » (Cf., Le Littré, Tome 20, Paris, Éditions Garnier, 2007, p. 511). Rien d’étonnant, en effet, parce qu’elle renvoie, ne serait-ce qu’en raison de la savonnette, à l’idée de lavement, de purification, de soin. Le vilain est cet être abject qui présente toutes les caractéristiques de la saleté, du dérèglement en son corps et en sa personne. Il est réductible au mal-portant qui a besoin d’une thérapie pour l’aider à guérir de sa maladie d’âme ou de son absence d’âme – l’idée d’âme devant être comprise ici au sens, qu’a légué la tradition platonicienne, de la partie la plus haute de l’être. Sans âme, il incarne assurément l’être du déshonneur. Ne pouvant se parer d’aucun déguisement, se donnant à voir dans une nudité crue, voire le dénuement le plus infâme, ne pouvant exhiber aucun motif apparent de l’honneur, il se présente simplement à travers un corps brut. Et c’est d’abord ce corps qui, dans la personne du vilain, est l’objet de toutes les invectives, de tous les assauts, de toutes les humiliations. Ne possédant proprement rien, véhiculant juste un corps pauvre, le vilain, quand il est châtié, est alors puni en son corps, tandis que le noble l’est en ses biens :

« C’est bien dans les anciennes lois françaises que l’on trouve l’esprit de la monarchie. Dans les cas où il s’agit de peines pécuniaires, les non-nobles sont moins punis que les nobles. C’est tout le contraire dans les crimes : le noble perd l’honneur et réponse en cour ; pendant que le vilain, qui n’a point d’honneur, est puni en son corps » (Voir Montesquieu, De l’esprit des lois, Tome I, Livre VI, chapitre 10, op. cit., p. 211).

Le vilain n’est pas un vassal

Le lien vassalique offre un exemple emblématique de la spécificité du caractère de dépendance qui attache certains individus à d’autres et d’où est généralement exclu le vilain. A l’époque carolingienne, tout particulièrement dans le nord de la France et dans l’Allemagne rhénane, entre le Xe et le XIIe siècles, on trouve des traces d’une vie sociale solidement organisée autour de la vassalisation des relations interindividuelles.

« Voici, face à face, deux hommes : l’un qui veut servir ; l’autre qui accepte ou souhaite d’être chef. Le premier joint les mains et les place, ainsi unies, dans les mains du second : clair symbole de soumission, dont le sens, parfois, était encore accentué par un agenouillement. En même temps, le personnage aux mains offertes prononce quelques paroles, très brèves, par où il se reconnaît « l’homme » de son vis-à-vis. Puis chef et subordonné se baisent sur la bouche : symbole d’accord et d’amitié. Tels étaient — très simples et, par là même, éminemment propres à frapper des esprits si sensibles aux choses vues — les gestes qui servaient à nouer un des liens sociaux les plus forts qu’ait connus l’ère féodale » (voir Marc Bloch, La société féodale. La formation des liens de dépendance, Paris, Albin Michel, 1939, pp. 224-225).

Par où l’on voit que le lien de subordination, propre à la féodalité, se caractérisait par un engagement réciproque entre le subordonné et le chef, et était consacré par tout un cérémonial, une gestuelle symbolique – dont l’approche « énergétique » et « diagrammatique » de Philippe Roy, dans Trouer la membrane. Penser et vivre la politique par des gestes,offrirait à l’interprétation un ancrage philosophique tout à fait intéressant ici -, et qui avait pour effet de manifester et d’asseoir les rapports de pouvoir : agenouillement, jonction des mains, attitude de prière ou de supplication, et donc de soumission, baise-mains ou baise-bouche, etc. Ce cérémonial était appelé la procédure de l’ « hommage ». « Rendre hommage à » était le signe patent du lien de subordination qui unissait des individus à d’autres individus. Si, vis-à-vis du seigneur, le subordonné était techniquement nommé le « vassal », on l’appelait plus communément « l’homme de ce seigneur », et parfois même « son homme de bouche et de mains ». M. Bloch ne voit dans ce rite de l’hommage aucun caractère chrétien, mais le place dans l’horizon des coutumes germaniques :

« Ainsi conçu, le rite était dépourvu de toute empreinte chrétienne. Explicable par les lointaines origines germaniques de son symbolisme, une pareille lacune ne pouvait subsister dans une société où l’on n’admettait plus guère qu’une promesse fût valable si elle n’avait Dieu pour garant. L’hommage même, dans sa forme, ne fut jamais modifié » (Ibid., p. 225).

Que cette gestuelle fût dépourvue de « toute empreinte chrétienne », sans nul doute. Mais cela ne veut pas dire, selon nous, qu’elle n’avait aucune valeur religieuse, dans l’exacte mesure où elle était fortement généralisée, où elle reliait communément les individus les uns aux autres et et où elle exprimait précisément une union sacrée (et donc inviolable), et quelque chose comme une unité de pouvoir à caractère divin. La dimension religieuse de cette gestuelle est, du reste, signalée, par un détour, par M. Bloch, qui l’associe, à la suite d’un processus de superposition historique, au rituel de l’acte de foi. Ce rituel était un un acte de foi authentique, puisqu’il consistait, pour le vassal, à jurer fidélité à son seigneur au cours d’une procédure où il apposait ses mains sur les Évangiles. La procédure de l’ « hommage » était donc toujours accompagnée de celle de la « foi » (« nous ne connaissons pas d’hommages sans foi », précise M. Bloch). Mais, tandis que cet éminent historien voit dans l’exigence de renouveler fréquemment le serment de fidélité devant Dieu le signe d’une phase moins fondamentale, parce que répétitive, que celle de l’hommage qui était unique, il y a tout lieu de renverser l’interprétation et de considérer, au contraire, que la réitération de l’acte de foi repose sur une forme de catéchisation à l’égard de la relation de subordination, tout comme le fait, par exemple, d’aller régulièrement à confesse ne signifie pas autre chose qu’un événement cultuel devant être indéfiniment prorogé. Moins une double cérémonie qu’une cérémonie à deux phases, les rituels du lien de subordination (hommage et foi) paraissent révéler en réalité deux procédures autant essentielles que concomitantes : il s’agit d’abord de s’engager mutuellement par la procédure de l’hommage consistant à accepter les liens de dépendance et de protection qui en résultent (le vassal est dépendant de son maître, le seigneur doit protection à son sujet), et ensuite de rendre véritablement un culte à ce lien sacré, inaliénable, par la fréquence des rappels du serment de fidélité prononcé devant Dieu (« la main étendue sur les Évangiles ou sur les reliques », écrit M. Bloch). Ce caractère sacré du lien de dépendance sera matérialisé et renforcé, plus tard, par la condition, devenue héréditaire, de la vassalité. Le lien de subordination vassalique est devenu peu à peu un lien du sang ! Le relation d’aide et d’obéissance ne pouvait donc souffrir aucune exception, et revêtait les caractères du devoir inaltérable et de la sacralité.

A l’époque carolingienne, si la vassalité traduisait une condition d’être inférieure à l’égard d’un autre, elle révélait aussi un titre ou une forme de dignité. Paradoxalement, quiconque ne pouvait être vassal ! Pour le devenir et l’imposer à son lignage par hérédité, il convenait, au préalable, de posséder quelque prestige ou grandeur en rapport notamment avec la capacité guerrière ou judiciaire :

« Le devoir général d’aide et d’obéissance, qui s’imposait au vassal, lui était commun avec quiconque s’était fait ‘l’homme’ d’un autre homme (…) Malgré de grandes diversités de richesse et de prestige, les vassaux ne se recrutaient point indifféremment parmi toutes les couches de la population. La vassalité était la forme de dépendance propre aux classes supérieures, que distinguaient, avant tout, la vocation guerrière et celle du commandement » (Ibid., p. 227).

Y était donc exclu le vilain lambda, surtout désargenté et pauvre. L’originalité de l’approche de M. Bloch repose sur le fait que, explorant les diverses dimensions historiques de la subordination et s’appuyant sur le passage de l’époque mérovingienne à l’époque carolingienne afin d’en isoler le legs quant à l’apport des civilisations romaine et germanique, il met en évidence la relativité fondamentale du lien de dépendance qui résulte des formes de la vassalité féodale : le vassal n’est pas un être purement et simplement soumis, dont le statut serait proche de l’esclave. C’est moins en terme de servitude qu’en terme de service que s’établit en fait ce lien de dépendance : le chef prend en charge le subordonné, à condition que celui-ci lui rende un certain nombre de services qui ne se réduisent pas au seul entretien du château ou au seul travail de la terre. Le seigneur est d’autant plus prompt à accepter que son protégé s’en remette à lui que celui-ci possède quelque relation aussi bien avec le fisc qu’avec la police intérieure du village, de sorte que les vassaux étaient loin d’être tous exempts de pouvoir et de prestige. Plus encore, certains vassaux pouvaient avoir à assumer quelques charges (des offices). Le lien de dépendance ainsi formée était si fort que, consécutivement au serment de fidélité que nous avons évoqué et aux intérêts réciproques qui unissaient le protecteur et le dépendant, le fait même, de la part de quiconque, d’attaquer physiquement et, plus tard, juridiquement, le vassal équivalait, pour le seigneur à qui il était lié, à une manière de lui lancer personnellement un défi, une injure ou un assaut. Et gars à la riposte ! Autant dire que du lien de vassalité, propre à la société féodale, émergeait une relation de solidarité indexée sur des intérêts convergents, un rapport de solidité foncièrement binomiale et que, selon les couches sociales supérieures ou inférieures, le vassal pouvait être tantôt un dignitaire (M. Bloch évoque la possibilité même de la mise sous tutelle d’un ecclésiastique à l’égard d’un laïc !), tantôt un pauvre homme qui n’avait pas de quoi manger et se vêtir. Les règles de la « commendise », comme on le disait à l’époque, se caractérisaient par des relations de dépendance entre des couches hiérarchiques superposées et variées. Il se pouvait qu’un vassal fût un homme libre qui réclamait protection contre service, et qui proposait alors une communauté de pouvoir, non pas au sens d’une confusion des rôles, mais au sens d’un pouvoir consolidé à la faveur d’une sorte de donnant-donnant. Il se pouvait encore que, parmi les dépendants, se groupassent des « guerriers domestiques », selon l’expression de M. Bloch, qui juraient fidélité à leur maître. Si la Rome antique recrutait des soldats parmi la glèbe et les cultivateurs du sol pour les former aux combats, sans leur concéder, au demeurant, le moindre pouvoir de commandement dont ils étaient jugés indignes, dès l’époque mérovingienne, les chefs devaient s’entourer, sur leur territoire, leur fief, de combattants qui savaient déjà manier les armes, qui étaient pourvus d’une certaine expérience militaire et qui étaient assez riches pour acquérir une monture, un heaume, etc., en un mot tout l’équipement nécessaire pour guerroyer et s’afficher comme cavaliers (plutôt que comme fantassins, comme sous la Rome antique) par le truchement de l’utilisation du fer à cheval et de l’étrier. Le privilège d’être cavalier revenait avant tout, comme on l’a vu avec Montesquieu, aux nobles, pas aux paysans qui étaient prioritairement cantonnés au rôle du fantassin incapable de se dérober au massacre, par une fuite rapide à l’aide d’une monture, lorsque la bataille tournait court. Lorsque les dépendants étaient enrôlés dans la tâche militaire de défendre le territoire seigneurial, ils étaient de condition plutôt libre ou supérieure, et devaient exécuter moins une tâche de servitude qu’un service – idée de « service militaire » qui demeura d’ailleurs jusqu’à l’époque contemporaine.

Il importe ici d’introduire des distinctions conceptuelles avant d’avancer plus avant. Car comment comprendre qu’un dépendant, tout particulièrement sous la féodalité, puisse être considéré comme libre, voire comme noble ? N’y a-t-il pas là contresens, du moins quelque ambiguïté ? Une des grandes démonstrations de M. Bloch consiste à marquer étonnamment le caractère de supériorité ou de liberté de classe du vassal, et cela pour au moins deux raisons :

- d’une part, dans la formation des liens de dépendance, le vassal ne propose pas ses services en tant que pauvre hère ni n’est choisi au hasard par le seigneur. Tout à l’opposé de cette idée reçue, il est recruté parmi ceux qui détiennent déjà quelque pouvoir, certes pas nécessairement aussi influent que celui du dominant, mais largement suffisant pour apporter les contreparties dont a besoin le seigneur. Sous la féodalité, le rapport entre les dominants et les dominés ne désigne pas un clivage décisif entre les seigneurs et les vassaux, mais le clivage entre, d’un côté, les seigneurs et les vassaux, et, d’un autre côté, ceux qui sont totalement exclus des liens de dépendance. Dans la mesure où les liens de dépendance féodaux se présentent comme des rapports de protection, d’assistance et de fidélité, il s’agissait pour le seigneur d’élire parmi ses futurs vassaux ceux qui lui ressemblaient en quelque manière, de sélectionner, en conséquence, ceux qui étaient avant tout en capacité de se battre dignement et de lever des groupes armés : c’est pourquoi les vassaux étaient généralement de condition supérieure et guerrière, des hommes qui maniaient l’épée et dont la particularité est qu’ils étaient habilités à exercer une charge de commandement. Il s’agissait donc de nouer des alliances solides et pérennes, afin de garantir la défense et la stabilité du territoire personnel, à savoir le fief -, et ceci se comprend aisément si l’on se rappelle que, dès l’époque mérovingienne, la Gaule connut une fracture et un émiettement de son territoire, ainsi qu’une progressive décomposition de l’État, compte tenu de la volonté des chefs de guerre de se partager, voir d’accaparer pour eux seuls l’ensemble du royaume et de ses biens. Autant dire que, dans un tel contexte, la res publica romaine, l’idée de bien commun, avait fait long feu. Et M. Bloch d’ajouter :

« Ils furent [les seigneurs carolingiens ; T. Ferri] amenés, pour se procurer les appuis nécessaires, pour se constituer une armée surtout, à attirer dans leur dépendance, souvent là encore moyennant dons de terre, une foule de personnages, pour la plupart déjà relativement haut placés. » (Ibid., p. 244).

Par où l’on voit que la création des liens de dépendance ne signifiait pas pour l’une des parties l’asservissement ou l’entrée en servitude, mais que ces liens étaient largement consentis entre des individus de couches supérieures ressemblantes et qu’ils étaient foncièrement stratégiques. Ils permettaient la formation d’alliances guerrières en vue de la défense du territoire, et même en vue de la conquête d’autres territoires.

Selon une telle configuration, on se représentera sans peine que l’alliance vassalique était d’ordre militaire et juridique, et que la liberté féodale n’était pas perçue comme revêtant les caractères de l’indépendance – ce qui est bien davantage la conception moderne de la liberté -, mais comme s’enracinant dans la vertu guerrière, qui seule ouvre des droits réels. En confiant sa tenure à son vassal, le seigneur savait pouvoir compter sur lui, non pas seulement pour son entretien, mais pour sa défense et son rayonnement, en raison de sa capacité guerrière et juridique :

« Il apparut, avec une force croissante, que, de toutes les formes de la subordination d’individu à individu, la plus élevée consistait à servir de l’épée, de la lance et du cheval, un maître dont on s’était solennellement déclaré le féal » (Ibid., p. 241).

Cette conception de la liberté, sous régime féodal, est également attestée par G. Duby :

« Le droit de porter les armes, de suivre le chef de guerre dans des expéditions entreprises chaque printemps, et donc de participer aux éventuels profits de ces agressions, représentait le critère essentiel de la liberté » (voir G. Duby, Féodalité, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1996, p. 36) ;

- d’autre part, le recours à l’étymologie et au travail sémantique du terme vassal peut offrir des recoupements précieux pour le point qui nous occupe : d’abord, il est bon de noter la parenté lexicale entre le terme vassal et le mot valet. Originairement, et ce à l’occasion d’un legs romain, le vassal désignait un jeune garçon, et n’était pas sans évoquer l’esclave domestique. Mais ensuite, ce sens a asymptotiquement était recouvert par un autre usage et par le déploiement de son sens étymologique premier. En effet, il y a lieu de remarquer que le terme vassal, dont l’origine remonte, selon M. Bloch, à la langue celte, dérive en fait, plus proche de nous, de la langue romaine et latine (vassus, vassallus), et désigne, notamment dans le monde germanique et la Gaule mérovingienne, « l’homme d’armes privé » (Ibid., p. 239). De proche en proche, le vassal a désigné le compagnon de guerre, l’associé ou le fidèle guerrier, qui n’avait plus rien à voir avec le client armé sous la Rome antique ou césarienne. En définitive, à partir de l’époque carolingienne, grosso modo sous Pépin le Bref, le terme vassal connut un déplacement de sens, une variation sémantique, et forma, à partir de l’idée de domesticité, celle de « suivant d’armes », et qualifia donc le « gars » du maître, c’est-à-dire celui qui constitue sa « garde » (Ibid., p. 240). Dès lors, à la faveur d’un tel glissement de sens, le terme vassal perdit peu à peu son caractère de servitude pour acquérir une dimension proprement honorifique :

« Cette histoire d’un mot, sorti des bas-fonds de la servitude pour se charger peu à peu d’honneur, traduit la courbe même de l’institution. Si modeste que fût, à l’origine, la condition de beaucoup de ‘sicaires’ entretenus par les grands et même par le roi, elle n’en contenait pas moins, dès ce moment, de sérieux éléments de prestige. Les liens qui unissaient ces compagnons de guerre à leur chef étaient un de ces contrats de fidélité librement consentis qui s’accordaient avec les situations sociales les plus respectables » (Ibid., pp. 240-241).

Pour le co-fondateur des Annales d’histoire économiques et sociales, l’époque carolingienne a consolidé et répandu l’institution vassalique. Elle a conduit à l’émergence du rôle prépondérant des seigneurs, de telle sorte qu’ils en sont devenus de puissants relais dans l’ensemble du royaume et qu’ils y sont apparus comme des policiers ou des contrôleurs sur leur tenure. Pour le roi ou l’empereur, ce système de vassalisation permit d’instaurer « les mailles d’un vaste réseau de loyauté » (Ibid., p. 245). Le contrat de vassalisation se fondait sur l’indissolubilité du lien et la mutualisation des moyens, et ne pouvait, par conséquent, être rompu que dans des cas expressément prévus par les édits royaux, notamment lorsqu’une faute grave avait été commise par le seigneur. Le vassal était l’homme d’un autre homme, l’associé, en ce sens qu’il était à la fois l’homme de confiance, l’homme de main et l’homme de guerre. Autant le maître s’engageait à porter juridiquement secours à son vassal aussi bien sur son territoire qu’au-delà des frontières de celui-ci, autant le vassal jurait fidélité à son maître de lui prêter assistance, et de lui venir militairement en aide sur la tenure qu’il occupait. Le lien était ainsi scellé selon cet aspect juridique et guerrier. S’il est vrai que certains vassaux pouvaient être tenus de réaliser des tâches d’entretien, il importe néanmoins de dissocier la vassalité de la domesticité, et de percevoir que cette dissociation n’a de sens que si elle s’opère sur fond d’une conception particulière de la liberté : la liberté féodale. En effet, dans la société féodale, loin que la liberté se définisse comme foyer d’indépendance, elle se présente sous l’angle des rapports d’appartenance et d’étroite collaboration, qu’il convient d’entendre ici comme des liens de solidarité de classe, comme la communauté d’intérêts convergents, qui permettent le tissage d’un réseau de défense militaire et le maintien d’un statut juridique, certes différent entre le vassal et le seigneur, mais partagé et libre.

Du reste, l’élément le plus directement visible de ces liens de dépendance est formé par l’existence du fief. Bien que ces deux ordres soient intriqués l’un dans l’autre, la frontière qui sépare le vassal du seigneur est moins d’ordre juridique que d’ordre économique. Car s’il y a un autre aspect important des relations de dépendance qu’il nous faut relever maintenant, c’est celui qui a trait à l’économique. Prenons l’adjectif féodal (feodalis, en latin) bâti dès le Moyen Age : il se donne comme l’expression juridique d’une modalité de possession de biens matériels. Le fief donne des avantages particuliers au seigneur, en termes de jouissance ou de distribution, de contrôle et de propriété, de droit et de pouvoir. Est donc féodal, ce qui se rattache au fief, ce qui concerne la terre que le seigneur confie à un vassal. La possession ou le prêt d’un fief sont perçus comme beneficium (bienfaits, bénéfices), et l’on sait la lecture, complexe et intéressante, qu’en feront les marxistes. Cependant, en confiant la direction du fief à son vassal, en manifestant le geste même de ce don, le seigneur affichait sa maîtrise et le respect de son engagement envers l’homme qui s’était donné à lui, car « le seul vrai maître, précise M. Bloch, était celui qui avait donné » (Ibid., p. 251). Le seigneur pourvoyait à l’entretien du vassal, selon deux modalités possibles :

- ou bien, il lui assurait nourriture, vêtements, équipement, et donc le prenait entièrement en charge à ses frais ;

- ou bien, il optait pour le choix du « chasement », c’est à dire qu’il le « casait », en lui offrant un lopin de terre, afin qu’il pourvoit lui-même à ses propres besoins et à son entretien personnel.

Entre ces deux modalités, le chasement était largement pratiqué et préféré. Car le don du fief se présentait, pour le vassal, tantôt comme un avantage ou une récompense par quoi le seigneur exhibait sa superbe, tantôt comme une solde ou une rémunération. Nous avons déjà souligné que, au début de l’instauration des liens de dépendance, la vassalité ne se transmettait pas par le sang, et ce n’est que par la suite qu’elle est devenue héréditaire. Néanmoins, si le seigneur confiait son fief à son subordonné, il ne faisait que le lui prêter. Autrement dit, il pouvait le reprendre, et il lui était obligatoirement restitué à la mort du vassal. En outre, il y avait une contrepartie, à savoir que l’occupant devait payer un loyer. Cet aspect économique n’a pas échappé à l’historien spécialiste de la féodalité :

« Dès l’origine, en un mot, les relations de dépendance eurent leur aspect économique. La vassalité, comme les autres. Les largesses du chef à ses compagnons de guerre semblaient si essentielles au lien que fréquemment, à l’époque carolingienne, la remise de quelques présents – un cheval, des armes, des bijoux – formait la contrepartie presque rituelle du geste de dédition personnelle » (Ibid., p. 251).

C’est en ce sens que le don du fief relevait du precarium, qu’il était dit originairement précaire. Cela signifie d’abord qu’il était un don de pure grâce, qu’il n’y avait pas d’accord écrit, et que, à ce titre, il pouvait être repris tout aussi souplement qu’il avait été confié. Mais, progressivement, sous l’action de la complexification parallèle du droit de louage, il a été dit precarium parce qu’il était attaché à la prière, à la supplication du donataire à l’égard du donateur et qu’il s’était établi moyennant l’exigence d’une contrepartie, à savoir tout particulièrement le paiement d’un loyer. Mais M. Bloch souligne que le don du fief était davantage qualifié de beneficium, plutôt que de precarium, lorsqu’il s’adressait aux vassaux, et que la désignation de precarium convenait bien mieux à la location des terres ecclésiastiques, confisqués par le pouvoir temporel, parce que les occupants, s’ils jouissaient de ces lopins de terre grâce aux « bienfaits » du roi, devaient néanmoins s’acquitter d’une redevance au profit de l’Église. En d’autres termes, la distinction s’était établie peu à peu, dès l’époque mérovingienne, et surtout sous régime féodal, après la spoliation de la fortune de l’Église au profit du roi et des seigneurs, dans un contexte de décomposition de l’État et d’une sorte de privatisation du pouvoir – contexte qu’a très bien relevé l’historien M. Rouche dans son éclairant article baptisé « Haut Moyen Age occidental » [dans Philippe Ariès et Georges Duby (sous la direction de), Histoire de la vie privée, Tome 1. De l’Empire romain à l’an mil, Paris, Éditions du Seuil, 1999, pp. 417-548].

Le vilain est un plébéien

Ni noble, ni vassal, le vilain est intimement plébéien. Il se positionne en dehors de toute souscription à quelque contrat de vassalisation, et donc de protection. En cela, il s’apparente à un esclave, mais s’en distingue, en réalité, également. Sur le plan juridique, l’écart qui sépara la condition des vassaux de celle des esclaves s’est progressivement rétréci, sous la double influence, d’une part, de la montée des valeurs chrétiennes, favorables à l’abandon de l’esclavage, et, d’autre part, de la nécessité d’aliéner sa liberté à une protection seigneuriale, dans un contexte de vie socio-historique très difficile et oppressant. Nous allons voir que, si leur ressemblance tient à leur rapport à la liberté, entendue en un sens féodal, ainsi que nous l’avons précédemment vu, leur différence, quant à elle, ressortit davantage au positionnement particulier qu’ils manifestent, au geste de résistance ou à l’attitude d’abandon qu’ils témoignent.

Le vilain n’est pas un esclave, mais lui ressemble, en ce qu’il n’est pas libre. (Notons au passage qu’en rigueur de termes la ressemblance et l’identité ne sont pas synonymes. L’image de moi que je vois sur la photo me ressemble, quoiqu’elle ne soit pas moi…). Il est fréquent de lire, ici ou là, dans certains manuels scolaires, que le propre du vilain réside dans le fait qu’il serait un paysan libre. Sans que cette approche soit fausse, elle demeure imprécise. Car, afin d’éviter de faire quelque contresens ou confusion, il y a lieu de rappeler la signification de la liberté sous le régime féodal. Dire que le vilain est libre, parce qu’il n’est pas assujetti à un quelconque contrat de vassalisation, c’est dire qu’il est libre en ce sens moderne qu’il est indépendant, exempt d’un cadre hiérarchique, hors d’un ordre préexistant. Mais – et ce point est capital pour que nous devions y insister – il n’est absolument pas libre en un sens féodal. Comme le souligne G. Duby, la véritable liberté, en ces temps-là, s’inscrit dans le champ de la fonction guerrière, de la noblesse d’épée :

« Pour survivre, ceux-ci [les paysans ; T. F.] durent renoncer au critère essentiel de la liberté, la fonction guerrière. Ils furent, comme l’étaient déjà les travailleurs ruraux dans l’État romain, désarmés, inermes ; ils devinrent ce que le vocabulaire des documents carolingiens appelle des « pauvres ». On ne cessa pas de considérer qu’ils devaient coopérer à l’action militaire, mais leur contribution prit la forme dégradante d’un ‘service’ » (voir G. Duby, Féodalité, op. cit., pp. 46-47).

Placés en dehors du patronage d’un puissant, les vilains étaient promis à la pauvreté, à la dégradation de leurs conditions de vie, à une fragilité statutaire. Pour échapper à cette évolution, bien des paysans durent entrer dans le rang, s’agréger à la propriété domaniale ou seigneuriale, plier face à l’exigence d’obtenir, d’une part, nourriture, surtout en cas de mauvaises récoltes, d’intempéries et de famine, et, d’autre part, protection. Nombre d’entre eux entrèrent donc dans la logique du precarium, et finirent par rendre service en termes de corvées et de redevances. Voilà pourquoi l’historien conclut par cette observation :

« Une telle évolution se traduisit donc par un net rétrécissement de la distance qui séparait les paysans libres de ceux qui ne l’étaient pas » (Ibid., p. 47).

En d’autres termes, si bien des vilains perdirent leur « indépendance », ils ne gagnèrent pas pour autant la liberté, entendue au sens féodal, puisque, encore qu’ils fussent plus protégés, ils furent néanmoins progressivement assujettis au système des taxes médiévales sans acquérir le statut noble de guerrier. Ils ressemblèrent donc aux esclaves, par cela seul qu’ils devinrent uniquement attachés au sol qu’ils devaient labourer et ensemencer, le sol étant appelé dans les documents carolingiens le manse (mansus), de même que les esclaves restaient indissolublement liés à la maison du maître, excepté les cas d’affranchissement graduellement encouragé par l’Église. Pour une explicitation possible de la portée philosophique du manse, en tant que « parcelle enclose, strictement entourée de barrières qui délimitent l’aire inviolable où la famille est chez elle, avec son bétail et ses provisions » (Ibid., p. 38), on se référera utilement aux analyses que réserve O. Razac au principe de l’instauration de la clôture aux cours des âges, dans son Histoire politique du barbelé.

Pour résumer, la distinction entre la servitude et la liberté repose, dans l’environnement féodal, sur un quadruple critère :

- d’abord, sur le critère essentiel et sacré de la fonction guerrière ;

- ensuite, sur le critère, qui est consubstantiel au précédent, de la capacité juridique, c’est-à-dire de l’habilitation à dire le droit, à rendre la justice : « Elle [la liberté ; T. F.] impliquait en outre le devoir de se réunir périodiquement pour dire le droit et rendre la justice » (Ibid., p. 36) ;

- puis, sur le critère de l’alliance de l’individu au sol, sur le critère du droit conféré par la propriété du sol : « Elle [la liberté ; T. F.] ne prenait toute sa vigueur que si elle s’alliait à la propriété du sol » (Ibid., p. 36) ;

- enfin, sur le critère absolument décisif, déduit des trois précédents, de l’appartenance au peuple et aux institutions publiques : « Les règles juridiques, les titres qu’elles attribuaient aux individus maintenaient l’existence d’une frontière entre la servitude et la liberté. Ce que l’on entendait par là n’était pas l’indépendance personnelle, mais le fait d’appartenir au ‘peuple’, c’est-à-dire de relever des institutions publiques » (Ibid., p. 36).

La vilénie du vilain procédait de ce qu’il n’abdiquait pas devant le pouvoir, et ne troquait pas sa liberté contre une sécurité et des droits institutionnels. Une telle attitude était d’autant plus monstrueuse qu’elle était rare. En effet, parmi les alleutiers, c’est-à-dire les paysans indépendants (plutôt que libres), on en comptait peu qui résistèrent à l’aspiration de ce que les historiens nomment la « colonisation ». On appelait colons les paysans qui aliénèrent leur terre – l’alleu – aux domaines seigneuriaux, au point que, au cours de ce processus, les vici (= les propriétés des hommes indépendants) furent progressivement absorbés par les villae (= les grands domaines seigneuriaux) :

« Ils [les colons ; T.F.] représentent environ les neuf dixièmes de la population rurale. Ils sont plus nombreux que les alleutiers qui se raréfient – surtout dans le Nord -, plus nombreux aussi que les esclaves (…). Aussi les colons sont-ils plutôt des semi-libres. En effet, les distinctions juridiques entre colons et esclaves s’estompent peu à peu face à une uniformisation progressive des conditions de travail et de vie » (voir Christian Bonnet, Christine Descatoire, Les Carolingiens (741-987), Paris, Armand Colin, 2001, p. 155).

S’agissant des paysans qui restèrent en-deçà de toute appartenance et qui résistèrent à la pression de devoir entrer dans le giron protecteur et aliénant du suzerain, ils furent plus que jamais appréhendés sous le vocable de vilains. Par où l’on voit déjà pourquoi le vilain revêt les caractéristiques du plébéien : refusant effectivement de se laisser absorber par les procédures de vassalisation, il fut maintenu en dehors du peuple, en dehors des institutions publiques, en dehors du droit. Par où l’on voit également selon quels traits il se distinguait de l’esclave, qui, selon un héritage antique, était, de naissance, attaché, jusqu’à sa mort, au maître, comme le rappelle l’historien :

«Dans l’Europe des VIIe et VIIIe siècles, les textes qui subsistent révèlent tous la présence d’hommes et de femmes très nombreux que le vocabulaire latin nomme servus et ancilla, ou qui sont désignés par un substantif neutre, mancipium, exprimant plus clairement leur situation d’objets. Ils appartiennent en effet totalement à un maître depuis leur naissance jusqu’à leur mort, et les enfants que la femme esclave met au monde sont appelés à vivre, à l’égard du propriétaire de leur mère, dans la même dépendance que celle-ci. Ils n’ont rien à eux. Ce sont des instruments, des outils animés que leur possesseur utilise à sa guise, entretient s’il lui plaît, dont il est responsable devant les tribunaux, qu’il punit comme il veut, qu’il vend, qu’il achète ou qu’il donne » (voir G. Duby, Féodalité, op. cit., pp. 34-35). Et encore :

« L’existence au sein du corps social d’un nombre considérable d’individus astreints au servicium, c’est-à-dire à la prestation gratuite d’un travail indéfini, et dont la progéniture et l’épargne restaient à la discrétion d’autrui, marque d’un trait fondamental les structures économiques de ce temps » (Ibid., p. 36).

Ces descriptions de G. Duby, qui campe le décor de l’esclavage féodal, pourraient, soit dit en passant, offrir l’occasion de réfléchir aux conditions d’un programme d’émancipation de la plèbe, ainsi que le fait, à sa manière, A. Naze, dans son intéressant article sur les philosophies plébéiennes et intitulé « Pour une émancipation plébéienne » [http://centre.philoplebe.lautre.net/?page_id=40]. Et, en effet, le terme d’émancipation se fonde sur un rapport d’opposition à sa propre racine latine mancipium, dont la signification première concerne, dans le domaine du droit de propriété et du commerce, un bien acquis par mancipation, c’est-à-dire « en portant la main » sur l’objet acheté, en y mettant la main dessus.

L’insoutenable insoumission du vilain

Partons de ce constat : la volonté de domination est classificatrice, ordonnatrice, hiérarchique. Elle ne cesse d’élaborer des catégories pour y faire coïncider des pièces ou des tranches de l’humain, les soumettre à toutes sortes de vérification, les rendre dépendantes non seulement à l’égard d’instances extérieures de contrôle, mais également les unes à l’égard des autres. En revanche, les manifestations intraçables, intraitables comme les mouvements plébéiens se présentent comme l’intrusion de l’ingouvernable au cœur des processus de pouvoir, et, à ce titre, ces mouvements, perçus comme parasitaires par le pouvoir, doivent disparaître, tomber totalement dans l’oubli par un processus d’élaboration de l’effacement, ainsi, par exemple, de la technique moyenâgeuse de l’abatis, ou de l’enfermement moderne, et n’avoir, pour ainsi dire, jamais existé. Le pouvoir se signale proprement là, dans des techniques de dévalorisation et d’effacement de toutes les formes de résistance incertaine, protoplasmique, imprévisible, spontanée, instable et instante, versatile et vagabonde, et a fortiori indépendante de tout organe politique dont le propre réside dans des techniques de prolongement et de légitimation du pouvoir en place. Le vilain se donne comme plébéien par son inconstance même, il n’a précisément pas de place assignable, il surgit là où on l’attend pas, se compose sans ordre ni principe, agit sans plan ni programme. Dans ses formes informelles d’apparition, la plèbe s’agrège et se désagrège d’un seul tenant, elle se fait et se défait d’un seul coup, selon une temporalité indéfinie, dans des lieux improbables, en l’absence de toute formation de pouvoir traditionnel. La faiblesse apparente de la plèbe, qui réside dans le fait qu’elle déploie parfois ses ressources dans des formes solubles et disparates contre elle-même, est aussi sa force, parce que, tout bonnement, elle n’est pas isolable et n’a rien à défendre en termes de pouvoir. Parce qu’elle peut résister à tout, sans ménagement ni contrepartie, sans avoir soin d’elle-même, en se donnant tout entière, en mettant en jeu jusqu’à son dénuement le plus strict, à savoir son corps brut, sa face vilaine au sens de Montesquieu, parce que, par conséquent, elle n’a rien à perdre, mais également rien à gagner, il en résulte qu’elle n’attend rien en retour, qu’elle ne cherche pas à jouir ou à acquérir, qu’elle n’est pas astreinte à conserver ou à consolider des acquis qui lui sont par définition étrangers. Sa particularité est qu’elle est en capacité de se déterminer à agir librement, c’est-à-dire par un auto-déploiement qui se fixe ou s’appuie à partir de rien. En d’autres termes, la caractéristique de la plèbe réside dans sa liberté totale d’action, dans son ignorance de la censure et de son pendant qui est bien pire encore, à savoir l’autocensure. Voilà ce que craint le pouvoir établi : parce que la plèbe n’a pas de pouvoir, elle peut tout, ou plutôt, tout se permettre. Ceci se matérialise par le fait qu’elle n’a pas à se soucier de conserver quelque prérogative et qu’elle est dégagée de la possibilité même de subir l’agonie d’un quelconque pouvoir. Son étonnante vilaine force tient au fait qu’elle est par-delà pouvoir et non-pouvoir. Voilà aussi pourquoi M. Foucault distingue clairement la plèbe du peuple, car, tandis que le peuple se réfère encore à l’horizon d’un cadre, d’une réglementation, d’une histoire et des traditions, la plèbe, quant à elle, se donne en dehors de tout cadre référentiel et culturel, elle est même utilement scindée du peuple à des fins instrumentales, politiques et économiques, elle est stratégiquement qualifiée de vilaine, de dangereuse :

« Il a fallu absolument constituer le peuple comme un sujet moral, donc le séparer de la délinquance, donc séparer nettement le groupe des délinquants, les montrer comme dangereux non seulement pour les gens riches, mais aussi pour les gens pauvres, les montrer chargés de tous les vices et fauteurs des plus grands périls […]. Sans délinquance, pas de police. Qu’est-ce qui rend la présence policière, le contrôle policier tolérable pour la population, sinon la crainte du délinquant ? Vous parlez d’une aubaine prodigieuse. Cette institution si récente, et si pesante, de la police n’est justifiée que par cela. Si nous acceptons au milieu de nous ces gens en uniforme, armés, alors que nous n’avons pas le droit de l’être, qui nous demandent nos papiers, qui viennent rôder devant le pas de notre porte, comment serait-ce possible s’il n’y avait pas les délinquants ? Et s’il n’y avait pas tous les jours dans les journaux des articles où l’on nous raconte combien les délinquants sont nombreux et dangereux ? » (voir M. Foucault, « Entretien sur la prison : le livre et sa méthode », dans Dits et écrits, Tome I, 1954-1975, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2008, notamment pp. 1611-1616 [156]).

Le vilain dit ‘oui’ à la vie, et ‘non’ au pouvoir…

Le vilain est également plébéien, parce qu’il est proche de la vie. Le propre de la vie est justement, à l’instar de l’insoumission du vilain plébéien, d’être processuelle, évolutive, inconstante, mutable. Même le plus petit noyau d’une cellule organique est aux prises avec l’énergie du dynamisme, de l’assimilation, du renouvellement et de la transformation. Le cytoplasme est nécessairement en butte avec l’antagonisme complémentaire du milieu. Rien n’est proprement ordonné et immuable dans la vie, qui est mouvement, vieillissement, processus différentiel, devenir, santé et maladie, temporalisation. Comme le souligne G. Canguilhem :

« Mais diversité n’est pas maladie. L’anormal, ce n’est pas le pathologique (…). Mais le pathologique, c’est bien l’anormal » (voir G. Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, Paris, PUF, 1991 [1966], p. 85).

Autant dire que le pouvoir, qui croît dans l’ordre et les formes de l’immutabilité, a du mal à épouser les formes déréglées de la vie. Disons-le nettement : le caractère institutionnel du pouvoir est aux antipodes des processus vitaux les plus élémentaires, et même à l’extrémité opposée du mouvement politique qui s’exprime fondamentalement à la faveur d’un grondement (« le grondement de la bataille », ainsi que l’évoquait M. Foucault), c’est-à-dire d’un grondement et non pas d’un silence morne ; en d’autres termes, un tel mouvement se manifeste grâce à une tonalité hurlante et stridente, à un étiolement bruyant, à une recomposition fracassante, à des effets de déstructuration et de restructuration concomitants et indéfinis. Là où le pouvoir vise au développement d’un réductionnisme organisé, à parfaire des techniques de simplification de la variété humaine et vitale, tout particulièrement par le truchement du droit, forcément général et désincarné, et l’ensemble des appareillages de contrôle qui lui est étroitement connecté (police, justice, santé, école), la vie politique se donne puissamment, au contraire, comme aventures passagères, changements brusques, virages escarpés, enthousiasmes éphémères, efforts dé-contextualisés, circonvolutions et revirements soudains…

On le voit, si les vilains sont plébéiens (encore que tous les plébéiens ne soient pas vilains), c’est parce qu’ils manifestent une nature enthousiaste, capricieuse et incertaine, comme le sont la vie, le climat, la tendance au changement, l’insubordination.

Le vilain plébéien semble faire partie de ce que le pouvoir moderne nomme les « classes dangereuses », par cela même qu’il tient en échec l’ordre établi et qu’il ne s’établit dans aucun ordre. N’admettant pas les effets de vassalisation, il est celui par qui advient la crise, une crise qui se cristallise autour de l’apparition de lignes de fuite, de rebondissements, d’échappées, de conduites inféodées, de trous et d’étincelles de vacillement dans la morne continuité des dispositifs d’encadrement strict. Son refus de toute vassalisation tient en échec la possibilité même de son rapprochement avec des formations de pouvoir. Insensible au pouvoir et n’en voulant pas, on ne saurait le faire entrer dans le rang, l’inscrire dans un ordre. Manquant de pouvoir, il ne jouit d’aucune protection, et apparaît, dès lors, comme faible. Mais, dans le même temps, son refus du pouvoir est ce qui constitue sa force, parce qu’il se délie de toutes les chaînes et se veut absolument libre. A ce titre, le vilain paraît dangereux du fait qu’il incarne l’incongruité même, à la manière de la vie, qui peut paraître contingente, pathologique, en perpétuelle mutation, éclatée, hors de toute inscription . Il est jugé tantôt malséant en raison de sa puissance de déstabilisation, et des effets de surprise politique qu’il peut produire selon un rythme que le pouvoir lui-même ne peut anticiper ; il est présenté tantôt comme inculte et rustre en raison de son refus de se soumettre benoîtement aux procédures de polissage, de socialisation, d’usure et de régularisation portées au pinacle par le pouvoir. Le vilain contrarie les intérêts personnels du pouvoir, non pas tant à la suite d’une décision claire et distincte de tenter d’asseoir un contre-pouvoir ou de servir ses propres intérêts ; il les contrarie, parce qu’il se désintéresse du pouvoir, parce qu’il n’est ni aliénable ni tenu par un quelconque privilège : c’est pourquoi le vilain n’est ni noble ni vassal, mais, à sa façon, plébéien. Sa posture n’est pas tant celle de la défection que celle du renoncement aux alliances de confort. Ne possédant, dès lors, aucun grade, le pouvoir martèlera toujours des mots d’ordre enfonçant le clou de la dégradation contre le vilain – des mots d’ordre dont la spécificité sera tantôt d’être des mots orduriers, tantôt des sentences accusatoires indexées sur des prétextes de trahison, de barbarie, de bestialité, de délinquance (voir, sur ce point, le stimulant article de Christiane Vollaire, « Du Coriolan à L’Établi. Hors de la glèbe ou sur le terrain », dans les ateliers de philosophies plébéiennes : http://centre.philoplebe.lautre.net/?page_id=34 ).

C’est pourquoi le vilain, comme figure plébéienne, n’est pas, en son fond, du côté du pouvoir, mais du côté du politique. Par pouvoir, nous entendons le fait de détenir une quelconque prérogative de commander d’autres personnes en vertu d’un mandat (politique), d’une autorité (policière, judiciaire, administrative), d’un rang ou d’une tutelle ; le fait d’agir pour le compte d’autrui, en vertu d’un droit ou d’un statut spécial, le fait d’agir, par exemple, devant une assemblée ou en justice en lieu et place d’autrui ; le fait, en somme, d’exercer une quelconque ascendance sur les personnes et les choses.

Le vilain n’a pas le « pouvoir de », il n’agit pas non plus« par procuration ». Quand donc nous marquons que le vilain est « insensible au pouvoir », c’est en ce sens précis qu’il ne vise pas à s’emparer du pouvoir ou à l’usurper, ni même à exercer un quelconque joug. Le vilain plébéien est, sur le plan politique, par-delà les logiques de domination et, sur le plan social, par-delà les mondanités, les offices, les logiques sociales. Il n’a pas de « pouvoir de », et n’en veut pas (surtout pas), il n’est pas tenu par cette contrainte, quasi hobbesienne, d’acquérir pouvoir après pourvoir (le pouvoir comme passion humaine première), et c’est là où résident sa faiblesse, mais aussi sa force : celui qui a le « pouvoir de » a paradoxalement les pieds et les mains liés, du fait que sa marge de manœuvre est déterminée par la perspective d’élargir son pouvoir ou, à tout le moins, de le conserver, de sorte qu’il est moins libre. Il ne semble pas douteux que le vilain perçoive les charges et les offices autrement que comme une honte, une chose à bannir ou un lourd fardeau. Le vilain (plébéien) incarnerait plutôt, en un sens, une figure, non pas autoritaire, mais libertaire…

Le vilain apparaît comme « insensible au pouvoir », en ce sens donc qu’il n’a pas de moyens d’action réels, de relais politiques, patronaux, syndicaux, paternels, religieux, etc., et en ce sens qu’il ne vise pas à avoir autrui en son pouvoir ou même à sa disposition.

En revanche, le vilain se donne comme une figure majestueuse du politique. Quoiqu’il soit insensible au pouvoir, il ne l’est pas à l’égard du politique. Nous entendons par politique le fait d’avoir rapport à l’État, ou plutôt à la société, à la vie sociale organisée. Le vilain est une figure de la participation à la vie sociale, sur un mode incongru. Il lui plaît d’aller à contre-courant des bonnes mœurs et des habitudes. De là découlent deux conséquences :

- d’une part, le vilain peut politiquer, raisonner sur des questions politiques, car il s’intéresse, à sa manière, à la conduite des affaires de l’État ou au devenir de la société ;

- d’autre part, s’il n’a pas de « pouvoir de », il est néanmoins « capable de », il a la faculté de produire un effet, il est à même ou en état de faire autre chose que ce que les normes, la loi seules prescrivent. Il peut agir, et agit souvent, en étant « non conforme » (au droit, à la morale, à l’autorité, aux bonnes mœurs, etc.).

L’institution punitive versus la vilaine plèbe

Une des manifestations des heurts du vilain plébéien avec le pouvoir se fait au moyen de sa confrontation avec l’institution punitive. En effet, l’exercice de la pénalité se donne comme une forme de réduction des individus concrets à quelque chose d’abstrait, et, partant, comme une forme de réification de l’humain. En prison, l’humain y apparaît tout au plus comme un hominidé enclavé, comme un être qui n’est pas encore advenu, comme un gène souche dont le développement, l’extension a subi un incroyable coup d’arrêt, comme une régression monstrueuse de la puissance d’exister. La prison vise à classer l’inclassable, à caser l’incasable, à nier le particulier au profit d’un universel introuvable, à fabriquer un genre au détriment de ses spécificités et de ses singularités individuelles. En ce sens, elle est la négation même de la vie.

Tout comme la prison, le dispositif de surveillance électronique vise à produire un même effet d’entonnoir, mais cette fois-ci en opérant à l’intérieur du domicile, en travaillant à la confusion dommageable de la singularité des vies humaines, domiciliaires, privées avec des comportements communs et généraux fixés à l’avance. Elle implique foncièrement le gommage des irrégularités et la standardisation des existences jusqu’au sein même d’un espace privé dont la particularité, dans nos démocraties modernes, est qu’il repose paradoxalement, au nom de la revendication des libertés individuelles et de la législation en vigueur inflationniste en ce domaine, sur le rempart de l’impénétrabilité. Les moyens de ce dispositif de contrôle sont réticulaires et filandreux, car la surveillance électronique pénale s’intègre à la vie secrète et privée, elle atteint à la sphère de l’intime en exigeant d’elle qu’elle soit publique, ou plutôt sociale, générale, « conforme à ». Véritable pouvoir d’aliénation, la surveillance électronique tend à aplanir, jusqu’au sein même de l’espace privé, les rugosités, les velléités et les idiosyncrasies des personnes placées sous ce régime pénal. Moins un aménagement de la peine qu’un emménagement de l’institution punitive au domicile du condamné ou du prévenu, la surveillance électronique vise non seulement à atteindre le corps du mis en cause, mais également quelque chose qui ressortit à ce que M. Foucault nomme un « au-delà du corps », le sujet de droit, l’individu autonome, l’être de désir, la capacité juridique. Elle tend à « ne plus toucher au corps, ou le moins possible en tout cas, et pour atteindre en lui quelque chose qui n’est pas le corps lui-même »(voir M. Foucault, Surveiller et Punir, Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1993 [1975], p. 17). La technologie de la surveillance électronique marque d’un trait distinctif fondamental la tendance pénale d’aujourd’hui à élargir imperceptiblement son champ d’application, à instaurer un continuum des suivis (on sort désormais de moins en moins aisément de la « prise en charge » pénale), à immobiliser le plébéien itinérant, et à s’introduire dans le quotidien même des gens là même où ils sont – ce qui constitue une des illustrations idéales-typiques de la caractérisation foucaldienne de la dimension quasi capillaire, granuleuse, synaptique du pouvoir.

Bibliographie

- ARIES, Philippe, et DUBY, Georges (sous la direction de), Histoire de la vie privée, Tome 1. De l’Empire romain à l’an mil, Paris, Éditions du Seuil, 1999.

- BLOCH, Marc, La société féodale. La formation des liens de dépendance, Paris, Albin Michel, 1939.

- BONNET, Christian et DESCATOIRE, Christine, Les Carolingiens (741-987), Paris, Armand Colin, 2001.

- BARTHELEMY, Dominique, L’an mil et la paix de Dieu. La France chrétienne et féodale (980-1060), Paris, Fayard, 1999.

- DUBY, Georges, Féodalité, Paris, Gallimard (coll. « Quarto »), 1996.

- FOUCAULT, Michel, « La vie des hommes infâmes » et « Entretien sur la prison : le livre et sa méthode », dans Dits et écrits, Paris, Gallimard (coll. « Quarto »), 2001.

- FOUCAULT, Michel, Surveiller et Punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1993 [1975].

- FOVIAUX, Jacques, De l’empire romain à la féodalité. Droit et institutions, Tome I, Paris, Economica, 1986.

- GAUVARD, Claude, La France au Moyen Age, du Ve au XVe siècle, Paris, PUF (coll. « Quadrige »), 2012.

- NAZE, Alain, « Pour une émancipation plébéienne », dans les ateliers de philosophies plébéiennes : http://centre.philoplebe.lautre.net/?page_id=40

- RAZAC, Olivier, Histoire politique du barbelé, Paris, Flammarion (coll. « Champs Essais »), 2009.

- ROY, Philippe, Trouer la membrane. Penser et vivre la politique par des gestes, Paris, l’Harmattan (coll. « Esthétiques »), 2012.

- VOLLAIRE, Christiane, « Du Coriolan à L’Établi. Hors de la glèbe ou sur le terrain », dans les ateliers de philosophies plébéiennes : http://centre.philoplebe.lautre.net/?page_id=34



Recension de livre
11 novembre, 2013, 23 h 31 min
Classé dans : Non classé

Recension du livre de Tony Ferri et Dragan Brkić, La condition pénitentiaire. Essai sur le traitement corporel de la délinquance, Paris, L’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2013 :

http://www.ccja-acjp.ca/fr/rccr400/rccr436.html


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