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Recension de livre
11 novembre, 2013, 23 h 31 min
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Recension du livre de Tony Ferri et Dragan Brkić, La condition pénitentiaire. Essai sur le traitement corporel de la délinquance, Paris, L’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2013 :

http://www.ccja-acjp.ca/fr/rccr400/rccr436.html



Archéologie de la plèbe : la fondation des régimes d’exception
14 octobre, 2013, 22 h 15 min
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Archéologie de la plèbe : la fondation des régimes d’exception

 

 

L’inégalitarisme antique

L’organisation de la cité antique est fondamentalement inégalitaire. Elle ne connaît pas l’idée d’homme, elle ne repose pas sur un principe de ressemblance entre les individus qui la composent. Loin que les membres de la cité se reconnaissent entre eux comme des semblables, ils appartiennent tous, de nature, à des rangs sociaux distincts, à des castes irréconciliables. Ils acceptent spontanément leur statut de supérieur ou d’inférieur, parce qu’ils pensent qu’il coule dans leur veine, qu’il traduit même une différence « de sang ». Autrement dit, sur le plan de la perception du vivre-ensemble, l’écart qui sépare les sociétés antiques de nos sociétés occidentales d’aujourd’hui se mesure symboliquement à la manière différente dont se trouvent affectées, comprises les activités qui mettent les individus en relation les uns avec les autres, comme celles de sentir, de penser et d’agir au sein d’un monde saisi comme commun. C’est pourquoi, il y a lieu de penser que les Anciens crurent à la naturalité de l’esclavage, comme les Modernes croient aujourd’hui à l’égalité politique des individus ; que, sur le plan de la compréhension immédiate des rapports sociaux, les Anciens entretinrent des relations entre eux selon la modalité du dissemblable, tandis qu’aujourd’hui le sentiment démocratique, largement partagé, intériorisé, donne à voir en autrui, immédiatement, un semblable. Il peut être rafraîchissant de rappeler que les relations au sein du groupe sont puissamment orientées, colorées par les valeurs sociales, la structure politico-religieuse, l’époque. N’allons donc pas croire que nous sommes meilleurs ou plus intelligents que nos prédécesseurs, et ne taxons pas trop vite nos aïeux d’incapacité au progrès, avant d’avoir tenté nous-mêmes de prendre conscience de nos défaillances et de nos égarements contemporains.

Si, sous l’Antiquité, l’esclavage a perduré pendant des siècles et a tant affecté la diversité des communautés, s’il remonte à la nuit des temps, du moins au début même de la constitution des cités, si on le trouve comme coutume ou comme institution jusque chez les patriarches (Abraham, Isaac, etc.), c’est qu’il caractérisait un des piliers de la fondation de la société antique, en révélait un de ses fondements premiers, et imprégnait toutes les sphères de l’organisation sociale :

« Ce que nous voyons chez les patriarches existait aussi, nous le pouvons supposer, chez les peuples qui, dans ces temps reculés, partageaient le même genre de vie. Nous retrouvons les mêmes coutumes à tous les âges de la vie nomade, sous des formes plus ou moins dures, selon le caractère des peuples : chez les anciens Scythes, qui crevaient les yeux à tous leurs esclaves, dit Hérodote, afin de les employer à traire le lait dont ils font leur boisson : peut-être aussi pour les retenir esclaves dans cette liberté naturelle du désert ; chez les Mongols, chez tous les peuples qui, selon l’expression d’Hérodote, n’ont pas d’autre maison que leurs chariots […] L’esclavage était donc un fait ancien déjà et sanctionné par la coutume, quand les hommes, formant des sociétés plus considérables, en réglèrent les conditions par des lois ; et partout, sur les rives de l’Euphrate comme chez les peuples de l’Iran, en Égypte, dans l’Inde, en Chine, les législateurs ont reconnu l’esclavage » (voir H. Wallon, Histoire de l’esclavage dans l’Antiquité, Paris, Éd. Robert Laffont, 1988, p. 89-90).

Où l’on voit qu’en dépit de la diversité culturelle, l’esclavage antique se présente comme ce qu’il y a de commun entre les communautés radicalement variées d’Occident et d’Orient, et, si le terme ne revêtait pas quelque anachronisme, il ne serait pas fantaisiste de l’associer déjà à quelque chose qui fût de l’ordre d’une mondialisation structurelle…

Si la cité antique formait une société puissante, stable, solide, pérenne, c’est que son organisation politique n’avait d’autre équivalent que celle exprimée, dans nos sociétés modernes, par la conjugaison des forces à la fois de l’État et de l’Église. Elle jouait un rôle de structuration théologico-politique et de socialisation à travers les distinctions et les inégalités qu’elle formait, à travers les croyances qu’elle véhiculait, le culte qu’elle rendait aux dieux. On s’interdit de comprendre quoi que ce soit de la cité antique si on la défait de l’ordre théologico-politique ou divin auquel elle se rattache, en réalité, de manière indéfectible.

L’élément de domination inhérent à la cité antique

Les distinctions et les inégalités inhérentes à la cité antique s’enracinent primitivement dans la célèbre figure du pater, à partir de laquelle se compose, comme chacun sait, celle, non moins célèbre, du paterfamilias. L’inscription des inégalités naturelles dans la figure du pater signifie que la première des distinctions, qui aura un si profond retentissement dans toute la société antique, concerne la formation même de la famille. Autrement dit, l’inégalité originelle et structurelle de l’organisation de la cité se fonde sur le familialisme antique, elle en relève même, au double sens où elle y prend son point de départ d’abord, et où elle s’en sépare ensuite pour étayer l’organisation des différentes strates de la société, du stade du « petit » maître à celui, grandiose, de la prêtrise et de la magistrature. Il est important de souligner que la distinction de classes, entre les inférieurs et les supérieurs, au sein de la famille, se répercute dans la cité. Ajoutons que, si la première inégalité est d’ordre familial, ce point est assez bien rendu par l’étymologie latine du terme pater, qui renvoie à l’idée de père, mais de père en tant qu’il est affecté d’une puissance ou d’une maîtrise – il ne s’agit donc pas, comme nous le verrons, d’un simple géniteur sans droit, bien au contraire. On s’en convaincra si l’on se rappelle que le terme patricius dérive du mot pater et qu’il a concouru à former, en français, le mot patricien, et même celui de patron. En quoi réside précisément la puissance du pater ?

Le pater a d’autant plus de puissance qu’il est à la tête d’une famille dont le trait caractéristique est qu’elle possède de nombreux serviteurs. Plus une famille, conduite par la figure maîtresse du pater, a sous sa main une myriade de serviteurs, plus grande est sa distinction, et plus influent est son rôle qu’elle est appelée à jouer au sein de la cité. La noblesse du pater s’illustre remarquablement par le fait qu’il détient le luxe de « se payer » de la domesticité. Les domestiques, appelés, comme chacun sait, tantôt les « clients », tantôt les « thètes », selon les lieux, sont à l’opposé des patriciens, par cela seul qu’ils désignent une classe inférieure d’individus. Par suite, ce statut subalterne émane de ce que, aussi loin qu’on tente de remonter la généalogie du client, il est pour le moins impossible de dénicher, dans son lignage, un ancêtre, un aïeul qui soit un pater. La supériorité du pater repose donc sur le fait qu’il vient lui-même d’un pater. Où l’on voit qu’avec cette structure familiale s’articulant autour de la force de commandement du pater, l’aîné est appelé à jouer lui-même un jour le rôle du pater, après la disparition de l’aïeul. Le privilège d’être pater est, ni plus ni moins, en son fondement, un privilège d’héritage et de succession.

Afin de préciser davantage encore le caractère dominant des patres sur les clients, il peut convenir de traiter la question inversement, ou de manière privative, c’est-à-dire en mettant en relief ce dont étaient privés les clients, en raison même de leur condition subalterne. Pas moins de trois aspects fondamentaux sont, à cet égard, à souligner :

- en premier lieu, le statut du client est si subalterne qu’il ne peut accéder à la propriété. Comme il ne peut devenir propriétaire, les terres dont il est susceptible de jouir ne sont rien que celles que le pater consent à lui prêter pour qu’il les cultive à son profit. A la mort de son client, le patron récupérera, à coup sûr, son bien foncier. Mais ce n’est pas tout : le client ne possède pas, en propre, d’argent, il ne peut échanger ou faire commerce en son nom, mais seulement par procuration, par l’intermédiaire du patron. L’argent dont dispose le client peut être, en toutes circonstances, saisi par l’autorité du maître. Voici ce que conclut l’historien Fustel de Coulanges à ce propos :

« C’est en vertu de cette règle antique que le droit romain prononce que le client doit doter la fille du patron, qu’il doit payer pour lui l’amende, qu’il doit fournir sa rançon ou contribuer aux frais de ses magistratures » (voir Fustel de Coulanges, La cité antique, Paris, Librairie Hachette, 1952, p. 273) ;

- en second lieu, l’infériorité naturelle du client se matérialise emblématiquement par son incapacité originelle à rendre le culte, à rendre hommage à une quelconque divinité. Cette privation à elle seule suffit à montrer la condition très inférieure du client, si l’on se souvient que, dans la haute Antiquité, rendre un culte, prier, assumer la fonction de prêtre, etc., relevait d’un droit héréditaire, et assignait décisivement à chacun la place qu’il devait occuper au sein de la communauté. Avant les transformations que connaîtront les cités antiques à mesure qu’elles s’approcheront de leur déclin, il est de fait que chaque famille honorait une divinité, et que chaque divinité domestique marquait la famille de son empreinte, de sa noblesse, et lui ouvrait des droits incommensurables. En d’autres termes, ce dont était privé le client, ce dont il était tenu à l’écart, c’était du droit de sacerdoce et de culte. Et le fait même de n’avoir pas la jouissance de conduire les cérémonies religieuses ou d’orchestrer les sacrifices le maintenait dans une condition si inférieure que de cette condition était absente la possibilité même d’exercer la moindre autorité. Tout au plus pouvait-il, sous l’autorité du patricien, assister aux cérémonies et recevoir les bienfaits du culte. Où l’on voit ainsi que la religion faisait l’objet, elle aussi, d’un bien patrimonial, comme le souligne l’historien :

« La tradition sainte, les rites, les paroles sacramentelles, les formules puissantes qui déterminaient les dieux à agir, tout cela ne se transmettait qu’avec le sang (…) Les patriciens ou eupatrides avaient le privilège d’être prêtres et d’avoir une religion qui leur appartînt en propre » (voir, Fustel de Coulanges, La cité antique, op. cit., p. 274) ;

- en troisième et dernier lieu, pendant longtemps, seuls les patres pouvaient être citoyens à part entière, parce que précisément la citoyenneté découlait directement de la possibilité d’honorer des dieux. Le pouvoir domestique de rendre un culte au sein de sa maisonnée, avec l’assistance des siens (famille et esclaves), et le pouvoir politique du citoyen étaient enchâssés l’un dans l’autre. Selon cette configuration, il y avait un déséquilibre patent entre le nombre de citoyens, qui formaient un petit groupe, et celui des clients, qui constituaient la foule anonyme. Les chefs de famille, en tant que patres et citoyens, exerçaient aussi les fonctions de chefs de la cité (gouvernants, magistrats, jurisconsultes à Rome, etc.). Pareillement, seuls les patriciens pouvaient siéger au sein des assemblées délibératives, tandis que les clients, quand ils y apparaissaient, ce ne pouvait être qu’au titre d’une invitation de leur maître. A l’intérieur d’un comice, lorsque le maître demandait un avis à ses clients, il ne se pouvait pas qu’ils donnassent un autre avis que le sien, sous peine de représailles.

A l’issue de cette présentation, il appert que le statut du client avait toutes les caractéristiques de l’infériorité inhérente à son rang, à sa nature, à son sang. En tant qu’esclave, en tant qu’il était placé sous l’autorité d’un maître et en tant qu’il était mis à son service, il jouait un rôle important dans l’architecture de la cité antique. Il était l’instrument de la puissance du pater, qui avait besoin de lui pour asseoir son pouvoir, organiser le travail et perpétuer sa lignée. Patriciens et clients composaient indistinctement le peuple de la cité. En revanche, il y avait une autre catégorie de population, qui était au-dessous de celle des clients, et qui était, à ce titre, montrée du doigt et totalement exclue de la cité, à savoir la sous-classe qu’on nommait la plèbe. Les plébéiens étaient considérés comme si bas dans l’échelle de la société que faire d’eux des esclaves était encore une manière délicate de les tolérer et de les bien traiter. A la vérité, ils n’appartenaient pas au peuple de la cité, comme le rappelle l’historien : « Le peuple comprenait les patriciens et leurs clients ; la plèbe était en dehors » (Fustel de Coulanges, Ibid., p. 278).

La condition infiniment subalterne du plébéien

D’où vient que la condition du plébéien était inférieure à celle, déjà considérablement subalterne, du client ? Comment comprendre un tel redoublement de la condition subalterne dans une société déjà fortement hiérarchisée ?

On se fera une idée assez nette de l’origine de cette sous-classe d’hommes, dans l’organisation générale de la cité antique, si l’on se figure qu’elle était essentiellement composée de populations vaincues. Les plébéiens venaient, pour une large part, d’autres cités, ou plutôt d’autres contrées. Ils avaient initialement un statut d’étranger, un statut de totalement autre, puisque, venant d’ailleurs, ils honoraient d’autres dieux ou, pire, en tant que d’origine étrangère, ils étaient réduits à l’image de ceux qui n’avaient pas la capacité d’entretenir quelque commerce avec les dieux. Ils incarnaient proprement l’élément profane de la cité. De surcroît, comme ils portaient les stigmates de la défaite et qu’ils formaient la population des vaincus, ils étaient souvent vendus au marché des esclaves, mais également relégués en dehors ou autour de la cité. Cette sous-classe, dont le nombre de ses membres augmenta nettement à Rome, y était nommée la plèbe, non pas seulement parce que, comme pour la classe des clients, elle n’était pas susceptible de vouer un culte aux dieux, de se référer à un ancêtre patricien ou de jouir de biens patrimoniaux, mais parce qu’elle était chassée de la cité, au point qu’elle n’avait d’autre solution que d’élire domicile au pied de la colline d’où s’édifiait la ville. Car rappelons que la ville antique, surtout grecque, a progressivement présenté une configuration particulière, de sorte que chaque classe de population occupait un espace, et pas n’importe lequel. Comme le cœur de la ville grecque était généralement construit au sommet d’une colline, il y abritait le sanctuaire, la vie sacrée des dieux et l’espace des cérémonies religieuses. Distinctement, au bas de la colline, se trouvaient rassemblées les habitations de la plèbe, qui ne pouvait être admise à habiter dans une enceinte sacrée. La distinction entre les patriciens et les plébéiens était, sur un plan géographique et urbanistique, tout à fait visible. Selon Fustel de Coulanges, Rome est allée plus loin encore que la Grèce dans la séparation entre les deux classes d’hommes :

« A Rome, la différence originelle entre les deux populations est frappante. La ville des patriciens et de leurs clients est celle que Romulus a fondée suivant les rites sur le plateau du Palatin. Le domicile de la plèbe est l’Asyle, espèce d’enclos qui est situé sur la pente du mont Capitolin et où le premier roi a admis les gens sans feu ni lieu qu’il ne pouvait pas faire entrer dans sa ville » ( Fustel de Coulanges, Ibid., p. 279).

Ces espaces de sacralisation et de relégation sont caractéristiques de la structure de la cité antique. Une telle structure urbaine s’est construite et a pris peu à peu de l’ampleur, surtout après que les populations ont progressivement émigré des campagnes vers des sanctuaires et des lieux sacrés de regroupement. Mais le caractère infiniment subalterne des plébéiens n’est pas seulement visible géographiquement. Leur condition d’infériorité est organisée sur le plan juridique. Car si les clients ont peu de droits, les plébéiens n’en ont pas du tout. Non contente d’avoir écarté la plèbe de tout droit relatif au foyer et à la propriété, non contente de l’avoir exclue des terres sacrées et de la citoyenneté, l’Antiquité a réservé à cette catégorie de sous-hommes l’incapacité de bénéficier d’une quelconque protection de la cité. A la différence des clients qui, tout en servant leur maître, jouissaient de sa protection relative et, à travers lui, de celle de la cité, les plébéiens ne tombaient pas sous le coup de la garantie de la loi. Cela signifie concrètement que non seulement ils ne pouvaient réclamer justice à leur endroit, mais qu’on pouvait les frapper impunément, parce qu’ils étaient rangés, par nature, dans la race des hors-la-loi. Citant l’ancien historien, Fustel de Coulanges rapporte la sentence suivante : « Que nul ne s’avise de frapper ou de tuer un tribun comme il ferait à un homme de la plèbe » (cf., Denys, VI, 89, dans Fustel de Coulanges, op. cit,, p. 281).

Où l’on voit que l’exclusion des plébéiens du domaine du droit s’explique par le fait que toute procédure de justice s’exécute au travers d’un ensemble de pratiques religieuses, et par le fait qu’aucune religion n’était reconnue à la plèbe. C’est la volonté de ne lui attribuer aucune religion qui exclut d’emblée la plèbe de toute protection juridique. Au total, avant la révolution opérée par la plèbe et antérieurement à la rupture qu’elle exerça au détriment de l’ancienne organisation sociale, ses membres ne peuvent prétendre à occuper aucun poste « noble », ils ne sont pas autorisés à prendre part aux affaires de la cité, à se marier religieusement, à devenir des « hommes politiques », des guerriers, des magistrats ou des jurisconsultes, parce qu’ils n’ont tout bonnement pas de droits politiques, parce qu’ils n’ont, au fond, aucune citoyenneté, et qu’en définitive c’est leur statut de hors-la-loi qui prévaut. Voilà ce qui fait dire à l’historien ces mots très durs :

« La plèbe est une population méprisée et abjecte, hors de la religion, hors de la loi, hors de la société, hors de la famille. Le patricien ne peut comparer cette existence qu’à celle de la bête, mère ferarum. Le contact du plébéien est impur » (Ibid., p.281-282).

Ainsi la grande thèse de Fustel de Coulanges est-elle de montrer que, n’ayant aucune autorité sacerdotale et politique, la plèbe se situe tout au bas de l’échelle sociale, en dehors du peuple lui-même, loin donc derrière les clients et les branches cadettes issues du familialisme, et dans le cercle infiniment éloigné de celui, majestueux, des patriciens. Et surtout, dans un pareil cadre hiérarchisé, il apparaît que le plébéien avait un statut bien plus vil que celui, déjà dégradé, de l’esclave, puisqu’il ne pouvait pas compter ne serait-ce que sur la protection relative d’un pater. On sait toutefois que les historiens ne s’accordent pas tous sur la question du dualisme entre la plèbe et le peuple et que nombre d’entre eux concluent à la nécessité de confondre ces deux réalités sous une même dénomination et existence :

« Toute notre recherche s’inscrit en faux contre le dogme d’une population distribuée, en vertu d’un dualisme originel, en ordines complémentaires (même si, à des fins de commodité, nous avons sur ce point sacrifié à une tradition consacrée par l’usage), mais aussi contre l’idée selon laquelle la plèbe aurait été, en des temps anciens (VIe siècle ?) exclue du populus assimilé pour les besoins de la cause au patriciat et à ses clientèles (…) » (voir Jean-Claude Richard, Les origines de la plèbe romaine. Essai sur la formation du dualisme patricio-plébéien, Introduction, Rome, École française de Rome, 1978, p. XVII).

Bien que pour apprécier un tel débat, que nous n’avons pas la prétention de vouloir trancher ici, il faille compter sur les résultats des recherches historiographiques et surtout sur les données des fouilles archéologiques, et donc sur un matériau forcément lacunaire, il semble que l’approche de Fustel de Coulanges, maintes fois cité par H. Arendt dans La Condition de l’homme moderne (n’est-ce pas un signe de la fécondité de cet historien ?), soit de nature à apporter un éclairage non seulement sur l’origine de la plèbe, et, par extension, sur la manière dont furent distribuées réellement les populations anciennes en fonction des époques considérées – d’un côté, grecque et romaine, et d’un autre côté, mycénienne, homérique et athénienne pour l’époque grecque, et républicaine et impériale pour l’époque romaine -, mais également sur le processus politique, voire « révolutionnaire », qui a permis à la plèbe d’intégrer peu à peu l’espace ordinairement occupé par le peuple et d’accéder à un certain nombre de droits, et ce à force de victoires décisives qu’elle remporta de-ci de-là.

Les caractéristiques de la plèbe

En dépit des clivages, l’intérêt de l’apport historiographique et archéologique consiste à produire des données et des moyens pour tenter de circonscrire les caractéristiques de la plèbe et d’identifier ses spécificités dès son origine. Et quoique le terme de plèbe soit formé sur le latin plebs/plebis et qu’il désigne habituellement la population la plus nombreuse au sein de la société romaine, l’existence de la plèbe prend sa source à une période de l’histoire bien antérieure à celle de la gloire de la Rome antique, et même à celle de la fondation de la cité athénienne. S’il convient de repérer les particularités propres de la plèbe, dès son origine, c’est qu’il y a lieu d’en dégager un concept opérateur qui puisse aider à comprendre, en retour, comment une société, d’hier ou d’aujourd’hui, est susceptible de s’organiser pour produire et gérer une classe d’hommes que M. Foucault subsume sous le vocable de l’ « ingouvernable » et A. Brossat sous celui de l’ « immémorial ». Ingouvernable, non pas seulement au sens d’une catégorie d’individus qui seraient incapables d’être dirigés politiquement, comme il se peut qu’un navigateur rencontre des difficultés à diriger le gouvernail de son navire ou un pilote de ligne les gouvernes de direction de son avion, mais au sens d’une classe d’individus qui sont maintenus, à dessein, en dehors du cadre communautaire traditionnel, afin de les instrumentaliser et d’en tirer avantage ; immémorial, au sens où l’origine de l’instauration de cette catégorie d’individus, comme événement, est si lointaine et si floue qu’elle ne semble pas, au premier abord, prompte à favoriser le souvenir de sa redécouverte et où, bien qu’aspirée par le phénomène du trou noir ou du trou de mémoire, elle traverse le cours des âges et des sociétés humaines, à l’exception, peut-être de quelques sociétés dites primitives ou archaïques. A la lueur des données historiographiques et archéologiques, il se peut que la plèbe ait constitué originairement une population revêtant globalement quatre traits distinctifs fondamentaux :

- d’abord, il semble y avoir un consensus autour de l’idée que la majeure partie de la plèbe fut originairement composée de « populations vaincues ». Il y a lieu de souligner que, à l’issue des guerres, dans la mesure où des prisonniers sont constitués, leur sort est entre les mains des vainqueurs. Ces individus vaincus, défaits, deviennent, dès lors, la proie des vainqueurs, non pas seulement parce qu’ils ont participé au fait d’avoir fait la guerre et qu’ils entrent dans la catégorie des ennemis, mais aussi et surtout parce que, venant d’autres contrées du monde et possédant d’autres croyances, d’autres rites, ils ne sont pas perçus comme ayant droit au sacerdoce, aux réunions cultuelles, à la protection de la cité. L’ostracisation dont font l’objet les vaincus procède du fait qu’ils appartiennent à une population perçue comme toute autre, et qu’à ce titre ils constituent une menace contre la souveraineté de l’État. L’État se fait souverain dans le geste même de cette ostracisation, et sa souveraineté l’autorise à prendre, de manière illimitée, toutes les mesures d’exception. La défaite d’une population n’est pas une défaite seulement au titre de la relation amis/ennemis, mais également au titre de la souveraineté de l’État. De sorte que la signification de cette défaite est primitivement d’ordre théologico-politique. La défaite des vaincus est prise en charge par le pouvoir de la polis, de l’État, en vertu d’un motif religieux, en ce sens que la première et la dernière des menaces représentées par la population vaincue se donne comme la possibilité qu’elle introduise de nouveaux dieux au sein de la communauté, qu’elle corrompt ses membres, qu’elle déstabilise ce qui la fonde en propre. Rappelons que l’exécution à mort de Socrate a eu lieu à la suite d’une accusation d’ordre religieux, selon laquelle il aurait introduit de nouveaux dieux (ou démons) dans la cité et corrompu la jeunesse. Et n’oublions pas que les Lois de Platon justifient la peine de mort dans les cas d’impiété (cf., Les Lois, Livre X, 907d – 909d). Par où l’on voit que la peine de mort reconduit l’acte de souveraineté, et s’enracine également dans une vision théologique du politique (voir, à ce sujet, T. Ferri, « La peine de mort est-elle capitale ? », dans la revue Unidivers mag, 21/03/2013. Lien : http://www.unidivers.fr/peine-de-mort-capitale-maryland-lethal/ ) ;

- ensuite, le propre de la plèbe réside dans son élément de marchandisation. Il n’est pas rare que les historiens rapportent que les membres des populations vaincues étaient l’objet de vente sur les marchés et qu’ils pouvaient donc devenir des esclaves, c’est-à-dire des individus soumis à l’obligation pérenne de servir. Ainsi, traitant de la question de l’esclavage mycénien, datant aux alentours du IIe millénaire avant notre ère, et ce sous l’angle de ce qu’il nomme l’esclavage-marchandise, un historien remarque-t-il : « Dans le royaume pylien, le total [= d'esclaves ; T.F.] se monte à environ sept cent cinquante femmes et à peu près autant d’enfants des deux sexes, mais aucun homme adulte. Avec la majorité des spécialistes, j’inclinerai à penser que le fait que ce personnel était esclave était tellement évident qu’il n’a pas semblé utile de le stipuler : qu’il s’agit de réfugiées ou de prisonnières de guerre accompagnées de leurs enfants, ou de femmes et d’enfants livrés en servitude temporaire par des chefs de famille en remboursement de dettes, comme cela se produisait en Orient » (voir, Yvon Garlan, Les esclaves en Grèce ancienne, Paris, La Découverte, 1982, p.40).

Le caractère marchand de la plèbe est consécutif au fait de sa défaite à la guerre. La possibilité de son instrumentalisation, de sa constitution en objet-ustensile équivaut à un droit de tuer, à un droit de faire mourir une population dont la décision de mise à mort revient à un autre, dont la résolution est prise par « un tout autre théologico-politique ». Ce qu’il faut bien voir, c’est que ce droit de tuer la population vaincue, en l’éliminant ou l’asservissant, n’est pas synonyme d’un assassinat, mais relève du droit de la guerre. Même dans les sociétés occidentales contemporaines, qui ont aboli la peine de mort, subsiste un droit de tuer, un droit de vie ou de mort sur les citoyens qui peuvent être envoyés au combat par décision souveraine… Par où l’on voit qu’un autre motif de la servitude de la plèbe s’inscrit bien au-delà de la simple relation entre amis et ennemis, pour caractériser, à un autre niveau, la relation entre aborigènes et étrangers. Le plébéien, en raison même de son caractère étranger, peut être dégradé, utilisé, rabattu au rang des bêtes, parce qu’il vient d’ailleurs, parce qu’il n’est pas sorti du sol des vainqueurs – à ce titre, il est tout le contraire de l’autochtone – parce que de son instrumentalisation dépend le renforcement de la cohésion de la cité, et parce qu’il est extérieur à l’ordre communautaire. Comme le souligné G. Canguilhem, toute instrumentalisation suppose une dévalorisation primitive et un clivage comme fondement moral, voire comme fondement de l’action politique : « Descartes fait pour l’animal ce qu’Aristote avait fait pour l’esclave, il ledévalorise afin de justifier l’homme de l’utiliser comme un instrument »(voir G. Canguilhem, « Machine et organisme » in La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1998, p.111) ;

- puis, avant d’appartenir à la masse dite populaire (populus), les plébéiens appartenaient à la foule anonyme. C’est fondamentalement autour du processus qui a conduit à la cristallisation de la perte du nom propre que se signalait l’indignité les plébéiens. Ils ne pouvaient être citoyens à part entière, c’est-à-dire être libres et agir politiquement, parce qu’ils n’avaient pas de nom propre, Les vaincus perdaient leur nom d’appartenance originelle, et finissaient soit par acquérir celui de leur maître à la suite de leur réduction à l’esclavage, soit par être désignés par un terme générique indistinct, comme, par exemple, le Thébain, le Corinthien ou le Troyen. N’ayant pas de nom propre, ils n’étaient pas tenus pour responsables et dignes – le propre de la responsabilité consistant à devoir être d’abord responsable devant son nom propre et d’en répondre -, et ne pouvaient donc accéder initialement à la sphère publique, aux honneurs de la participation aux décisions politiques, aux bienfaits de la liberté ;

- enfin, on le voit, la plèbe est toujours l’objet d’un abus de la force, elle est perpétuellement aux prises avec la contrainte, venue de l’extérieur, de la domination et de la violence : « L’esclavage était le fondement de la société antique, rappelle l’historien (…). La femme, les fils de famille purent, à ce titre, servir les premiers dans la vie domestique ; puis les plus faibles, fils ou pères de famille, tombèrent dans la dépendance du plus fort, soit qu’il les y eût réduits par le rapt ou par la guerre, soit qu’il les y eût reçus de bon gré et gardés malgré eux. Ainsi, qu’il résulte de la puissance paternelle ou d’une puissance étrangère, qu’il soit accepté ou subi, toujours l’esclave est un abus de la force » (voir H. Wallon, Histoire de l’esclavage dans l’Antiquité, op.cit., p.87). H. Arendt remarque à cet égard, avec beaucoup de sagacité, l’inscription originelle de la domination dans la sphère esclavagiste et domestique, et souligne combien tout régime tyrannique s’inspire davantage du pouvoir du paterfamilias que de la conception grecque de la citoyenneté libre : « Non seulement en Grèce et dans la polis, mais dans l’Occident antique tout entier, il eût été absolument évident que le pouvoir du tyran était moins grand, moins ‘parfait’ que celui du paterfamilias, du dominus, régnant sur sa maisonnée de parents et d’esclaves. Et cela non pas parce que le pouvoir du souverain est tenu en échec par les pouvoirs combinés des chefs de familles ; la raison est que l’autorité absolue, incontestée d’une part, et d’autre part le domaine politique proprement dit, s’excluent mutuellement » (voir H. Arendt, La condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, coll. ‘Agora’, 2012, p. 65).

Le droit de punir comme pouvoir d’exception

Ainsi, au terme de notre analyse, sommes-nous fondés à proposer une théorie des quatre dimensions de la plèbe, susceptible de nous fournir un concept suffisamment opératoire pour tenter de cerner les phénomènes contemporains de l’exclusion et de la fabrication de la déchéance : en effet, il y a lieu de soutenir que, dans sa forme ancestrale, le plébéien se dissout, non pas tour à tour, mais en même temps, dans la figure du défait, dans celle de l’objet-marchandise, dans celle de l’anonymat et dans celle du sujet asservi aux diverses formes de la domination, au sens antique de dominus. Partant de là, il y a lieu alors de remarquer que, dans nos sociétés démocratiques modernes, les individus, qui sont susceptibles de faire l’objet de mesures particulières, sont, sans être les seuls, emblématiquement les Étrangers et les Outlaws. Il n’est pas rare que ces mesures particulières soient incidemment présentées comme des mesures d’exception, destinées à garantir la souveraineté de l’État et la pérennité de la cohésion sociale. A y regarder de plus près, ces mesures d’exception dissimulent mal le fait qu’elles sont indexées sur des mesures en réalité excessives -, excessives en ce sens qu’elles ne sauraient être admises par quiconque lorsqu’il s’agit de les appliquer aux membres lambda de la société, mais qu’elles ne heurtent brusquement plus le pouvoir et le sens commun lorsqu’il s’agit de les appliquer aux Étrangers et aux Outlaws. Ces mesures, quoique banales dans leur usage aujourd’hui, sont extraordinairement exceptionnelles dans ce qu’elles recouvrent, notamment en termes de conditionnement, de bestialisation de l’humain et de défaut d’amour au sens où l’emploie V. Jankélévitch dans ses travaux toujours subtils. Il s’avère qu’elles sont principalement constituées par les sanctions contemporaines d’ostracisation, de mise au ban, de conditionnement et de contrôle ; qu’elles se caractérisent par des traitements diaboliquement spécifiques ou spéciaux, en marge de ce qui est ordinairement toléré par quiconque : ainsi, par exemple, des régimes d’enfermement dans les établissements pénitentiaires, les locaux de garde à vue, les espaces de rétention, le domicile-prison, etc. ; ainsi encore des mesures de disciplinarisation par l’instauration de boots camps pour mineurs aux États-Unis, caractérisés par la pauvreté excessive et patente de tous liens constitutifs de l’humain et par la seule militarisation des rapports interindividuels, etc.

Mais pourquoi le droit de punir demeure-t-il si férocement exceptionnel encore aujourd’hui, à une époque où l’on ose pourtant se gargariser de la prétendue éminence de nos sociétés démocratiques, en dépit de ce qu’elles ont de scindant et de diabolique (diabolos, en grec, est ce qui divise) dans la réalité historique qu’elles fondent de coloniser d’autres populations, d’imposer la domination de l’impérialisme, d’exploiter les ouvriers, de discriminer les individus selon les races comme, exemplairement, aux États-Unis, de produire des inégalités en sacrifiant l’humain sur l’autel du marché, etc. ? L’apartheid et ses avatars n’ont jamais été aussi puissants et sévères que sous un régime démocratique. C’est que le droit de punir est le pendant du droit de la guerre. Il s’agit d’une déclaration de guerre, émise par le pouvoir de l’État, contre les Outlaws, les Étrangers, les Sans-papier, les populations extrêmement démunies comme les Roms, etc. Ce qu’il importe de comprendre, c’est qu’il est question autant de criminaliser que de rendre étrangères ces populations par rapport à un ordre social idéologique, et ce afin autant de les asservir socialement et économiquement, que de s’en servir politiquement, par exemple à des fins électoralistes.

Le droit de punir se donne aujourd’hui comme ce qui subsiste du droit sacré et ancestral de vie sur les citoyens… Il repose sur l’impossibilité de marquer des limites à son cadre de référence symbolisé par le droit sacré de vie et de mort, il définit un régime autoritaire toujours foncièrement excessif. La rationalité démocratique et juridique de nos sociétés occidentales contemporaines, ayant atteint un tel degré de formalisme bureaucratique, permet paradoxalement l’instauration de la démesure et du déraisonnable dans le domaine des pénalités. C’est toujours au nom de la lutte contre la transgression des lois et de l’establishment, c’est toujours en faveur d’un protectionnisme national et du maintien d’un ordre abstrait, d’un étalon abstrait du droit que le pouvoir de l’État est prescripteur de mort. Dans le texte des Lois de Platon précédemment cité (907d-909d), il est caractéristique que le sort qui est réservé aux transgresseurs, qui sont désignés comme tels par le fait qu’ils ont tenté de faire entrer d’autres lois dans la cité, d’autres mœurs venues de l’étranger, soit celui de l’enfermement dans un lieu d’amendement ; et il est significatif que seuls des experts de la loi soient autorisés à rendre visite à ces transgresseurs pour évaluer leur aptitude à l’amendement et à l’expiation, et à se réunir en Conseil pour délibérer sur la question de savoir s’ils sont réhabilitables ou impardonnables. Ce texte est étonnant en ce qu’il marque la société, de tradition occidentale, du sceau même de l’institution de la surveillance et du redressement, que Platon nomme le lieu de l’assagissement. La fonction d’un tel lieu est double : disciplinaire, parce qu’il tend à redresser, et sotériologique, parce qu’il vise à sauver l’âme du condamné. Le commentaire de ce texte de Platon qu’en fait J. Derrida, dans son séminaire sur la peine de mort, est, à cet égard, tout à fait éclairant : « Le sophronistère [= le lieu de l'assagissement ; T.F.] est une institution disciplinaire ». Et plus loin : « La sanction de l’impardonnable, de l’inexpiable, c’est la peine de mort » (voir J. Derrida, Séminaire. La peine de mort, vol. 1 (1999-2000), Paris, Éd. Galilée, 2012, respectivement p. 31 et p. 32). Et ailleurs, encore : « Même dans les États-nations qui ont aboli la peine de mort, abolition de la peine de mort qui n’équivaut en rien à l’abolition du droit de tuer, par exemple à la guerre, eh bien, ces quelques États-nations de la modernité démocratique, qui ont aboli la peine de mort, gardent un droit souverain sur la vie des citoyens qu’ils peuvent envoyer à la guerre pour tuer ou se faire tuer dans un espace radicalement étranger à l’espace de la légalité interne, du droit civil où la peine de mort peut être, elle, ou maintenue ou abolie » (voir J. Derrida, Séminaire. La peine de mort, op. cit., p. 28). Dès lors, faire venir le condamné à résipiscence, au repentir, à l’amendement, dans un espace clos radicalement distinct de la légalité, tel est l’enjeu de la sanction pénale, dont le caractère demeure, on le voit, fondamentalement religieux ; et, de même, maintenir le vaincu, l’Étranger dans un lieu extérieur au droit commun, dans un espace où rien ne lui permet d’exercer ses propres droits qu’il n’a pas ou qu’il n’a plus, tel est le traitement qui est réservé à la figure du tout autre, du défait territorialement et humainement. Car rappelons que l’une des caractéristiques majeures de la plèbe, dès son origine, réside dans sa situation géographique particulière, dans sa géolocalisation dirait-on aujourd’hui : tantôt elle est tenue en dehors de la polis, à la périphérie des villes, au pied de la colline de la cité, ainsi que nous l’avons vu avec Fustel de Coulanges, tantôt elle est tenue éloignée du palais de la cité, dans un état de complète dépendance à l’égard du royaume, parce qu’elle vient d’espaces qui lui sont extérieurs, et ce dès l’époque mycénienne et cnossienne :

« La liberté ne s’identifie donc pas au non-esclave, car les points de référence sont ailleurs (…). La masse des non-esclaves semble donc se situer dans un état de dépendance normale à l’égard du palais qui, d’un point de vue moderne (ou de la polis classique), apparaîtrait comme une situation intermédiaire entre esclavage et liberté. Tout cela rapproche cette société mycénienne des sociétés despotiques de l’Orient contemporain » (voir Y. Garlan, Les esclaves en Grèce ancienne, op. cit., p.42).

Dans un cas comme dans l’autre, la maltraitance consiste à « dévisager », à ôter le visage (sur un plan symbolique, la peine de mort a longtemps consisté, en France, à faire « sauter » le visage par décollation) -, cette suppression du visage devant s’entendre ici au sens lévinassien, c’est-à-dire au sens de ce qui empêche l’apparition et la considération du Visage humain en tant qu’il ordonne immédiatement le « Tu ne tueras point ». Dans un cas comme dans l’autre, ce qui justifie le recours aux mesures d’exception, c’est le motif du danger représenté par l’Outlaw et le Foreigner, par cela seul qu’ils symbolisent la possibilité de l’ébranlement de la Constitution, de l’Ordre sacré. Dans ce schéma-là, l’Outlaw et le Foreigner constituent la menue monnaie de l’assurance-vie contractée par les membres de la société et garantie par la souveraineté de l’État. J.-J. Rousseau traitera la question de la criminalité sous le même angle du droit de la guerre, et assimilera le transgresseur à un « ennemi public » qu’il convient d’éliminer, dans le cadre délimité par le contrat d’assurance-vie et du donnant-donnant garanti par l’État, auquel tout individu est redevable de la condition de sa sûreté :

« Tout malfaiteur attaquant le droit social devient par ses forfaits rebelle et traître à la patrie, il cesse d’en être membre en violant ses lois, et même il lui fait la guerre. Alors la conservation de l’État est incompatible avec la sienne, il faut qu’un des deux périsse, et quand on fait mourir le coupable, c’est moins comme Citoyen que comme ennemi » (Voir J.-J. Rousseau, Du contrat social, Livre II, chap. 5).

La Justice, les Droits de l’homme, la Morale, l’Amour

En criminalisant l’Étranger et en rendant l’Outlaw étranger à la loi, à la norme, à la dignité, les sociétés occidentales d’aujourd’hui, dopées au formalisme abstrait et hypocrite des droits de l’homme et indifférentes aux situations concrètes de souffrance et d’annihilation des libertés, ne manquent pas de chercher à justifier et à reconduire sempiternellement le recours à des dispositifs particuliers et exceptionnels de traitement atypique, voire indigne, d’une partie de la population dite ingouvernable ou incontrôlable. L’appareil judiciaire contemporain, adossé à un processus de judiciarisation constant, rappelle combien la justice n’existe pas. Ou plutôt, pour ne pas se méprendre sur l’idée, disons que toute la machinerie judiciaire fait voir que la justice comme vertu n’existe pas, et que seule existe la justice comme institution. Le propre de la justice réside dans le fait qu’elle réside précisément quelque part, dans le fait qu’elle demeure dans des palais ou des Parlements. Le propre de la justice consiste donc dans le fait qu’elle vise à s’installer, à emménager, à se rendre visible sur le plan architectural, à graver ses inscriptions dans le marbre. En d’autres termes, elle renvoie à un ensemble d’institutions et d’édifices pour le moins statiques et démesurés, elle incarne un ordre intelligible fixe et inaltérable. On dit des magistrats qu’ils sont inamovibles. L’immutabilité de la justice prescrit formalisme et conformisme : il s’agit toujours de se conformer à des règles générales garanties par une entité abstraite. Mais la justice n’est pas la morale, ainsi que le souligne V. Jankélévitch avec beaucoup de subtilités :

« Celui qui est inattaquable du point de vue de la police et des autorités peut être éminemment critiquable et approximatif du point de vue de la conscience morale ; celui qui est irréprochable au regard du code peut avoir beaucoup à se reprocher ! » (voir V. Jankélévitch, Les Vertus de l’Amour, Tome 2, Flammarion, 1986, p. 12).

Et il est frappant de constater qu’au sein des établissements pénitentiaires ou des centres de rétention administrative, par exemple, peuvent se rencontrer des gens qui, en dépit de l’infraction commise, manifestent une gentillesse et une sincérité qui les rapprochent bien davantage de l’humain que les individus qui encombrent le milieu libre de leur volonté indécemment mauvaise. Si le mal en soi n’existe pas et relève avant tout des propriétés du vouloir, il est notable que, malgré les préjugés, la méchanceté est loin d’être pire en milieu fermé qu’en milieu libre… En d’autres termes, le respect du code, l’exactitude à l’égard des textes ne sont pas un gage de sincérité qui relève bien plus de la qualité du for intérieur. Contrairement à la justice qui se montre et parade, la morale se fait discrète et timide.

Et si la justice n’est pas la morale, elle n’est pas non plus l’amour. Bien au contraire, la rectitude formelle de la justice s’oppose tout à fait à l’élan original et prodigieux de l’amour :

« La Justice habite en ses palais, et cette domiciliation évoque plutôt la casanière fidélité que le vagabond Courage. Résidence et permanence sont deux traits distinctifs de la justice ! Éros nomade maraudeur et enfant de bohème ne vit-il pas en marge des lois ? La même pierre séculière dont est fait le palais des rois sert à édifier la maison de la justice. La demeure de la justice et la roulotte de l’amour s’opposent comme s’opposent la continuation sédentaire et l’esprit nomade : car l’amour n’est jamais installé et n’a jamais un besoin d’architectes » (voir V. Jankélévitch, Les Vertus de l’Amour, Tome 2, op. cit., p. 9).

La rectitude de la justice se manifeste dans la figure du juge qui est par-delà tout affect. Le juge ne donne pas à voir ses sentiments, il joue un rôle distant, éloigné, désincarné. Son rôle et sa figure sont tristes, parce qu’il évolue dans un ordre abstrait, séparé de la vie concrète, de la joie dirait Spinoza.

La méchanceté de la justice

Mais il y a plus. Parce qu’elle est incapable d’amour, la rectitude formelle de la justice peut même sembler méchante. Cette impression de méchanceté de la justice émane du fait qu’elle prononce obligatoirement, dans une frénésie presque automatique, des peines. Rien ne semble pouvoir arrêter le processus automatique des sentences de justice. Pourquoi les prisonniers appréhendent-ils généralement la justice comme une instance méchante et abjecte ? Si elle ne fait généralement pas sens pour eux, il s’agit de savoir pourquoi. D’où vient donc la méchanceté de la justice ? Tout simplement de ce qu’elle consiste à séparer les individus de ce qu’ils peuvent faire, c’est-à-dire à les empêcher de vivre leur vie (familiale, sexuelle, professionnelle, sociale, etc.), et donc, selon une acception spinoziste, voire nietzschéo-deleuzienne, à opposer une fin de non recevoir à l’expression de leur puissance d’être. Dans l’idée de puissance d’être, il ne s’agit pas ici d’entendre une volonté de domination ou de conquête contre autrui. Il convient d’entendre l’accomplissement du fait d’exister en tant qu’individu humain. Par où l’on voit que le juge est comme le prêtre ou le psychanalyste, parce que son pouvoir de punir fait obstacle à l’accomplissement des existants, ne serait-ce que par les notions de culpabilité, de mauvaise conscience qu’il ne cesse d’incarner abstraitement et de véhiculer au cours de la procédure. La justice génère tristesse, parce qu’elle est l’effet d’un pouvoir abstrait et désincarné, l’effet d’une contrainte extérieure sur la vie intérieure. Le pouvoir de la justice comme promoteur de l’enfermement est précisément ruineux, parce qu’un tel pouvoir sépare les individus de ce qu’ils peuvent, de leurs capacités créatrices, de la vie. De sorte que le paradoxe est le suivant : au nom de la défense de l’existence, la justice comme pouvoir empêche d’exister, elle emprisonne la vie, pousse à la résignation et à la culpabilité. Cela se traduit, en détention, par le développement d’un sentiment de dégoût et d’une volonté de revanche, qui est, en définitive, contraire à la perspective d’une reconstruction de la paix sociale.

Mais ce n’est pas tout. Car la méchanceté de la justice se joue encore à un autre niveau, à un niveau procédural. On dit généralement que la justice est lente, qu’elle est astreinte à une procédure, qu’elle est indissociable du Code de procédure pénale, et choses semblables. Si cette constatation est juste, ce dispositif de lenteur et de procédure interminable participe de l’intention méchante de la mécanique judiciaire, et cela pour deux raisons :

- d’une part, parce que la machinerie judiciaire préfère la lente démarche, la longue procédure afférente aux poursuites, à la sentence et à l’application de la peine que le résultat de sa décision et la cessation de la condamnation. Tout se passe comme si le résultat de la procédure judiciaire devait demeurer intentionnellement suspendu, en l’air, comme s’il devait s’échelonner sur du long terme, et réclamer tant la prolongation de ses tergiversations que le rallongement de la durée des condamnations, l’amplification des temps de peine. Car le propre de la cruauté n’est pas seulement de faire mourir, mais de faire souffrir, et donc suppose le maintien en vie du supplicié et l’effort pour que la proie ne disparaisse pas trop vite. Il a appartenu à V. Jankélévitch, là encore, de bien identifier les rouages de la méchanceté qui se tient toujours sur les frontières fragiles et poreuses de la vie et de la mort :

« L’intention méchante, pour sa part, veut successivement, et même à la fois, deux choses contradictoires, et ne sait ce qu’elle doit préférer. Le bourreau veut à la fois l’existence et l’inexistence de sa victime, et nonobstant il ne la peut vouloir à la rigueur ni inexistante ni existante : il veut secrètement, honteusement, diaboliquement l’existence de ce qu’il anéantit, et haineusement l’inexistence de ce qu’il prolonge » (voir V. Jankélévitch, L’innocence et la méchanceté, Paris, Flammarion, 1986, p. 138).

L’auteur du « je ne sais quoi et du presque rien » note, au passage, la parenté de l’amour et de la haine, sur ce point précis de l’ambivalence du vouloir. Car, comme dans le cas de la cruauté, dans l’amour, si l’amoureux cherche à fusionner avec son être aimé – ce pourquoi il l’aime -, il ne saurait vouloir tout à fait réaliser cette fusion, sans quoi l’objet de son amour disparaîtrait dans l’acte même, au moment même de la réalisation de la fusion… ;

- d’autre part, la méchanceté de la justice tient au fait que la pénalité vise à dévisager le visage, ainsi que nous l’avons déjà vu en évoquant la réflexion lévinassienne autour de la thématique du « Tu ne tueras point ». A dévisager le visage ? C’est-à-dire sinon à l’anéantir, du moins à faire fi de lui, parce que le visage exprime idéalement et symboliquement la singularité et l’inimitable. Le condamné n’est pas véritablement regardé dans les yeux ou, s’il est regardé dans les yeux, c’est toujours avec les yeux de l’indifférence et de la mort. L’institution pénale ne regarde pas dans la profondeur des yeux, elle préfère reléguer le condamné au loin, l’enfermer. R. Badinter a maintes fois expliqué que, après le verdict de la peine de mort, les jurés baissaient toujours la tête et ne regardaient jamais en face le condamné à mort, et que, du coup, c’était à ce signe qu’il savait, avant même le prononcé du verdict, si les jurés avaient opté ou non pour la mise à mort… Dès lors, on le devine, ce qu’il s’agit d’atteindre dans l’acte de punir, c’est l’humanité même du condamné, sa dignité, sa proximité charnelle et spirituelle avec soi, le fait qu’il y ait entre lui et soi des éléments forcément communs, car l’on ne nie jamais l’absolument Autre, mais quelqu’un qui nous ressemble. On ne châtie jamais une bête ou une pierre…

Au total, il peut sembler regrettable que la justice soit moins un système d’aide, qui serait beaucoup plus prometteur en termes de prévention de la récidive et d’équilibre social, qu’un système d’ordre. Car le fait est que la justice s’exprime en termes de transmission d’ordres. Ses arrêts et sentences ne sont pas autre chose que des marqueurs de pouvoir. Le contenu d’un jugement est le reflet du code pénal, et se compose nécessairement d’éléments de l’idéologie dominante. Rien que les questions du juge ne sont pas une invitation à la discussion, mais se présentent précisément comme des sommations de répondre. L’activité de la justice consiste à ordonner aux individus des choix, des orientations, une conduite à tenir. Elle consiste aussi, plus largement, à commander à la société de se conformer à des comportements jugés recevables parce que dominants et généraux.

Bibliographie

- ARENDT, Hannah, La condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, coll. ‘Agora’, 2012.

- BROSSAT, Alain, Les serviteurs sont fatigués (les maîtres aussi), Paris, l’Harmattan (coll. ‘Quelle drôle d’époque !’), 2013.

- CANGUILHEM, Georges, « Machine et organisme », dans La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1998.

- DE COULANGES, Fustel, La cité antique, Paris, Librairie Hachette, 1952.

- DERRIDA, Jacques, Séminaire. La peine de mort, vol. 1 (1999-2000), Paris, Galilée, 2012.

- FERRI, Tony, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, L’Harmattan (coll. ‘Questions contemporaines’), 2012.

- FOUCAULT, Michel, Surveiller et Punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1993 [1975].

- GARLAN, Yvon, Les esclaves en Grèce ancienne, Paris, La Découverte, 1982.

- JANKELEVITCH, Vladimir, Les Vertus de l’Amour, Tome 2, Flammarion, 1986.

- JANKELEVITCH, Vladimir, L’innocence et la méchanceté, Paris, Flammarion, 1986.

- PLATON, Les Lois, Livre X, dans Œuvres complètes, Tome 2, Gallimard (coll. ‘Bibliothèque de La Pléiade’), 1943.

- RICHARD, Jean-Claude, Les origines de la plèbe romaine. Essai sur la formation du dualisme patricio-plébéien, Rome, École française de Rome, 1978.

- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Du contrat social, Livre II, chapitre 5, Flammarion (coll. ‘GF’), 2012.

- WALLON, Henri, Histoire de l’esclavage dans l’Antiquité, Paris, Robert Laffont, 1988.



Des prisons urbaines aux villes pénitentiaires
5 octobre, 2013, 23 h 54 min
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Des prisons urbaines aux villes pénitentiaires

La naissance des établissements pénitentiaires

A partir de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, le fait est que les villes françaises ont été le théâtre de l’instauration d’une structure urbaine indexée sur la nécessité de prendre en compte la nouvelle pénalité révolutionnaire, à savoir la peine d’emprisonnement. En effet, à la suite de la naissance de la prison pour peine dans le sillage de la Révolution française, la France s’est progressivement dotée d’établissements pénitentiaires : il s’est effectivement agi, dès l’avènement du premier Empire, de pourvoir peu à peu chaque département d’établissements nommés d’abord « maisons de répression », puis « maisons centrales  de détention », qui furent notamment les héritières des dépôts de mendicité d’Ancien Régime, ainsi que l’ont montré J.-G. Petit et Ch. Carlier. Aujourd’hui, chaque département possède au moins une maison d’arrêt, et certains départements en possèdent même davantage, sans compter les centres de détention et les maisons centrales qu’on trouve, ici ou là, éparpillés sur le territoire français. Ce rappel historique de l’émergence relativement récente de la pénalité d’emprisonnement, au sortir de la Révolution française, permet de dresser le constat suivant : les villes, de préférence de grande taille, ou celles qui possédaient d’anciens établissements privés ou ecclésiastiques abandonnés, ou encore les chefs-lieux de département, ont dû concentrer leurs efforts sur l’accueil, en leur sein, d’un établissement pénitentiaire. En effet, dans la mesure où la construction ou l’entretien de pareils édifices nécessitaient l’engagement financier de l’État, dans la mesure aussi où la peine de prison a pour origine des considérations d’ordre religieux s’articulant autour, d’une part, de la création monastique de la punition à l’isolement dans un cachot et autour, d’autre part, de la valorisation religieuse de la cellule comme lieu propice à l’apparition du remords, dans la mesure encore où un legs historique et sémantique s’est opéré entre le domaine pénitentiel et le registre pénitentiaire, un certain nombre d’anciens édifices religieux, comme les abbayes et les monastères, ont alors été récupérés et transformés par les pouvoirs publiques en établissements pénitentiaires. De sorte que, au cours du XIXe siècle, la configuration de la cartographie de la France devait présenter désormais un nouvel aspect corrélé à la mise en place d’au moins une prison urbaine, et donc d’une prison dans la ville, au sein de chaque département. On assiste donc, à cette période, au rassemblement des individus, ayant commis des infractions à la législation, dans des établissements pénitentiaires dont l’objectif principal consiste à les fixer en un lieu dédié à la mise à l’écart et aux procédures de la discipline, comme l’a subtilement démontré M. Foucault1. On a donc ici affaire à un regroupement plutôt qu’à un éclatement de la population pénale, dont les causes, multiples, peuvent être liées – outre à l’obligation de concentration de la population des Outlaws, au sens de R. castel, dans des espaces plus facilement contrôlables -, à la croissance démographique et au modèle productiviste autour duquel s’organise la société à économie de marché.

La théorie historique de l’encellulement

De manière générale, il est pour le moins notable que le regroupement des hommes dans des espaces particuliers du vivre-ensemble procède du partage de valeurs communes et d’un besoin de coopération dans les échanges et le travail. C’est ainsi que le grand spécialiste de la société médiévale, l’historien R. Fossier qui fait autorité en la matière, a démontré qu’entre le Xe et le XIe siècle sont apparus de nouvelles représentations et pratiques de la coexistence, ainsi que des usages inédits encadrant la vie quotidienne, allant jusqu’à parler de « révolution », plutôt que de « mutation », pour qualifier le processus ayant conduit, à cette période, au bouleversement des isolats et des habitats disséminés sur le territoire, à la fabrication de la maison au détriment de la simple cabane, et à l’émergence du village. Il indique les motifs fédérateurs ayant concouru au groupement des hommes dans les villages, à savoir tout particulièrement le pôle cimetérial et ecclésial : il a fallu que les habitants se réunissent autour d’une nécropole pour se sédentariser et coexister au sein d’un même village, pour des raisons assez évidentes, tenant tout particulièrement au fait qu’il est plus facile de demeurer là où sont les morts pour leur rendre hommage et leur vouer un culte, plutôt que de les transporter. L’historien va jusqu’à souligner que c’est le cimetière bien davantage encore que l’église qui a institué cette nouvelle manière d’habiter et d’incarner ces espaces nouvellement créés, à la faveur d’un « tassement des vivants autour des morts qui les appellent 2». Dès lors, par suite de la logique de la christianisation des habitants, et consécutivement à la place et au rôle nouvellement dévolus au cimetière comme nécropole familiale, il en a résulté l’apparition de ce que l’historien médiéviste nomme l’ « encellulement » des habitants dans des espaces de groupement et de resserrement – espaces destinés à permettre d’abord l’organisation de la prière, et ensuite l’instauration d’un terroir, d’une mentalité commune et d’un système juridique partagé. Si l’historien parle d’encellulement, c’est pour marquer que le regroupement d’hommes dans des villages et des villes ne va pas de soi, et que ce processus d’encellulement urbain réclame de puissants points d’ancrage et de fixation, à commencer par le cimetière et l’église :

« Désormais, souligne R. Fossier, il y aura des cellules de vie, neuves à la campagne, rénovées en ville. On les appellera ‘seigneuries’ ; mais le mot a des sens divers et ne recouvre pas tous les groupements ; c’est pourquoi j’ai opté pour ‘encellulement’ ; c’est un néologisme, assez laid et de connotation vaguement carcérale, ce qui convient assez bien d’ailleurs. Je le préfère à d’autres qui ne touchent souvent qu’un aspect de l’encadrement par les hommes de la guerre et de la prière » (voir R. Fossier, La société médiévale, Paris, Armand Colin, 2006, p. 196).

Par où l’on voit que, grosso modo, à partir de l’an Mil, les processus de peuplement qui ont conduit à l’avènement des villages, puis, à compter du XIIIe siècle, à celui des villes, résident dans un principe d’instauration d’espaces permanents, homogènes et solidaires, c’est-à-dire qu’il a fallu favoriser l’enracinement des gens dans un système d’habitats groupés et corrélés les uns aux autres pour qu’émerge peu à peu la configuration moderne des villes selon la logique du centre et de la périphérie, et selon la tendance à la concentration des habitations. La théorie de l’ « encellulement », comme éclairage de la naissance du milieu urbain, défendue par R. Fossier, se conjugue avec le principe d’une centralisation de l’habitat autour de pôles unificateurs et polarisateurs.

La tendance concomitante à la décarcéralisation des milieux habités

Parallèlement à ce mouvement médiéval de construction, par « carcéralisation », d’abord des villages, puis des villes, il est frappant de constater aujourd’hui l’existence d’un mouvement concomitant inverse, sans doute plus prégnant que le précédent, de « décarcéralisation » des milieux habités, grâce aux travaux des architectes. Ce second mouvement tend à caractériser actuellement la recherche d’une diversification fonctionnelle des architectures contemporaines et la prise en compte des bienfaits d’une certaine mixité sociale : d’où l’actualité des variations architecturales et urbaines des milieux habités, matérialisées, d’une part, par la diversité des espaces dont la taille peut osciller du lot au macro-lot, en passant par l’îlot, et, d’autre part, par la qualité ou l’originalité de la structure urbaine qui peut être tantôt fermée, tantôt semi-ouverte, tantôt encore ouverte, selon des schémas très complexes. Dès lors, pour tenter d’appréhender ce double mouvement inverse, concomitant et enchâssé de carcéralisation et de décarcéralisation des milieux de vie urbains aujourd’hui – double mouvement qui caractérise l’identité de la ville comme ouverture à la transformation -, nous pouvons former l’hypothèse suivante, en nous appuyant sur le changement de perception de la mort dans les sociétés occidentales : au sortir de la Révolution française, un tournant s’est opéré dans les modalités de l’enracinement des populations, parce que la mort est devenue un objet sale et tabou. De sorte qu’il s’est agi de l’éluder, au point qu’il n’est plus question de mourir maintenant chez soi, en compagnie de ses proches, à qui il convient de faire ses adieux et de proférer, le cas échéant, ses dernières recommandations, mais de mourir dorénavant seul, loin de sa famille, en ignorant presque son état de moribond, dans des espaces dédiés et désincarnés comme les hôpitaux, qui apparaissaient dès lors, dans la mouvance notamment des thèses neuves sur l’hygiénisme, comme les nouveaux lieux centralisés et permanents à investir, en lieu et place du domaine privé3.

L’appréhension de la mort en Occident

Les bonnes analyses historiques sur la question de la gestion occidentale de la mort ne manquent pas. Il est à remarquer que ces analyses convergent vers l’idée que, grosso modo, ici comme ailleurs, l’après-Révolution française marque une rupture fondamentale dans la représentation de la mort et dans la manière de la prendre en charge. Rappelons ici les grands axes de cette rupture, afin d’en saisir, par contrecoup, les évolutions et les enjeux au sein même des institutions de stricte clôture. Le rapport à la mort jusqu’au XVIIIe siècle se trouve, en effet, caractérisé par quatre éléments distincts entrant dans la composition de ce qu’on peut appeler le rituel de mort :

- d’abord, le mourant avait une relation directe à la mort, en ce sens que, comme la mort n’était pas du tout un objet tabou, il préférait se confronter à la mort et la sentir venir, l’éprouver dans un sentiment tout intérieur. Loin donc de se voiler la face, le mourant avait la volonté et le courage d’affronter la mort « en face », d’en sentir les signes annonciateurs, afin de prendre ses dispositions à l’égard de sa famille, de se faire entourer par les proches et de se rappeler les bons moments de la vie. Par où l’on retrouve aussi toute la thématique du « regard de la mort en face », si chère aux chevaliers et aux moines sous la féodalité et l’Ancien Régime ;

- ensuite, cette recherche d’avoir un rapport direct à la mort consistait, non pas seulement dans le fait d’énoncer des regrets de la vie passée, mais dans celui de prier Dieu de protéger sa famille, de bénir ses enfants et de demander pardon pour le mal que le mourant a pu causer, le cas échéant, à ses proches :

« Après la complainte du regret de la vie, précise Ph. Ariès, vient le pardon des compagnons, des assistants, toujours nombreux, qui entourent le lit du mourant ». (Voir Ph. Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, du Moyen Age à nos jours, Paris, Les Éditions du Seuil, 1975, p. 22) ;

- puis, le troisième moment du rituel consistait dans l’énonciation de la coulpe, de sa propre culpabilité, et se manifestait dans l’acte de joindre les deux mains et de les lever instamment vers le ciel, en vue de prier Dieu d’accorder son entrée dans le Paradis ;

- enfin, le quatrième moment se caractérisait par l’entrée en scène effective du prêtre, figure magistrale dans le rituel d’accompagnement des morts jusqu’à la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, qui avait vocation d’accomplir les gestes ecclésiastiques, notamment de lire les psaumes et de bénir le mourant, en un mot il s’agissait pour le prêtre de mener à bien la procédure de l’absolution :

« Elle [l'absolution] était donnée par le prêtre, qui lisait les psaumes, le Libera, encensait le corps et l’aspergeait d’eau bénite. Cette absolution était aussi répétée sur le corps mort, au moment de la sépulture (…) L’extrême-onction était réservée aux clercs, elle était donnée solennellement aux moines dans l’église ». (Voir Ph. Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, du Moyen Age à nos jours, op. cit., p. 22).

Ce qui ressort de ce rituel de gestion de la mort, à cette période de l’histoire, c’est que la mort faisait l’objet d’une cérémonie publique, qui était ordonnée et codifiée selon la coutume et les bonnes mœurs, et qui consistait dans le fait de se préparer à mourir et de rendre publics les rituels par l’accueil d’autres personnes au chevet du mourant (famille, proches, voisins…). Une telle « publication » des rituels de mort supposait l’indifférence ou l’ignorance face aux règles d’hygiène, car peu importait la présence de tiers au chevet du mourant gisant au lit. La présence de tiers englobait jusqu’à celle des enfants ! De façon générale, la cérémonie publique ne revêtait aucunement un caractère dramatique ou excessif. Ce rapport à la mort, cette acceptation de la mort traduisait, on le voit, l’idée que la mort était chose ou phénomène appartenant à l’ordre des choses et qu’il ne s’agissait pas de s’en offusquer, mais bel et bien de l’apprivoiser.

Par où l’on voit que, par opposition à cette vision traditionnelle de la mort, propre à la société féodale et d’Ancien Régime, la mort est devenue aujourd’hui un objet très abstrait qui n’appartient à personne. Plus qu’ailleurs, la mort en prison est synonyme de mort par délaissement et abandon. On y meurt seul, éloigné de sa famille et de ses proches, et souvent de mort violente. Le phénomène du suicide, qui touche plus la population carcérale que la population française en général, prouve qu’on y meurt sans l’assistance d’un prêtre ou d’un médecin, au fond dans le dénuement le plus total. Un parallèle pourrait être également fait avec la manière dont la mort apporte son lot de tristesse et de déréliction au sein des établissements hospitaliers.

Le modèle carcéral moderne

Le caractère carcéral des villes, au sens positif déjà indiqué de ce qui rend possible la communauté des hommes, s’est asymptotiquement désagrégé, sans avoir à ce jour complètement disparu, au profit de l’instauration de structures carcérales désincarnées et éloignées des villes, le terme carcéral étant cette fois ici à entendre au sens de l’élimination sociale et de la mise à l’écart par rapport aux milieux habités. Si le mouvement de carcéralisation de la société médiévale a peu à peu permis l’apparition d’un vivre-ensemble spontané et la complexification des relations communautaires et interindividuelles, à l’inverse, le mouvement de décarcéralisation qui s’y superpose, à l’époque contemporaine, fait bien davantage écho à l’appauvrissement des liens humains, au délitement des solidarités et à la construction de structures et de lieux carcéraux totalement factices, désincarnés et inhabitables.

Au fond, à l’aube du XIXe siècle, ni le culte des morts ni le soin dû aux défunts n’ont continué à faire sens pour la société. Au contraire, il s’est désormais agi de contourner ces anciens pôles centralisateurs, de s’en tenir éloigné, de sorte que, comme élément décisif de regroupement et de vie, le cimetière, tout particulièrement, s’est vu progressivement abandonné au profit d’autres lieux de polarisation administrative comme les hôpitaux (pour les malades et les mourants), et même la prison naissante (pour les déviants ou les anormaux). Si le principe de l’encellulement urbain, au sens médiéval du terme, a encore fait l’objet, ici ou là, d’applications manifestes, et ce au lendemain de la Révolution française, il a toutefois connu un virage remarquable par le truchement de l’interchangeabilité du principe de vie et du principe de mort, affectant jusqu’aux rapports des hommes aux édifices cultuels (cimetière, église) : en effet, dorénavant, ce n’est plus autour de la mort que doivent s’effectuer les rassemblements des villageois et des citadins, comme au Moyen Age, mais autour de la vie, autour d’une forme de volonté de puissance et autour de l’accomplissement individuel. C’est à la faveur d’un mécanisme de généralisation et d’institutionnalisation d’espaces destinés à promouvoir la vie, du moins en apparence – ainsi, par exemple, des hôpitaux qui prennent soin des mourants plutôt que des morts en vue de les aider à recouvrer santé et vitalité, ainsi encore des prisons qui permettent le maintien en vie des criminels contre l’usage des supplices de jadis et la peine capitale, etc. – que se sont paradoxalement, et tout spécialement, déployés, à l’intérieur des villes, des territoires administratifs de relégation et de mort comme les hôpitaux mouroirs et les établissements pénitentiaires. Dans nos sociétés, là où il y a Éros, Thanatos n’est jamais loin… En définitive, l’enracinement des habitants, et même maintenant des populations, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, procède, non pas de la reconduction, sous d’autres formes, du processus d’ « encellulement » spontané tel que l’envisageait l’auteur de la Société médiévale dans des temps plus lointains, mais de son déplacement de fait et de sens : l’encellulement n’a plus cours en ville, mais vers la périphérie urbaine ou hors de la ville, si l’on entend par « encellulement » non pas seulement la tendance au regroupement des hommes, mais surtout les formes postiches de ghettoïsation résidentielle, de contrôle social, voir d’élimination punitive …

La place de la surveillance électronique pénale dans le paysage urbain contemporain

L’apparition, globalement au début du XXIe siècle, de nouvelles modalités d’exécution des pénalités, indexées sur l’imposition du port du bracelet pénal aux condamnés, est de nature à créer l’illusion d’une sortie hors du modèle factice de l’encellulement, puisque ce à quoi on assiste avec l’avènement de la surveillance électronique pénale, c’est à une sorte de mise en œuvre paradoxale de la « prison à domicile ». Et en effet, un certain nombre de condamnés n’ont plus aujourd’hui à « faire leur peine » à l’intérieur d’établissements spécialisés et étatisés, mais à l’extérieur, à leur domicile, dans des espaces privés et disséminés dans les villes. Dès lors, à tout prendre, on pourrait croire qu’au phénomène d’encellulement et de concentration des individus dans des espaces communs, autour de l’an Mil, s’est graduellement substituée, jusqu’à l’époque contemporaine, une forme de « décarcéralisation totale » tant de la coexistence humaine que du contrôle social. Et, de fait, sur le plan des pénalités, les condamnés n’ont plus, avec l’usage de la surveillance électronique, à essayer de s’approprier des lieux dont la particularité est d’être clos et inhabitables, mais à porter discrètement sur eux et chez eux, à leur travail et en milieu « libre », un bracelet électronique destiné à les assigner à résidence et à les tracer minutieusement, comme dans le cas du dispositif de surveillance électronique mobile. Sans aborder ici la difficulté tenant à l’annexion du domicile ou de la maison comme domus par l’autorité publique, il convient de relever cependant que la mutation primordiale engendrée, dans le domaine des pénalités, par l’émergence des technologies de la surveillance électronique, et illustrée par la mise en œuvre d’un enfermement « dehors » parallèlement à l’existence d’un enfermement « dedans », n’a pas suscité, en réalité, de profonds bouleversements dans le traitement des condamnés, car, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit toujours de procéder par enfermement et fixation artificielle, avec cette différence que les procédures actuelles trouvent à s’exercer au sein de périmètres plus vastes, aménageables et paramétrables. C’est pourquoi, nous sommes fondés à poser l’idée qu’on a affaire aujourd’hui non seulement au maintien du paradigme carcéral, tel qu’il s’est dessiné au commencement de l’époque contemporaine, mais à son extension croissante ; par suite, nous proposons l’hypothèse qu’avec la surveillance électronique pénale on assiste à la création d’une forme de mobilité et de modélisation de l’enfermement, ce qui contribue à consolider, en retour, le motif de fixation et d’appareillage des corps à des structures ou des lieux d’enfermement -, que cet enfermement concerne le domicile, un quartier, une ville, une zone ou le territoire national. Autrement dit, la surveillance électronique ne remet pas fondamentalement en cause le modèle de l’encellulement, tel qu’il s’est développé à l’époque contemporaine, mais définit une technique de modulation des dispositifs de contrôle en fonction de l’évolution de la société et de l’état des technologies. A l’intérieur d’un monde devenu diaboliquement liquide au sens de Z. Bauman, de tels dispositifs exigent le recours à une fluctuation réaffirmée des modalités de la sanction pénale, et visent à atteindre à la capacité de volatilité et de multidirectionnalité du regard-regardant de la surveillance, dont le propre réside dans son pouvoir de mobilité, de perméabilité et d’invisibilité, ainsi que dans ses caractéristiques ondulatoires et sa force d’emménagement à l’intérieur d’espaces normalement tenus secrets par les individus (leur domicile, leur famille, leur intimité, leur désir, leur subjectivité). De sorte que, si le caractère volatile, réticulaire et adaptatif des dispositifs de contrôle électroniques relève de la traque et du méta-regard, il reconduit fortement la forme, devenue banale dans son principe, de l’enfermement carcéral moderne, dont l’emblème est représenté par les établissements pénitentiaires, et ne manque pas d’élargir son champ d’action à un enfermement « dedans ».

Ainsi est-il possible de poser le théorème suivant : si les documents et les analyses historiques sont de nature à permettre d’étayer la thèse selon laquelle la théorie de l’encellulement est repérable, au cours de l’histoire des sociétés européennes occidentales, à la lumière des processus qui ont conduit à la sédentarisation, à l’enracinement et à la fixation, tantôt naturelle tantôt factice, des hommes, ainsi qu’au groupement de l’habitat, néanmoins les formes d’aménagement et de réajustement des techniques de l’enfermement aujourd’hui, notamment dans la société française, par le biais du port du bracelet pénal, ne conduisent pas à remettre sérieusement en cause la poursuite du mouvement de « décarcéralisation- désolidarisation » des milieux habités et de « recarcéralisation -concentration » des institutions contemporaines de stricte clôture (hôpitaux, prisons notamment). En réalité, ces formes d’aménagement permettent d’aider à gérer les flux conséquents des individus devant intégrés ces institutions. Sur le plan pénal, elles sont utiles, parce qu’elles facilitent le contrôle des déplacements des condamnés au sein d’espaces circulatoires mis en réseau, et soumis aux règles de la com-pénétration et de l’interdépendance. De sorte que nous ne saurions être loin de soutenir que, concurremment avec la mise en place des prisons dans les villes au sortir de la Révolution française, on assiste aujourd’hui à l’annexion des villes et des espaces privés par le phénomène de l’enfermement dedans, dont le propre est d’être intangible et impalpable : autrement dit, parallèlement à la présence des prisons dans les villes, on ne peut manquer d’observer actuellement la tendance à l’implantation des villes et des foyers à l’intérieur d’espaces prenant graduellement des allures dramatiquement pénitentiaires, ne serait-ce que par le fait que s’instaurent continûment des formes de vigie permanente, établie à distance, qu’illustrent aussi bien le développement de la vidéo-surveillance, l’essor de la technologie des mouchards et du drone, que le foisonnement du contrôle par satellite ou à l’aide du bracelet pénal. La vitesse de propagation des nouvelles technologies ne semble pas connaître de limite, ainsi qu’en attestent les travaux de J.-C. Froment et de M.-S. Devresse.

Dès lors, une conclusion s’impose : la particularité des villes d’aujourd’hui réside dans le fait qu’elles tendent à présenter un caractère fortement pénitentiaire, en ce sens qu’elles ne se vivent plus au dehors, comme au Moyen Age où les rues étaient encombrées, sales, propices à la rencontre, promptes à la fête quand il s’agissait de réunir les mêmes corps de métiers, mais se rétractent au dedans, à domicile, de façon irrémédiablement retranchée des autres, en étant de plus en plus placées sous surveillance. Les rues ne sont plus des espaces de conversation « pleins », mais seulement des axes de circulation « vides », à la manière des ailes des établissements pénitentiaires. En raison du sécuritarisme, la vie semble avoir déserté les villes contemporaines, qui ne sont plus que réduites à des espaces creux de passage, de distance et d’enfermement

Bibliographie

- ARIES, Philippe, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, du Moyen Age à nos jours, Paris, Les Éditions du Seuil, 1975.

- BAUMAN, Zygmunt, Vies perdues : la modernité et ses exclus, Paris, Payot, 2006.

- BROSSAT, Alain, Pour en finir avec la prison, Paris, La fabrique, 2001.

- BROSSAT, Alain, Les serviteurs sont fatigués (les maîtres aussi), Paris, l’Harmattan (coll. “Quelle drôle d’époque !”), 2013.

- CARLIER Christian, Histoire du personnel des prisons françaises du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1997.

- CASTEL, Robert, L’Ordre psychiatrique, l’âge d’or de l’aliénisme, Paris, Les Editions de Minuit, 1976.

- DEVRESSE Marie-Sophie, “Surveillance électronique et justice pénale : quelques éléments de pérennité et de changement”, Droit et cultures [en ligne], 61, 2011-1, mis en ligne le 28 octobre 2011. URL : http://droitcultures.revues.org/2509.

- FERRI, Tony, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, L’Harmattan (coll. Questions contemporaines), 2012.

- FERRI, Tony, « La biopolitique et le placement sous surveillance électronique », dans La biopolitique outre-Atlantique après Foucault (sous la direct. de KIEFER, Audrey et de RISSE, David), Paris, L’Harmattan (coll. Esthétiques), 2012.

- FOUCAULT, Michel, Il faut défendre la société, Cours au Collège de France, (1975-1976), Paris,

Seuil/Gallimard, 1997, p. 216.

- FOUCAULT, Michel, Surveiller et Punir, Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1993 [1975].

- FOSSIER, Robert, La société médiévale, Paris, Armand Colin, 2006.

- FOSSIER, Robert, Le Moyen Age (Tome 2), L’éveil de l’Europe (950-1250), Paris, Armand Colin, 1990.

- FROMENT, Jean-Charles, “Sécurité, justice et technologies”, Droit et cultures [en ligne], 61, 2011-1, mis en ligne le 28 octobre 2011. URL : http://droitcultures.revues.org/2517.

- FROMENT Jean-Charles et KALUSZYNSKI Martine (sous la direction de), Justice et technologies, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble , (coll. Cerdap), 2007.

- GOFFMAN Erving, Asiles, Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus,

Paris, Les Éditions de Minuit, 1968 [1961].

- PETIT Jacques-Guy, Ces peines obscures, La prison pénale en France (1780-1875), Paris, Fayard,

1990.

 Voir aussi : http://www.unidivers.fr/author/tony-ferri/

1Voir M. Foucault, Surveiller et Punir, Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1993 [1975].

2 Voir R. Fossier, La société médiévale, Paris, Armand Colin, 2006, p. 197.

3 Voir Ph. Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, du Moyen Age à nos jours, Paris, Les Éditions du Seuil, 1975.



Recension du livre Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012.
7 août, 2013, 21 h 31 min
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Voici le lien d’accès à la recension, établie par le professeur André Normandeau, du livre de Tony Ferri, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012 :

http://www.ccja-acjp.ca/fr/rccr400/rccr433.html

 



La criminologie en question
15 juillet, 2013, 23 h 10 min
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Propos introductifs

Si la criminologie est considérée aujourd’hui, du moins en France, comme une sorte d’annexe du Droit pénal, si elle est encore constamment, ou de façon résurgente ici ou là, aux prises avec des débats sur la méthodologie à adopter et sur les disciplines connexes auxquelles elle doit se rattacher pour exister et se faire entendre dans ses enseignements (anthropologie et psychologie sociales, sociologie de la déviance, philosophie, sciences de l’éducation, statistique démographique, etc.), il n’est pas sans importance de rappeler que, concomitamment à l’apparition de l’ensemble des sciences humaines au cours du XIXe siècle, elle a aussi visé, dès l’amorce de son édification, à fonder sa légitimité et sa valeur sur les sciences positives, telles que la physique qui, comme science naturelle, s’est longtemps imposée comme le modèle indépassable des sciences exactes. C’est ainsi que des tenants des « sciences dures » ont laissé croire, au commencement même de l’intérêt nouvellement porté sur les questions relatives aux crimes et aux criminels, que le phénomène criminel pouvait également (et surtout) être étudié sous l’angle des mathématiques et de la statistique criminelle, et ont alors vite cherché à la pénétrer d’une démarche purement positiviste et à la contenir dans l’antre d’une « physique sociale ». Dans cet article, nous voudrions justement montrer, à l’aune des travaux d’A. Quételet, que la tradition a retenu comme l’un des fondateurs de la statistique criminelle, et tout particulièrement à partir de son Essai de Physique sociale (1835), que l’erreur de la criminologie, en tout cas d’une certaine criminologie contemporaine, repose sur la représentation fausse, erronée et dangereuse selon laquelle l’étude du phénomène criminel peut être ramenée, de façon prometteuse, à une approche strictement actuarielle, démographique et statistique – une telle représentation laissant, du même coup, accroire qu’elle serait plus une science qu’un art ou une pratique. C’est contre un tel réductionnisme que cet article se propose de réfléchir et de s’élever.

La vision de l’homme de Quételet

D’emblée, à l’examen du texte de Quételet, il est frappant de constater que la vision de l’homme qui y est proposée s’articule autour de l’idée que tous les comportements humains doivent être référés à l’horizon d’une légalité intrinsèque à sa constitution. L’humain y est effectivement présenté, d’un bout à l’autre de son œuvre, comme obéissant à des lois inhérentes à l « ’espèce » à laquelle il appartient. Les premières lignes qui initient l’introduction même à son Essai de physique sociale est, sur ce point, sans équivoque, puisqu’elles posent que : « L’homme naît, se développe et meurt d’après certaines lois ». Ce qui nous conduit à faire déjà deux remarques :

- d’une part, comme la « vision de l’homme » qui sous-tend l’ensemble des analyses de Quételet s’inscrit dans le schéma bien connu de la doctrine positiviste selon laquelle il n’y a de vérités que scientifiques, et comme elle fait écho à l’émergence des principes scientistes qui se sont largement répandus, en Occident, durant tout le XIXe siècle, il est important de la replacer dans le contexte de son essor et, le cas échéant, de la mettre en perspective avec notre présent social pour mieux en saisir ses limites ;

- d’autre part, alors même que tout l’effort de Quételet consiste à tenter de s’affranchir de principes qu’il juge par trop spéculatifs pour ne privilégier qu’une approche caractérisée par le souci de l’observation, le mathématicien retombe immédiatement dans ce qui constitue, à ses yeux, un travers – travers qu’il dénonce pourtant souvent dans ses écrits -, puisqu’il place au fondement même de sa théorie un principe puissamment métaphysique, en ne considérant l’humain que sous l’angle de la stricte « nature » : l’homme serait, selon lui, totalement soumis à des « lois naturelles ». De cette vision, massive, résulteraient, selon lui, non seulement l’idée qu’il n’y a pas de différence ontologique entre, par exemple, les lois de la chute des corps et celles du comportement humain, mais encore le principe d’une homogénéité, chez l’homme, entre le développement de ses facultés physiques et celui de ses facultés mentales (intellectuelles ou morales) : en définitive, dans ce schéma quételetien, l’humain serait si bien soumis à des lois dites « naturelles », et non à des « causes capricieuses » [voir A. Quételet, Sur l’homme et le développement de ses facultés ou Essai de physique sociale, premier tome, édition en ligne de la Bibliothèque nationale de France (Gallica, bibliothèque numérique), p. 3-7 ; entendre ici : ce qui relève du ressort de la volonté et de la motivation individuelle ; T. F.], que ces lois trouveraient à s’appliquer jusques et y compris, d’une part, dans les actions humaines les plus singulières et les plus infinitésimales et, d’autre part, dans les principes de bien et de mal et la notion de devoir. Bref, toutes les décisions humaines ne seraient rien que le résultat de mécanismes naturels ou sociétaux, de sorte que, dans ce schéma général, il n’y aurait rien de choquant à étudier les comportements individuels comme le physicien étudie la trajectoire d’une pierre ou l’entomologiste une fourmi agrégée à un ensemble qui la dépasse, à savoir la fourmilière au sein de son écosystème.

Citons Quételet : « Nous devons, avant tout, perdre de vue l’homme pris isolément, et ne le considérer que comme une fraction de l’espèce. En le dépouillant de son individualité, nous éliminerons tout ce qui n’est qu’accidentel ; et les particularités individuelles qui n’ont que peu ou point d’action sur la masse s’effaceront d’elles-mêmes, et permettront de saisir les résultats généraux » (Essai de physique sociale, p. 4 et 5).

En d’autres termes, le schéma préconisé par Quételet consiste, d’un point de vue méthodologique, à regarder l’humain de loin, à le tenir comme à distance, pour en saisir les mouvements d’ensemble. De près, ces mouvements seraient perçus comme de l’agitation inintelligible ; de loin, ils s’intégreraient, au contraire, à une marche générale cohérente. Pour illustrer cet aspect méthodologique, en bon mathématicien, Quételet prend l’exemple du tracé d’une ligne : vue de près, il est impossible de distinguer sa courbure et le rapport qu’entretiennent les points entre eux ; en revanche, vue de loin, le principe qui préside au tracé de la ligne, l’arrangement de ses points apparaissent nettement dans toute leur pureté.

Par où l’on voit que c’est à une entreprise de dépouillement et de simplification des caractéristiques individuelles que se livre l’approche quételetienne du fait humain, et, qui plus est, du fait humain « criminel ». En effet, comme l’humanité se compose d’individus on ne peut plus innombrables et comme chaque individu, pris isolément, possède des caractéristiques singulières et accidentelles pour ainsi dire « infinies », il apparaît plus commode au physicien social de ne considérer l’homme que d’un point de vue collectif et de tenter de le circonscrire selon des lois générales et des « constances numériquement finies ». Outre l’exemple du tracé de la ligne déjà évoqué, Quételet appuie son idée en la matérialisant également par le cas de la réfraction de la lumière et en concluant en ces termes : « Ainsi, celui qui n’aurait jamais étudié la marche de la lumière que dans des gouttes d’eau prises isolément, ne s’élèverait qu’avec peine à la conception du brillant phénomène de l’arc-en-ciel » (Ibid., p. 6).

L’approche quételetienne est triplement incompatible avec la réalité du terrain

Cette conception du phénomène humain criminel se heurte toutefois, selon nous, à au moins trois écueils décisifs, révélés par la pratique mi-quotidienne de la criminologie de terrain et l’expérience pénitentiaire professionnelle, à savoir :

- d’une part, celui relatif au procédé d’abstraction dont sont friandes, au demeurant, les sciences positives mais qui, une fois appliqué au phénomène humain criminel, devient douteux. En effet, à l’opposé de l’exigence du processus d’abstraction et d’éloignement du sensible a laquelle a recours la position quételetienne, le praticien de la criminologie (conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation, psychologue notamment) considère, au contraire, le fait criminel comme « numériquement un » et le criminel comme un être foncièrement singulier qui se révèle être aux prises avec une histoire personnelle faite d’événements incomparables et vécue sur un mode fondamentalement différent et hétérogène. L’approche de Quételet est, on le voit aisément, coupable non seulement de croire que des entités générales, ainsi de l’âge et du sexe, mais encore du concept de population et de l’idée de moyenne statistique, ont une existence indépendante des individus qui les composent, mais encore de fermer la voie à l’individualisme empirique et méthodologique, ainsi qu’à la question du parcours atypique des existants « réels » ;

- d’autre part, celui relatif à la volonté d’instaurer, selon un coup de force idéologique, tant aux dépens des professionnels de terrain qu’au détriment du public pris en charge, un dénominateur commun théorique à l’ensemble des individus dont, en réalité, il y a plus à trouver dans leur histoire personnelle et leur parcours de vie des différences et des écarts que des similitudes ou des identités. L’approche de Quételet pèche donc également, et férocement, par la croyance qu’il est possible et légitime de soumettre l’humain à un principe fade de ressemblance et d’appliquer ce principe, en dépit des circonstances, à l’intérieur de comportements humains pourtant puissamment dissemblables dans ce qui en constitue ne serait-ce que le fond motivationnel, décisionnel et psychique. Ce qui intéresse la statistique criminelle, c’est moins l’individu que son fantôme abstrait, à savoir le semblable, l’être général qui, loin de correspondre à des individus réels contrastés, n’existe surtout que dans la tête de son producteur ;

- enfin, celui relatif à la prétention scientifique à prévoir l’avenir de la société, en termes criminologiques. S’agissant de la prédiction de l’avenir, il est cependant utile d’introduire immédiatement ici une nuance. Si la statistique criminelle peut présenter l’avantage de prévoir « à peu près », ou « en général » (termes usités par Quételet lui-même) quel sera l’état ou le taux de la criminalité, selon des critères préformés, sur une période restreinte, au sein d’une société donnée et techniquement dotée d’appareils de comptage, si donc son approche prédictive se présente avantageusement sous l’angle quantitatif, en revanche elle s’avère bien incapable de désigner par avance des identités, de dire qui récidivera, ce qui est pourtant le plus important sur les plans criminologique et social, en termes de prévention de la récidive. Car s’agissant de la prédiction qualitative des faits, elle apparaît bien embarrassée et inutile, elle se montre incapable d’appliquer avantageusement les chiffres et les données qu’elle établit, à tour de bras, aux individus pris en charge par les institutions correctionnelles, sauf à considérer fanatiquement que, à titre d’exemple, parce que les hommes énergiques, âgés entre 20 et 30 ans, qui ont déjà commis des violences répétées, qui sont désocialisés, qui cumulent moult handicaps et qui sont, par-dessus le marché, en proie à une prégnante toxicomanie, sont perçus comme offrant statistiquement plus de risques de reproduire les mêmes schémas de violence qu’ils connaissent bien pour les avoir intériorisés de longue date et aux fins de survivre dans un milieu en lequel ils peinent à s’adapter, il faille les garder indéfiniment sous les verrous, ou leur refuser tout aménagement de peine et tout projet de reclassement social. Or, à la vérité, l’expérience quotidienne le prouve, même parmi ceux-là, il y en a qui ne récidivent pas et qui viennent involontairement démentir la mathématique statisticienne !… En résumé, il est possible de poser le théorème suivant : si la statistique criminelle permet, tout au plus, d’anticiper à courte vue et, « à peu près », le nombre d’infractions pouvant être commises à l’avenir, si elle peut anticiper, par conséquent, la question du « combien infractionnel », elle ne peut aucunement s’avancer sur la question de l’ « identification infractionnelle » (en un sens, heureusement !), elle ne peut prévoir la question relative à « qui récidivera ? », et se montre, dès lors, totalement impuissante à anticiper pourquoi un tel, en particulier, récidivera, et pourquoi tel autre, en particulier, ne récidivera pas – ce qui constituerait pourtant une aide précieuse (en un autre sens) pour la société et les professionnels de terrain qui, au demeurant, n’ont pas besoin de ces chiffres qui n’établissent rien d’autre que ce qu’ils connaissent empiriquement déjà. C’est pourquoi, à tout prendre, la statistique criminelle ne présente que peu d’intérêt aux praticiens de terrain, qui sont davantage soucieux des subjectivités que des chiffres, et qui perçoivent bien qu’au fond la criminologie, lorsqu’elle est réduite à son élément statisticien, se donne, au mieux, comme le gage d’une anticipation, non pas à proprement parler de l’avenir, mais du passé : à travers ce mécanisme d’anticipation du passé, on trouve effectivement du « déjà connu » condensé en chiffres, une sorte de photo à propos de l’antériorité des faits et l’annonce de chiffres concernant les années précédentes.

Vers une approche authentique du fait criminel

A l’issue de nos observations, il est fondamental de souligner que le phénomène humain criminel n’est pas global, mais divers, qu’il n’est pas le produit de forces obscures générales et abstraites, mais le corollaire d’un processus d’existence qui ne se comprend qu’à la lumière de la considération, pour le praticien, d’avoir devant soi un sujet original et singulier, qui évolue à l’intérieur d’un milieu hétérogène, qui vit distinctement des autres, qui est associé à un habitat particulier, qui développe sa propre intériorité, et qui chemine selon des règles variables. C’est à la compréhension de l’existence de cette condition subjective, corporelle et sociale que le phénomène criminel peut être appréhendé dans toute sa concrétude et ses particularités multiples, dans presque toute sa « suavité », non seulement afin de comprendre les motivations et les circonstances réelles qui ont conduit à la formation, très souvent, quoique pas toujours, inenvisagée au départ par l’auteur, du passage à l’acte, et également afin de prévenir réellement, et autant que faire se peut, la redite de l’infraction (qui, en réalité, et en rigueur de terme, n’est pas une redite, mais plutôt, sinon un « autre » passage à l’acte, du moins un second passage « fortement contrasté » par rapport au précédent).

La statistique criminelle pèche par un optimisme de calcul et par un manque d’humilité : elle se figure que par l’établissement méticuleux de moyennes dans un groupe elle peut faire des analogies avec les motivations dans les individus, et en déduire les idiosyncrasies. C’est là proprement l’erreur grossière de la criminologie. Le philosophe P. Ricœur avait bien perçu le travers de cette criminologie d’un autre temps, et c’est pourquoi nous ne pouvons nous empêcher de reporter ici ce qu’il a souligné, à ce propos, avec beaucoup, beaucoup de subtilités, dans son texte portant sur la question du droit de punir :

« Mais on ne peut pas conclure d’une moyenne dans un groupe à une motivation dans un individu [souligné dans le texte ; T. Ferri]. C’est là la faute méthodologique fondamentale de la criminologie lombrosienne et sociologique, d’avoir élaboré cet ‘être de raison’ que serait la tendance au crime comme si elle était présente dans un criminel donné parce qu’elle serait présente dans une société donnée. De même que l’étude de la mortalité n’explique pas la mort, la criminalité n’explique pas le crime [c'est nous qui soulignons ; T. Ferri]. On peut dire que le progrès de la criminologie s’est fait contre cette première criminologie grossière : le crime est une sorte d’œuvre humaine singulière, issue d’une personnalité en relation avec un milieu multiple, et c’est dans cette espèce de relation dialectique entre un milieu et une personnalité que, une fois, dans un certain endroit, naît un certain crime » (Voir P. Ricœur, « Le droit de punir », dans Cahiers de Villemétrie, no6, (II.A.106), 1958).

Quand on songe au fait que l’amour, l’événement, le caractère fortuit des occasions ou le concours des circonstances, etc., sont souvent à l’origine des passages à l’acte délictuels ou criminels, mais aussi au fait que leurs particularités viennent précisément, tantôt de ce qu’ils ne sont pas foncièrement prévisibles (on dit de l’amour qu’il nous « tombe » littéralement dessus, que l’événement est, par définition, inattendu ou circonstancié et, selon une optique arendtienne, qu’il se donne et se pense comme une « naissance »), tantôt de ce qu’ils sont vécus sur le mode de l’hétérogénéité pure, il en résulte l’exigence d’introduire, dans la pratique de la criminologie, toutes les nuances qu’impose à l’observation et à la réflexion ce que l’on peut nommer par l’expression de « variété humaine ». L’imprédictibilité des événements, la complexité des sentiments humains, le caractère unique qui leur est conféré ( = bien que les hommes semblent tous capables d’amour, il n’en demeure pas moins qu’ils le vivent tous de manière dissemblable et que l’être aimé apparaît à chaque fois comme irremplaçable ou insubstituable), tranchent avec le principe insipide de répétabilité derrière lequel courent un certain nombre de disciplines à vocation scientifique, telle que la statistique criminelle.

L’erreur de la criminologie statisticienne et démographique procède de son attachement au concept de population, au détriment de la notion d’individualité concrète. De sorte que cette espèce de criminologie, aux accents réductionnistes, simplificateurs et technocratiques, ne connaît pas les sujets réels qu’elle dit vouloir traiter (elle ignore les individualités, et les efface méthodiquement par un effet d’abstraction et de ratiocination), et ne connaît donc pas son sujet (elle ne songe même pas à rencontrer les auteurs de passages à l’acte infractionnels, « en personne », en « chair et en os »). S’il est un point qu’enseigne l’exercice et l’expérience criminologiques, c’est que rien de commun n’est identifiable, sur le plan méthodologique, entre, d’un côté, le mathématicien-démographe qui opère, dans le cadre de son bureau feutré, par calculs de probabilités et mises en tableaux de données statistiques générales sur les faits criminels et, d’un autre côté, le praticien de terrain qui pratique, à l’égard du public pénitentiaire, le savoir-faire des entretiens individuels, l’usage de l’écoute, la relation intersubjective, l’observation du milieu, l’appréciation du lieu d’existence et le recours à d’autres interlocuteurs et à des aides interventionnistes dans un souci de pluridisciplinarité et d’échanges. L’erreur d’une certaine criminologie contemporaine repose sur ce que nous nommerons un abus d’ignorance, qui consiste à éliminer l’ « individu réel » au profit du concept abstrait et creux de population, et à oublier qu’un individu est avant tout une personne au fondement de laquelle bouillonne toute la problématique du désir, au sens général et philosophique du terme, et qui se présente comme le produit d’un milieu avec lequel elle interagit pour tout autant en recevoir des déterminations que pour le constituer à son image et lui imprimer son empreinte. La criminologie gagne en hauteur, en prestige et en compétence à mesure qu’elle tient compte de la nécessité de promouvoir une approche empirique et presque artisanale du fait criminel et de la personnalité de l’infracteur, et sombre toujours un peu plus dans les méandres stériles de l’illusion scientiste à force de ratiociner et d’appauvrir l’humain en le dépouillant de ses déterminations accidentelles et de ses singularités qui sont pourtant au centre de la compréhension des passages à l’acte et de la prévention de la récidive. Pour ainsi dire, en criminologie, seul le nominalisme vaut (= il n’y a d’individus que réels, l’homme et la population en général ne sont guère que des vues de l’esprit dépourvues de toute réalité palpable), et cette approche se donne à tout le moins comme une mesure de prudence face à la montée du sécuritarisme qui aime à s’adosser à la notion de dangerosité et qui se nourrit inlassablement des ratiocinations abusives.

Le réquisit mortifère de la méthodologie quételetienne

A l’analyse, le réquisit méthodologique quételetien consiste à valoriser une démarche d’empilement et de compilation de données « en assez grand nombre » – démarche qu’on subsume souvent, en statistique, sous l’appellation de « collecte de données », afin de permettre, d’une part, l’élimination de ce qui ressortit à l’accidentel et à l’excroissance singulière, qui, soit dit en passant, s’apparentent, dans une pareille logique, et en quelque manière, à la mauvaise graisse de l’individu, et afin de favoriser prétentieusement, d’autre part, l’émergence de tables prédictives et totalisantes. A une telle démarche, il convient d’opposer une attitude beaucoup plus humble, dès lors qu’elle est plus pertinente et plus efficace dans la compréhension et la prise en charge des personnes condamnées. Car, ici comme ailleurs, tant dans la pratique pénitentiaire que dans celle de la pédagogie, il importe, non pas de plaquer des données statistiques ou formelles pré-fabriquées sur n’importe quel individu, comme s’il convenait de l’enfermer déjà dans un cachot, ou du moins de l’étiqueter définitivement, mais, tout au contraire, de « partir à la fois de ce qu’il est et de qui il est » pour l’accompagner humblement vers une élévation progressive consistant en une réappropriation de son histoire personnelle, en la formation de projets neufs et constructifs d’avenir, en la remobilisation de son énergie propre et en la reprise d’une dynamique toute intérieure de futurition. Dans les termes foucaldiens, cela revient à dire qu’il ne s’agit donc pas de « faire mourir » l’individu en le réduisant à l’état de membre d’une population et de le « laisser vivre » seulement au travers de données chiffrées, mais, tout à l’inverse, il s’agit de le « faire vivre » en tant qu’individu réel, au grand dam de la statistique criminelle, et de le « laisser mourir » comme simple élément de la statistique qui, comme son nom l’indique, se signale comme étant toute statique, au lieu de se révéler comme essentiellement dynamique, et qui, comme elle établit des calculs et des mises en tableaux de données passées, n’a fondamentalement rapport qu’à la mort. En ce sens, soit dit en passant, il n’est pas étonnant que le père du positivisme, A.Comte, se soit attaché à thématiser ce rapport à la mort de la religion positiviste, en tant précisément qu’elle a affaire à une société ou une humanité qui se compose de plus de morts que de vivants.

En d’autres termes, en raison de ce réquisit méthodologique, l’erreur de la criminologie, dans sa version par trop statisticienne, réside dans une double démarche excessive :

- d’abord dans le fait qu’elle élabore, à outrance, des ressemblances et des systématisations, et qu’à partir d’elles elle conclut à l’identité de tous les infracteurs et à la possibilité de généraliser tous les aspects des délits et des crimes. De sorte que ces extrapolations statistiques en viennent à fonctionner, dans le cadre du choix d’une telle approche réductrice, comme des systèmes de références à travers lesquels la réalité empirique subit des déformations, voire des négations. Le pis, c’est que ces déformations peuvent aller jusqu’à nuire à la compréhension du phénomène criminel et à aveugler l’ergoteur lui-même qui, par goût des opérations combinatoires et des classifications incessantes, ne se sent pas fâché de substituer à la réalité empirique, foncièrement truculente et contrastée, la banalité du chiffre ;

- ensuite, dans le fait qu’elle dissout, par habitude, la notion d’individu au profit du concept vain et creux de population. De surcroît, par souci de satisfaire à une logique purement comptable, elle s’organise en faisant disparaître l’élément intuitif et relationnel au bénéfice du seul registre discursif, qui est en fait bien incapable de rendre compte des passages à l’acte infractionnel. Ce faisant, à l’évidence, la statistique criminelle se ruine à la ratiocination, et, portée au pinacle, compromet sérieusement les chances de la compréhension du phénomène criminel et de la prise en charge effective des délinquants. Car l’optique statisticienne, en tout cas en criminologie, se donne comme si elle visait à construire des modèles invariants de population délinquante sans tenir compte des matières premières individuelles.

Pour ces raisons, nous sommes fondés à penser que, lorsqu’elle est consignée dans une logique simplificatrice du chiffre, la criminologie bat la campagne et qu’elle ne fait pas sens pour l’acteur de terrain, le praticien …

L’enjeu autour de l’orgueil humain

Quételet n’a de cesse de poser, dans son œuvre, que l’approche statisticienne, en criminologie, suppose l’acceptation du rétrécissement du champ de l’action humaine et de la liberté individuelle, et, au contraire, la valorisation de l’expressivité de causes naturelles et sociales définies comme supérieures et antérieures à l’agir humain. Il reconnaît que cette position de principe est difficile à admettre, parce qu’elle bouscule puissamment l’orgueil humain dans sa prétention à être au fondement de ses actes et au centre de l’univers :

« Ce globe, dont il était l’orgueilleux possesseur [l'humain ; T. F.], n’est devenu, aux yeux de l’astronome, qu’un grain de poussière flottant inaperçu dans l’espace » (Ibid. p. 11).

Si cette remarque de Quételet est à replacer dans le contexte scientiste du XIXe siècle, elle offre néanmoins l’intérêt de définir l’optique statisticienne, en criminologie, comme reposant sur le principe du refus de tout anthropocentrisme et l’exigence de l’orientation de la recherche vers la connaissance objective de causes extérieures. A cette fin, l’auteur de l’Essai de physique sociale se veut rassurant : bien que l’approche statisticienne implique le vacillement de la prétention des hommes à être à l’origine de leurs pensées et de leurs actions, l’humain n’a pas lieu d’en prendre ombrage, parce que, ce faisant, cette approche permet la découverte de lois immuables et rend possible l’amélioration des institutions. C’est donc en ces termes que Quételet s’adresse à ses lecteurs fétiches, à savoir les philosophes [voir, par exemple, quand il écrit ce qui «  mérite l’attention des philosophes », (ibid., p. 7 )] :

« Mais si chaque pas dans la carrière des sciences semble lui enlever [à l'homme ; T. F. ] une partie de son importance, il donne aussi une idée plus grande de sa puissance intellectuelle, qui a su pénétrer des lois qui semblaient devoir rester à jamais inaperçues ; et, sous ce rapport, son orgueil a tout lieu d’être satisfait » (Ibid., p. 11 et 12).

Par où l’on voit que, à bien y regarder, plutôt qu’à l’élimination du principe de l’orgueil humain, on assiste ici bien davantage, en réalité, à son déplacement et à sa radicalisation. Chez Quételet, la dimension orgueilleuse propre à l’homme ne se situe plus, en effet, du côté de la place que celui-ci occupe dans le monde ni du côté de la foi en la liberté, désormais reléguée par les tenants du positivisme au placard de la métaphysique stérile, mais du côté de la double prétention, d’une part, à connaître l’ensemble des processus et des mécanismes auxquels est assujetti le comportement humain et, d’autre part, à identifier les lois rationnelles et immuables par lesquelles se meuvent soi-disant les hommes. La position de Quételet n’annule donc pas la question des prétentions humaines, mais ne fait que la déplacer d’une prétention de liberté vers une prétention de connaissance : la vanité humaine conserve ici superbement tout son ridicule, puisque, à vouloir embrasser d’un seul regard la totalité des phénomènes humains, à vouloir soumettre la conduite humaine à des lois intangibles et universelles, sur fond de croyance d’un déploiement de l’histoire selon le schéma hégélien bien connu d’une sorte de « ruse de la raison », ici criminelle, le statisticien de la criminalité, dans son ivresse folle de connaissance désincarnée, n’aboutit qu’à s’illusionner et s’enorgueillir à pouvoir se hisser au point de vue de Dieu. Outre la reconduction de toutes les prétentions humaines, l’imposture statisticienne se caractérise donc nettement par le fait de s’inscrire dans le cadre général de ce qui a formé l’illusion du scientisme.

L’impasse regrettable de la statistique criminelle

En supposant l’existence d’une sorte d »être de raison’ auquel la société et les individus qui la composent obéiraient nécessairement, et ce, bien évidemment, à leur insu, la statistique criminelle refuse, par principe, d’admettre la possibilité de l’auto-positionnement des sujets et celle de l’indétermination caractérisée par les ruptures et les hiatus dans la conduite que se forment les hommes. Se plaçant uniquement du point de vue macroscopique et désireuse de « perdre de vue l’homme pris isolément », l’optique quételetienne est confrontée à une impasse qui peut paraître, à bien des égards, regrettable. Car, en affirmant que : « La société renferme en elle les germes de tous les crimes qui vont se commettre (…). C’est elle, en quelque sorte, qui prépare ces crimes, et le coupable n’est que l’instrument qui les exécute » (Ibid., p. 10), Quételet ne fait pas qu’évacuer, de fait, la question de la responsabilité individuelle et le principe du discernement sur lesquels repose pourtant tout l’édifice judiciaire moderne, il tient également pour responsable l’ensemble des institutions des maux de la société. Dans une telle perspective, si la culpabilité est fondamentalement perçue comme sociale et s’il convient, pour enrayer le crime, d’améliorer avant tout les institutions sous l’influence desquelles les individus, réduits à de piètres pantins anodins, sont placés, il s’ensuit logiquement que les individus devraient échapper à tout jugement et que seule la société devrait être punie à proportion du taux, calculé par le statisticien, de la délinquance. Dans ce schéma-là, on pourrait imaginer que tel ou tel pays soit condamné à payer des dommages et intérêts aux victimes, en fonction des pourcentages périodiques de la délinquance qu’il a permise ou causée, et qu’il soit fortement exhorté, en retour, par des instances, par exemple, internationales, à prendre toutes les mesures sociales pour endiguer la criminalité à un niveau institutionnel et étatique, par exemple en distribuant autrement les richesses, en favorisant le travail, en garantissant un niveau de vie décent à tous, en rasant les prisons ou en repensant, à de nouveaux frais, la prise en charge de la délinquance en dehors d’une logique de stricte punition ou humiliation. Or, en réalité, il n’en est rien, et c’est bien l’inverse qui se produit : ce qui prévaut toujours aujourd’hui, c’est que seuls les individus sont tenus pour coupables et donc condamnés, et que les institutions perpétuent, à tort ou à raison, leur modèle de fonctionnement. Dans le domaine de la criminologie, il est pour le moins surprenant que des statisticiens contemporains inconséquents restent encore brutalement prisonniers de cette tradition de punition individuelle et de construction d’établissements pénitentiaires dont Quételet pourtant, à sa manière, dénonçait déjà les défauts et les vices.

Tony Ferri

Bibliographie

- FERRI Tony, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012 ;

- FOUCAULT Michel, « Les mailles du pouvoir », dans Dits et écrits, tome 2 (1976-1988), Paris, Gallimard (coll. « Quarto »), 2001, pp. 1001-1020 [297] ;

- NORMANDEAU André, « Faut-il transformer ou abolir la probation ? Notes de lecture », dans Criminologie, vol. 12, no 2 intitulé « Probation : aide ou contrainte ? », Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1979, pp. 89-105 ;

- QUETELET Adolphe, Sur l’homme et le développement de ses facultés ou Essai de physique sociale, premier et second tomes, édition en ligne de la Bibliothèque nationale de France (Gallica, bibliothèque numérique) ; lien : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k81570d ;

- RICOEUR Paul, « Le droit de punir », dans Cahiers de Villemétrie, no6, (II.A.106), 1958 ;

- RICOEUR Paul, Le juste, la justice et son échec, Paris, l’Herne (coll. « Carnets de l’Herne »), 2006;

- ROY Philippe et BROSSAT Alain (sous la direction de), Tombeau pour Pierre Rivière, Paris, l’Harmattan (coll. « Esthétiques »), 2013.



La peine de prison : de la nécessité à la futilité (par Tony Ferri)
7 mai, 2013, 19 h 25 min
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La peine de prison : de la nécessité à la futilité

Propos introductifs

Il n’est pas rare de lire ou d’entendre, ici ou là, des politiciens, relayés par quelques journalistes ou chercheurs, rapporter, et même radoter, que « la prison est une nécessité de la République ». Cet énoncé associant la pénalité à l’emprisonnement dans des liens confraternels et insécables est au demeurant typique et éculé, puisqu’il remportait déjà un franc succès dès la naissance de la prison pour peine, au sortir de la Révolution française. Et, pendant toute la période de consolidation et de sophistication de la pénalité d’emprisonnement, au cours de la première moitié du XIXe siècle, il s’est trouvé maintes fois repris et récupéré selon les caractéristiques et les besoins de l’époque, et a continué, jusqu’à aujourd’hui, à définir la prison comme « un mal nécessaire ». [Sur ces rappels historiques, voir T. Ferri, Qu’est ce que punir ? Du Châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012]. L’argument d’une nécessité de la prison, davantage supposée que réelle, et davantage adossée à un soubassement puissamment idéologique plutôt qu’à une réflexion authentique, est si indéracinablement ancré dans les mentalités (le propre du préjugé n’est-il pas d’être indéracinable ?, cf. Descartes) et si fortement soumis au mécanisme de la répétition magnétophonique (sur ce point, revoir la thématique cartésienne autour du perroquet) que les tenants de la peine de mort, tant parmi les républicains que parmi les royalistes et les bonapartistes, ne se privaient pas non plus déjà de l’utiliser dans les mêmes conditions et selon une même ligne réactionnaire et conservatiste : « La peine de mort, c’est une nécessité, c’est un mal nécessaire », etc. Il a appartenu notamment à A. Camus de rappeler, dans les années 1950, le lien indéfectible et suranné, bien plus que réfléchi, qui unit habituellement la pénalité du moment à la notion d’une prétendue « nécessité » de son exécution :

« On n’hésite pas au contraire à présenter la peine de mort comme une regrettable nécessité, qui légitime donc que l’on tue, puisque cela est nécessaire, et qu’on en parle point, puisque cela est regrettable » (voir A. Kœstler et A. Camus, Réflexions sur la peine capitale, Paris, Calmann-Lévy/Livre de Poche, 1957, p. 122). Et, plus loin : « Nous étouffons sous des paroles feutrées un supplice dont on ne saurait affirmer la légitimité avant de l’avoir examiné dans sa réalité. Loin de dire que la peine de mort est d’abord nécessaire et qu’il convient ensuite de n’en pas parler, il faut parler au contraire de ce qu’elle est réellement et dire alors si, telle qu’elle est, elle doit être considérée comme nécessaire » (Ibid., p. 123).

Il est frappant de constater que l’on peut, dans ces paragraphes camusiens cités, remplacer l’expression de « peine de mort » par celle de « peine de prison », sans causer aucun dommage au vieux principe de l’association repérée et susmentionnée de la pénalité, ici d’emprisonnement, à un mal nécessaire – association qui constitue, au fond, la base de l’existence et du prolongement des parcs pénitentiaires, et dont la portée est, du reste, infiniment plus politique ou idéologique que scientifique. Car, osons poser la question : dans l’intérêt, non pas de quoi, mais de qui la peine de prison est-elle nécessaire ? Et pourquoi serait-elle nécessaire quand il s’agit de l’appliquer à des voleurs ou à des toxicomanes en déserrance, plutôt qu’à des délinquants financiers d’envergure (qui sont infiniment plus voleurs et viscéralement drogués à l’argent ) ? Pourquoi s’en prendre « nécessairement » à l’ « arabe  du coin» souffrant d’insertion sociale ou professionnelle, plutôt qu’au banquier-bandit confortablement assis dans son fauteuil en cuir ? Dans un contexte de la fête du travail relative au 1er mai, on ne peut évacuer cette autre question : dans quelle intention accuse-t-on les salariés, qui défendent tant bien que mal leur droit au travail, d’actes de délinquance, et, à l’opposé, selon quelle logique inavouable, selon quel coup de force ou tour de passe-passe exonère-t-on les manipulations douteuses, voire honteuses, des boursicoteurs-banqueroutiers malgré le coût fracassant que de telles spéculations ne manquent pas d’engendrer en termes humains et financiers ? Mais c’est que la peine de prison est toujours dite nécessaire seulement « pour les autres », en tout cas essentiellement pour cette frange spécifique de la population que les Anciens nommaient la plèbe… Et de quoi se préoccupe en réalité l’État, à l’aide de ses divers appareils policiers et judiciaires, ainsi qu’à travers l’affichage de réunions faussement consensuelles (« consensus », terme à la mode !) – qui sont manifestement relayées par quelques profiteurs propagandistes du système dont la lourdeur des propos n’a d’égal que l’inertie qu’ils exhalent de derrière leur bureau feutré et anesthésique -, sinon de meurtrir toujours un peu plus la population plébéienne et d’asseoir insolemment l’hégémonie de quelques-uns ?

Au-delà de l’aspect politique, c’est sur le terrain même de la recherche scientifique et de l’analyse de l’expérience pénitentiaire, qui nous est professionnellement et scientifiquement familière, que nous voulons ici nous situer, et c’est tout particulièrement sous l’angle d’un hypothétique progrès péno-pénitentiaire, derrière lequel se dissimulent mal des mécanismes de pérennisation de l’idéologie de la prison comme mal nécessaire, que nous aborderons la question de l’état actuel de l’univers carcéral.

La fausse dynamique des prisons : l’illusion du changement

Certains chercheurs, dans le domaine des sciences sociales, se sont attachés à souligner que la prison a indéniablement connu, depuis quelques décennies, des transformations dans son organisation et son fonctionnement, au point que sa structure traditionnellement décrite comme disciplinaire n’en constituerait plus le pilier fondamental, mais seulement un support dorénavant complexifié et redoublé par d’autres aspects post-disciplinaires. Loin de rester influencée par l’idée de totalité, loin de relever de ce que E. Goffman subsume sous l’expression de « total institution », la prison aurait déjà fait l’objet, selon eux, de mutations et d’améliorations, de sorte qu’elle serait plus compatible aujourd’hui aussi bien avec l’exigence de démocratie qu’avec l’émergence d’une sensibilité davantage marquée par l’instauration d’un nouvel esprit de gestion des populations délinquantes qui ne soit plus de nature purement punitive. Pour caractériser ces éventuelles transformations contemporaines qui auraient eu un impact décisif sur la manière de prendre en charge les délinquants en milieu fermé, les adeptes de ce prétendu bouleversement insistent sur l’idée que le modèle carcéral revêtirait présentement une forme post-disciplinaire, éloignée des seuls motifs de la punition, de la correction et de la normalisation qui constituaient jadis la vocation première de l’emprisonnement. En d’autres termes, quoique promise à demeurer dans les principes premiers qui l’ont fait naître, la prison serait appelée à changer et à s’adapter aux transformations de la société, à intégrer les critiques et les accusations dont elle fait l’objet depuis son apparition au sortir du XVIIIe siècle, et à répondre aux exigences et aux sensibilités du temps présent. Bref, tout en demeurant la même, la prison changerait, et ce changement de configuration et de fonctionnement serait alors identifiable à l’intérieur de cet espace qui n’est occupé ni tout à fait par les techniques de discipline ni absolument par la pénologie du type actuariel. Rompant, d’une part, avec l’ancienne et unique volonté de dresser des corps et d’infléchir les comportements par un traitement éducatif, et ce selon le modèle typiquement correctionnaliste mobilisant les vieilles notions de responsabilisation, d’imputation et de moralisation et, d’autre part, nouvellement ouverte à la recherche actuellement à la mode d’une mise en œuvre de techniques portant sur la classification, l’évaluation et la gestion de groupes humains dangereux ou des populations à risque, un modèle post-disciplinaire tiendrait progressivement lieu et place de l’inertie habituelle de l’institution carcérale. Le milieu carcéral n’obéirait plus vraiment aux mêmes règles d’organisation et de fonctionnement, telles qu’elles ont été édictées dès la formation du projet pénal de l’emprisonnement, mais, en s’ouvrant aux mutations sociales, à des nouvelles formes de pénologie, à des interventions extérieures et aux critiques avec lesquelles il a toujours été aux prises, il s’accompagnerait, dès lors, de mécanismes de « détotalitarisation » et d’effritement de la Babylone carcérale. Autrement dit, seraient donc à l’œuvre aujourd’hui, au sein de certains établissements pénitentiaires occidentaux de type républicain, et tout particulièrement dans quelques pénitenciers à titre expérimental, une nouvelle forme de gouvernementalité, un autre style d’exercice du pouvoir, et même une complexification des relations intra-muros indexées sur une mobilité, au moins partielle, des places que sont censés occuper les individus en prison et des fonctions qu’ils sont appelés à y remplir – étant entendu qu’une telle plasticité aurait pour conséquence de rendre plus incertaine la frontière entre les détenus et les personnels, les reclus et les membres de l’encadrement. En de telles conditions, alors que, traditionnellement, la prison était soumise à un régime très différencié et à une coupure radicale entre ceux qui y sont prisonniers et ceux qui s’y trouvent dans l’exercice de leur fonction, la prison d’aujourd’hui serait plutôt marquée par le commencement d’un processus d’éclatement des frontières, par le début d’une dilution des différences statutaires, par l’avènement d’un croisement des droits et des privilèges, et donc par l’accession des détenus à des formes de pouvoir, certes encadrées, mais pas moins réelles. Cette idée d’un mécanisme contemporain d’une déconstruction du modèle carcéral traditionnel peut être interrogée et analysée à travers ce qu’en mentionne un de ses porte-paroles, et à travers notamment le vocable de « détotalitarisation » qu’il utilise. Il a été réservé, en effet, à G. Chantraine d’essayer de démontrer que la tendance actuelle du mode de gouvernementalité de certaines prisons canadiennes, en particulier de trois pénitenciers fédéraux, consistait dans un au-delà du disciplinaire stricto sensu1, et que cette dimension post-disciplinaire du fonctionnement carcéral trouvait à se justifier par au moins quatre théorèmes majeurs, à savoir :

- d’abord, par le théorème de la promotion de la citoyenneté qui se caractérise par un encouragement à une évolution positive des droits des détenus qui, à l’intérieur de l’enclave pénitentiaire, et dans la mesure où ils sont, sous l’effet de l’amplification des critiques et des contrôles extérieurs vis-à-vis des prisons, désormais davantage entendus, et respectés, demandent à ce que soient satisfaits leur besoin croissant d’une prise en compte de leurs droits, leur souci constant de faire en sorte que ces droits soient réellement appliqués, et leur volonté irrépressible de se voir dotés d’un véritable statut de citoyen. Cette tendance aurait pour objectif à la fois de promouvoir l’image du citoyen à côté de celle du détenu, et de lutter contre cette zone de non-droits qui a tant terni l’image des prisons pendant de nombreuses décennies. Voici ce qu’indique particulièrement le chercheur : « Le dispositif d’enfermement est alors contraint d’inclure la critique juridique dans son propre fonctionnement. La poussée des droits, et surtout l’ouverture de canaux de plaintes externes et le renforcement d’instances de contrôle extérieures constituent progressivement un outil de protection contre les abus de pouvoir d’une administration désormais moins souveraine, et c’est là une réelle nouveauté2 » ;

- ensuite, par le théorème de l’instauration d’un « ordre communicationnel », qui est le pendant d’un système fonctionnant selon la modalité du leadership et qui consiste dans le fait de veiller à ce que, à l’intérieur des murs carcéraux, les reclus soient appelés à y jouer un rôle plus important, à y être les acteurs de leur vie, à y expérimenter les structures démocratiques et à y promouvoir des espaces et des temps de parole afin de lutter efficacement contre les bagarres, les refus de réintégrer, les émeutes ou les tentatives d’évasion qui sont autant de formes et d’expressions de rejet, par la violence, d’un espace communicationnel authentique. Dans les termes qui sont ceux du sociologue, nous trouvons la mention suivante : « La nouveauté réside donc ici dans le fait que ce qui relève dans d’autres configurations d’une négociation pragmatique et informelle de l’ordre – imbrication des rapports de communication et des rapports de pouvoir – est aujourd’hui formellement intégré à une stratégie de gouvernement à travers les principes de sécurité active », en tant qu’ « elle apparaît comme un mode de production de l’ordre sous-tendu par la volonté d’influencer par la persuasion et la communication des types de comportements conformes aux objectifs de l’institution, plutôt que de les imposer par la force ou par des mesures disciplinaires 3» ;

- puis, par le théorème de la progressivité et de la différenciation du régime de détention qui, sur la base d’expertises psycho-sociales, et, le cas échéant, d’avis issus de commissions pluridisciplinaires et de rapports socio-éducatifs portant sur le comportement des condamnés, a pour objet d’orienter ces derniers vers tel type d’établissement plutôt que vers tel autre, par exemple vers un établissement plus sécurisé où les espaces récréatifs sont davantage limités et les portes souvent fermées, ou, au contraire, vers un établissement où ils peuvent jouir davantage d’autonomie. Tout ceci répondrait à l’objectif préalable d’identifier leurs besoins, de les relier à une catégorie de condamnés selon le type d’infractions commises et l’empilement des facteurs de risque, et de les soumettre à un programme thérapeutique adapté, consenti par eux et corrélé au principe de prévention de la récidive et de gestion des populations dangereuses. Nous trouvons sous la plume du chercheur la conclusion suivante : « Les programmes psychosociaux basés sur l’hybridation des risques et des besoins s’inscrivent ainsi dans une donne qui n’épouse plus strictement le projet disciplinaire4 » ;

- enfin, par le théorème de la méritocratie qui, étant fondé sur le principe de l’effort et sur l’aptitude au changement, s’illustre par le fait de distribuer les bons et les mauvais points, les punitions et les récompenses (mais surtout les bons points et les récompenses pour étayer une logique de l’exhortation et de l’émulation), en fonction du comportement des détenus qui tentent d’obtenir tels ou tels avantages promis par l’administration s’ils réalisent ce qui leur est demandé et ce qu’on attend précisément d’eux. Il s’agit du « système bonbon », selon une dénomination québécoise de ce phénomène d’incitation, qui correspond au « système de la carotte », en France. Dans l’ordre carcéral post-disciplinaire, on peut observer, selon l’auteur, l’existence « d’un système complexe de privilèges, tout à la fois outil de pacification et de stabilisation des relations au sein de la prison, condition sine qua non de la coopération des détenus et de leur participation à leur propre assujettissement, et source d’inégalités significatives entre détenus 5».

En soulignant l’émergence de nouveaux dispositifs et de pratiques inédites au sein de certains pénitenciers outre-Atlantique de niveau de sécurité intermédiaire, l’auteur de l’article donne à croire que, finalement, la prison pour peine n’est pas condamnée à demeurer du côté de l’immobilisme, mais qu’elle peut s’émanciper de son propre carcan et de son propre poids la clouant au sol par l’accomplissement d’une rupture post-disciplinaire qui serait, ici ou là, déjà en marche dans certains établissements pénitentiaires, tout particulièrement au Canada. Ce que le chercheur consigne à l’intérieur de ses analyses, c’est l’idée, selon nous massive, qu’il existe aujourd’hui différentes modalités de l’enfermement, qu’il y a une hétérogénéité des prisons, et que l’institution carcérale, se déclinant au pluriel, n’est pas seulement de nature disciplinaire ou anatomo-politique, ainsi que l’avait perçu M. Foucault, mais qu’elle est aussi une structure ouverte, en mouvement, intégrant des éléments propres aux techniques démocratiques et favorisant la création d’espaces libres. Tout ceci semble constituer une grave illusion, et rien de décisivement nouveau ne ressort de cette description en quatre points que donne le sociologue quant à la supposée émergence d’une prison post-disciplinaire. Les quatre théorèmes évoqués méritent d’être lus avec un regard critique et beaucoup de prudence, du moins à partir de l’expérience française.

Discussion du premier théorème

Tout d’abord, s’agissant du premier théorème, par cela seul que l’emprisonnement constitue fondamentalement un acte de mise en retrait de la société civile d’individus condamnés, par cela seul que cet acte s’identifie, selon le témoignage de prisonniers, à une forme de mise à mort multidimensionnelle, c’est-à-dire sociale, familiale, parentale, professionnelle, sentimentale, sexuelle, économique, etc. (« je suis comme mort », dit le prisonnier, ce qui fait écho à un acte violent de désocialisation totale), il n’y a pas place pour l’exercice d’une citoyenneté authentique, puisque, à la suite d’une incarcération, le prisonnier, qu’il soit condamné ou prévenu, perd immédiatement « tous » ses droits (de se déplacer et de circuler librement, d’exister auprès de ses proches, d’aimer sa femme, d’élever ses enfants, de profiter de son logement, de travailler librement chez un employeur, qui, du coup, et dans la plupart des cas, mettra un terme à son emploi, de participer à des rencontres culturelles, à des soirées amicales, à des compétitions sportives, à des rassemblements communautaires désirés, de choisir ses plats, son médecin traitant, ses livres à lire, de vivre sa vie sexuelle et de disposer sans surveillance de son corps, de bénéficier simultanément de l’ensemble de ces libertés et réjouissances, etc.), et l’intégralité de sa dignité, ne serait-ce que par sa nouvelle condition de détenu qui le marquera à vie au travers de son casier judiciaire, des souvenirs indélébiles qui lui resteront gravés à jamais dans sa mémoire, et des privations lentes, durables et insidieuses subies qui ont forcément un impact au-delà même du temps d’incarcération. La liberté de culte ou d’association, les activités sportives, les visites rendues au parloir, la consultation du psychologue, et choses semblables, qui ont cours en détention, ne sauraient oblitérer, en premier lieu, le fait qu’elles sont « autorisées » et « encadrées » dans un espace clos et que, à ce titre, elles ne sont aucunement le fruit d’une spontanéité ou d’un désir authentique, et, en second lieu, le fait qu’elles constituent des moments de relâchement temporaire sans lesquels la gestion des prisons serait impossible et la promiscuité des individus contraints à l’enfermement invivable tant pour les détenus que pour les personnels. A supposer même que la prison connaisse, un jour, une démultiplication des droits, il importe de ne pas oublier que ces droits s’exerceraient toujours à l’intérieur d’un cadre restreint, réglementaire et sécuritaire, et que, aussitôt libérés, il y aurait loin à ce que les détenus regrettent le temps où ils jouissaient de ces droits. Si une telle démultiplication arrivait, il conviendrait donc d’attribuer l’hypothétique inflation des droits des détenus, non pas à un processus de démocratisation consenti ou forcé des établissements pénitentiaires ou à une volonté sérieuse de rompre avec la logique de disciplinarisation des individus, mais à la tendance, en creux, à produire nécessairement une l’illusion de liberté dans l’enclave pénitentiaire, et cela afin de limiter les conflits et les dérapages en milieu fermé, de mettre en place des gardes-fous, des petits espaces d’oxygénation dans un endroit, par définition, mal aéré et confiné, et de laisser poindre, ici où là, des moments de répit, des espaces ou des intervalles de décompression, des éléments qui font figure de soupapes de sécurité aux vertus tout à la fois anxiolytiques et antalgiques, voire anesthésiques. La prison est et demeure un espace de non-droits, un antimonde violent, incertain, où règnent l’apparence, la manipulation, l’intimidation, la menace permanente et les rapports de domination, et si, sous la pression de la sensibilité démocratique, certains droits peuvent être, ici ou là, revendiqués, ou partiellement attribués, ils ne sont pas autre chose qu’un cautère sur une jambe de bois. Le premier théorème d’une prison post-disciplinaire est un leurre.

Discussion du deuxième théorème

En second lieu, le théorème de l’instauration d’un ordre communicationnel en prison, s’il répond aux exigences de notre temps, où débats, espaces d’échanges et groupes de parole sont les maîtres mots démocratiques, il n’en constitue pas moins le reflet de stratégies élaborées et de concessions faites par l’Administration pénitentiaire, non pas essentiellement pour ouvrir la prison aux revendications démocratiques, mais pour fluidifier les relations intra-muros entre les détenus et les personnels, concéder aux prisonniers le mirage de prendre part aux décisions qui les concernent, et adoucir les tensions et les conflits que ne manquent pas de générer le confinement permanent, la promiscuité contrainte et les frustrations en tous genres dans cet univers clos sur lui-même que constitue la prison. Car la prison, qu’on le veuille ou non, ne s’ouvre que craintivement et timidement sur l’extérieur, contrôle toujours scrupuleusement les entrées et les sorties, jette, en dehors de la correspondance entre les détenus et les avocats, un regard assidu sur les lettres que rédigent les reclus et qui ont vocation à sortir de l’établissement, accueille des intervenants extérieurs avec parcimonie et frilosité, rappelle aux personnels l’obligation d’observer discrétion et silence sur ce dont ils sont directement témoins, et recourt, chaque fois que les circonstances le réclament, à l’autorité intransigeante dont elle est investie, voire à la force, pour faire appliquer sa volonté et emporter la décision en cas de litige. L’instauration d’un ordre communicationnel en détention n’est pas destinée à autre chose qu’à valoriser l’image des prisons à l’attention d’un extérieur qui soit se moque de ce qui se passe à l’intérieur des murs et de la forteresse imprenable, soit méconnaît totalement l’organisation et le fonctionnement des différents types d’établissements pénitentiaires, et tout l’effort de l’institution ne consiste qu’à tempérer les ardeurs des uns et qu’à produire, chez les autres, une impression de participation à la « vie carcérale », qui n’est autre qu’une existence composée de chimères, de fantômes et d’un vide abyssal. Cet ordre communicationnel, qui, rappelons-le, n’est pas nouveau, puisqu’il existe déjà aussi bien dans les ailes et les quartiers, qu’au sein des ateliers et de la cuisine, ne sert qu’à contenir et à réfréner une surpopulation de détenus en souffrance, toujours prête à exploser ou à se mutiner, dès lors qu’elle succombe à un trop-plein de frustrations et de besoins non satisfaits. Et les leaders, qu’on trouve, par exemple, parmi les auxiliaires (les fameux « auxis » dans les prisons françaises) ou parmi les aides des chefs d’ateliers, à qui l’administration confie activités et tâches à caractère professionnel, à qui elle délègue, dans le cadre de commissions d’attribution, un certain nombre de pouvoirs, à commencer par ceux d’être les porte-voix du règlement intérieur, de circuler plus librement dans les ailes, d’être en position de privilégiés à l’égard de la masse carcérale à condition qu’ils revêtissent la posture d’exécuteurs d’ordres, sont généralement bien adaptés à l’institution et ont vocation de s’illustrer comme des faire-valoir d’une administration soucieuse d’apparaître comme ayant une morale et comme bien traitante. Nul ne saurait être la dupe de ce principe du leadership, qui ne consiste finalement qu’à reproduire le système des inégalités primitives, à aggraver le sentiment d’insécurité des détenus qui comprennent vite que le fonctionnement pénitentiaire repose sur un jeu d’intérêts dont le premier bénéficiaire est avant tout et surtout l’administration, à favoriser la division au sein des équipes, et à faciliter l’entretien du mouchardage, de l’espionnage et du contrôle mutuel dont le résultat escompté par l’encadrement est l’annulation des velléités de concertation et du désir de conspiration.

Discussion du troisième théorème

En troisième lieu, le théorème selon lequel l’institution se doterait désormais de nouvelles stratégies de pouvoir et de techniques de persuasion neuves, afin, d’une part, d’amener chaque détenu, pour ainsi dire de son propre chef, à se conformer à ses attentes et à des besoins identifiés par elle, en termes d’adhésion aux procédures thérapeutiques et d’acceptation de l’orientation vers un régime de surveillance et de soins particuliers, et afin, d’autre part, de modérer les risques et de prévenir les tendances au récidivisme à l’issue d’expertises et de rapports émis par des spécialistes et des agents évoluant à l’intérieur de commissions pluridisciplinaires, n’apporte rien de nouveau à la compréhension du système pénal adossé à la pénalité d’emprisonnement, et n’est pas la caractéristique fondamentale d’une prison post-disciplinaire, puisque ces éléments de pétrification du désir humain se retrouvent dans le projet même de la création des prisons pour peine. M. Foucault avait déjà bien repéré l’idée selon laquelle le mouvement de disciplinarisation des délinquants et la volonté de soumettre ces derniers au travail permanent et insidieux de l’anatomo-politique, à l’intérieur de l’enceinte pénitentiaire, consistaient originellement à produire, chez ceux qui en font l’objet, une sorte de retour comportemental, un bénéfice de normalisation, quelque chose de positif et de profitable, puisqu’une telle recherche est destinée à insuffler, dans l’esprit et le cœur de ceux qui ont commis incartades et écarts infractionnels, des réactions d’adhésion, de consentement et de participation au projet initial de transformation de soi, au détriment de toutes velléités de résistance et d’affirmation individuelle contre la collectivité. Le registre disciplinaire a vocation d’imposer sa loi, sinon par un effet de contrainte, du moins, et plus efficacement encore, par des actions de conditionnement et de domestication, en provoquant les sentiments de plaisir et de peine, en orientant le désir, en pénétrant et s’instituant au centre de l’élan vital des individus pour en prendre presque le contrôle à leur insu. Voici toute la force insidieuse du pouvoir capillaire, auquel est en proie la discipline, et qui a été thématisé par la pensée foucaldienne : il s’agit de cette puissance d’être simultanément partout et sempiternellement nulle part, d’être sournois, difficilement identifiable ou localisable, de se réadapter sans cesse, de se dissimuler sous diverses formes et apparences, et de rebondir en permanence et inlassablement. Tout l’enjeu de la discipline est là, dans ce projet de transformation radicale de l’individu et dans cette volonté d’inféodation des délinquants, qui ont rompu le pacte social, à l’activité pénétrante et incursive qui les écrase et à laquelle, finalement, ils consentent comme s’ils finissaient par laisser accaparée toute leur énergie par l’institution péno-pénitentiaire de pétrissage (de malaxage) et de pétrification (de fossilisation) des corps – une pareille institution préférant, par principe, la fadeur à la pétulance. Le périmètre pénitentiaire délimite les bornes au-delà desquelles le détenu ne peut s’aventurer sans avoir été préalablement assujetti aux techniques de discipline, à la surveillance de l’encadrement disciplinaire, aux avis des professionnels des prisons et des experts psychiatres. A maintes reprises, on observe que la persistance d’une résistance, de la part d’un détenu, les formes de désobéissance ou d’opposition qu’il manifeste, sont lues, non pas comme un désir d’affirmation de soi ou un effort d’adaptation, non pas non plus comme un réflexe de survie au milieu d’un univers fortement hostile, mais comme la confirmation de ce que le réfractaire n’est pas encore corrigé, comme la preuve que le traitement qu’il reçoit est mérité, comme la validation du diagnostic opéré par les experts et les professionnels du terrain et comme la ratification de l’orientation, initialement envisagée, de l’individu vers tel ou tel régime de détention – voire, en tout dernier stade, vers tel ou tel aménagement de peine lorsque cela est devenu consensuellement utile et admis par tous – qui soit approprié à son « profil « perçu d’abord comme irrémédiablement inadapté, pernicieux ou asocial. Le théorème de la progressivité du parcours pénal et de la différenciation des régimes de détention, en lien avec le principe de l’identification des « besoins » et du « profil » psychosocial de chaque condamné, est au fondement même de la prison pour peine, se retrouve jusqu’au cœur du projet de la formation de la pénalité d’emprisonnement, s’illustre aujourd’hui, en France, au travers d’instances et de commissions pluridisciplinaires réunissant experts, magistrats et professionnels de terrain, et cela jusqu’au C.N.O. (Centre national d’orientation), devenu maintenant le C.N.E. ( Centre national d’évaluation), et ne fait que confirmer cette réalité que la prison est un lieu de mise en retrait des délinquants aux fins originellement de garde, de scrutation et de neutralisation.

Discussion du quatrième théorème

En quatrième et dernier lieu, le théorème fondé sur le principe de la méritocratie, sur le système de la punition et de la récompense, sur le motif d’une réponse bicéphale alternant positivité et négativité en fonction du comportement de ceux auquel il s’applique, est caractéristique de tous ces lieux d’enfermement et de conditionnement qui ont vu graduellement le jour au sortir de la Révolution française et qui ont été perfectionnés principalement durant tout le XIXe siècle, et constitue même sans doute leur trait d’union formel. Il n’y a pas, en effet, d’institutions disciplinaires qui ne soient pas adossées au principe méritocratique : ainsi de l’école, de la caserne, de l’asile ou de l’hospice, de la prison, etc. Par où l’on voit que l’effet pervers du système des punitions et des récompenses, l’effet secondaire négatif de l’exhortation à l’émulation entre les détenus en vue de recevoir avantages ou félicitations, est double :

- d’une part, il consiste à provoquer des profils de détenus tellement adaptés au régime de la détention qu’ils ne peuvent plus entrer dans une procédure de préparation à la sortie, qu’ils ne peuvent plus coller à un programme de réadaptation sociale et de reclassement ;

- d’autre part, il indique la dérive possible et observable selon laquelle tout détenu est tenté d’imposer ses prérogatives et son propre pouvoir aux autres détenus et selon laquelle chacun sert prioritairement, sous le couvert d’un mandat pénitentiaire reçu, ses propres intérêts. Pour obtenir un avantage quelconque, le détenu est fortement invité, surtout au sein de cet univers insecure et hostile, à se conformer aux sollicitations de ceux qui pilotent la détention, ce qui a pour conséquence d’anéantir très tôt les formes de solidarité et l’instinct de rassemblement, qui pourraient jaillir, ici ou là, chez ceux qui forment un même groupe d’individus, réduits à la plèbe ou à la bohème, en tant qu’ils appartiennent à la même catégorie d’exclus-reclus.

Ces avantages et ces « petits » profits revêtent plusieurs aspects en prison : s’ils peuvent favoriser l’amélioration des conditions de vie en détention (se matérialisant, par exemple, par le bénéfice du droit de se doucher plusieurs fois par semaine et plus de fois que les autres, par la possibilité de profiter personnellement d’une entorse au règlement, par le fait de pouvoir sortir plus aisément de la cellule et de circuler avec une certaine latitude en détention, par l’attribution de denrées supplémentaires, par un don de tabac, etc.), ils peuvent tout aussi bien déboucher sur l’octroi de réduction de peine, que faciliter les permissions de sortir et l’accession à un aménagement de peine. Mais ils convergent tous vers un même point focal : il s’agit, en effet, de prérogatives fondamentalement correctionnalistes, en ce sens qu’elles concernent directement l’assouplissement du régime de détention, en fonction du comportement des intéressés. Le corollaire d’un tel système est l’instauration et la reconduction d’un inégalitarisme organisationnel et fonctionnel au sein de la prison, la division et la désolidarisation des groupes, la propagation contaminante et silencieuse de la jalousie et de la violence, l’exacerbation de la recherche des règlements de compte, tout ceci alimentant et justifiant, en retour, le système mis en place, car tout est fait pour que rien ne vaille mieux que de s’employer à s’adapter au régime de détention, plutôt que de chercher à le transformer. La méthode de l’exhortation et de la récompense n’est, de toutes les façons, pensable et réalisable en détention que sur fond de procédure disciplinaire et de commissions de discipline qui en sont les contreparties consubstantielles et qui sont singulièrement empreintes d’infantilisme. En ce sens, l’écho dont se fait M. Foucault du récit d’une détenue, dans les lignes qui suivent, n’a rien perdu de son actualité fraîche :

« L’autre jour, je parlais avec une femme qui a été en prison, et elle disait : ‘Quand on pense que moi qui ai quarante ans, on m’a punie un jour en prison en me mettant au pain sec’. Ce qui frappe dans cette histoire, c’est non seulement la puérilité de l’exercice du pouvoir, mais aussi le cynisme avec lequel il s’exerce comme pouvoir, sous la forme la plus archaïque, la plus puérile, la plus infantile ». Et de conclure : « La prison est le seul endroit où le pouvoir peut se manifester à l’état nu dans ses dimensions les plus excessives, et se justifier comme pouvoir moral »(Voir l’entretien entre M. Foucault et G. Deleuze intitulé « Les intellectuels et le pouvoir », dans Dits et Écrits, éd. Quarto Gallimard, 2001 [1994], no 106, p. 1178).

Bibliographie

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URL : www.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2006-3-page-373.htm.

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- FERRI Tony, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012.

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- GONIN Daniel, La Santé incarcérée, médecine et conditions de vie en détention, Paris, l’Archipel, 1991.

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- WACQUANT Loïc, Les Prisons de la misère, Paris, Les Editions Raisons d’agir, 1999.

 Notes

    1 G. Chantraine, La prison post-disciplinaire, in Déviance et Société, 2006/3 Vol. 30, p. 273-288.

2 G. Chantraine, ibid., p. 277.

3 G. Chantraine, ibid., p. 280.

4 G. Chantraine, ibid., p. 282.

5 G. Chantraine, ibid., p. 283.



La figure du monstre-criminel (par Tony Ferri)
7 avril, 2013, 18 h 34 min
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Que veut-on dire exactement quand on pose que tel ou tel criminel est un monstre ? Certes, une telle appellation exprime d’emblée un violent sentiment de rejet, d’effroi, de honte et de scandale à l’égard du crime commis ou de son auteur. La foule s’agite dans un brouhaha inintelligible, elle réclame instamment des têtes et du sang, elle vocifère et hurle contre l’infamie et se tient toujours prête à en découdre avec l’infracteur : il n’est pas rare que, comme dans un jeu de miroir, face aux monstres, la folie monstrueuse et vengeresse ne soit jamais loin ! Mais il subsiste quelque chose d’opaque, d’incompréhensible, de mystérieux dans l’acte même d’accusation systématique et virulente portée contre l’infracteur quand on le subsume sous la catégorie du monstrueux. Car il est frappant de constater que, quand on cherche à définir ici ce dont on parle, les mots manquent, on est laissé sans voix, et la colère et la violence se donnent comme les seules ripostes disponibles. De plus, à ce trouble énigmatique s’ajoute la question de la représentation culturelle de la monstruosité. Car, de fait, le monstre n’est pas perçu de la même manière selon les cultures, les époques et les géographies qui en façonnent chacune, et à chaque fois, l’image, les discours, les usages, les pratiques. Dès lors, il y a lieu de se demander ce qui précisément, face aux criminels qu’on compare à des monstres, suscite l’effroi et le scandale et pourquoi les réflexes de dégoût et de haine résultent presque systématiquement du face-à-face avec eux. A cette fin, il sera utile de convoquer quelques figures historiques ou littéraires de la monstruosité, de manière à mieux percevoir ce qui aujourd’hui en détermine sinon le contenu, du moins les contours.

Le monstre comme l’expression d’un contre-ordre naturel ou divin

Il est usuel de rappeler que le monstre révèle d’abord une sorte d’entorse faite à la nature. En effet, si la nature est perçue comme possédant ses propres décrets et régularités, si elle se définit comme ce sur quoi il convient de se conformer, d’inféoder ses pensées et sa conduite, ainsi que le concevaient les Anciens, il en résulte alors que tout écart aux lois naturelles porte atteinte à la bonne marche naturelle des choses, et menace l’équilibre du tout. Pour les Grecs de l’Antiquité, qui voyaient effectivement en la nature le modèle et le lieu de l’indexation du vivre-ensemble, le monstre ne pouvait apparaître autrement que comme l’être de la transgression de l’ordinaire naturel et comme ce « quelque chose » par lequel advient la possibilité d’une secousse fracassante contre l’idée de belle harmonie, décidément chère aux cosmologies antiques. Dès lors, c’est parce que le monstre introduit un déséquilibre, interrompt le cours naturel des choses, viole l’ordre même de la nature qu’il fait l’objet d’une violente réprobation : le difforme, l’infirme sont vivement perçus comme monstrueux, en ceci que, par leurs défauts de nature, si infimes soient-ils, ils donnent immédiatement à voir une anomalie naturelle ou biologique, et, par là même, expriment d’emblée la brisure de l’ordre naturel ou divin. A l’intérieur d’une culture grecque où l’idée d’ordre et d’équilibre entre les parties caractérise fortement le lieu du vrai et du beau, où la finalité de l’existence consiste à se conformer aux lois inflexibles du cosmos et à occuper pleinement une place préétablie, il va de soi qu’une simple défaillance ou défectuosité naturelle ne peut être vécue que comme une sorte d’infraction à la nature et éprouvée sur le mode du possible et redoutable retour du chaos. Ce n’est donc pas un hasard si, déjà, la littérature homérique fait grand cas de la figure du monstre, en mettant en scène quelque héros combattant le mal figuré par des êtres difformes, démesurés, laids, car le monstre condense à lui seul l’élément négatif qu’il importe de chasser, à savoir précisément la contre-nature. Lorsque Héraclès combat, par exemple, l’Hydre de Lerne – ce monstre marin épouvantable qui possède plusieurs têtes qui repoussent dès qu’elles sont tranchées et dont une est immortelle, et qui exhale un souffle empoisonné -, il s’agit pour le héros de combattre son contraire, l’anti-héros qui se matérialise comme anti-nature, et ce de manière à redresser l’ordre naturel initial des choses, à rétablir l’état du bon ordonnancement antérieur, à vaincre l’apparition de la moindre protubérance hideuse et difforme de la nature. De ce point de vue, on le comprendra, le monstre caractérise l’anti-monde, un univers paradoxal qui est désorganisé, brûlant, chahuté de toutes parts. Par suite, le monstre laisse poindre l’émergence d’un monde naturel désormais fragilisé, placé sous la menace imminente de la confusion des éléments représentés par le feu, l’air, la terre et l’eau, un monde exposé tant au mélange des genres et des sexes, à travers notamment l’hermaphrodisme et les enfants siamois, qu’à un mixte de vie et de mort illustré par les enfants morts-nés et, plus récemment, par le truchement de la littérature, par la figure du vampire. Pareillement, dans une culture dominée par plusieurs siècles de christianisme, il n’y a rien d’étonnant à ce que les monstres soient pourchassés pour hérésie, en vertu d’une nature contre naturelle mettant en péril les décrets religieux, dès l’instant où, par leur drôle de nature et leurs bizarreries, ils en viennent à contrarier les rites et les sacrements religieux. Un hermaphrodite peut-il se marier ? Si oui, avec un individu de quel sexe ? Et des enfants siamois peuvent-ils recevoir le baptême ? Et doit-on, dans ce cas, procéder à un ou à deux baptêmes ? Autant de questions qui ne peuvent que bousculer l’ordre établi…

S’il serait, bien sûr, trop long de révéler, par l’exhumation des textes, toutes les tares de la nature qui ont été traquées tant sous l’Antiquité que sous la féodalité, et qui ont été placées sous le signe de la monstruosité, il y a toutefois lieu de mentionner le point suivant : le monstre, en tant qu’il représente une puissance de dislocation de l’ordre naturel ou divin, est une entité criminelle. C’est là que le rappel de l’étymologie du mot monstre s’avère utile : en effet, tératos, comme monstrum, signifient prodige, avertissement. La présence du monstre augure effectivement quelque chose de mal, de chaotique, d’instable et d’impropre à l’ordre naturel ou divin, et doit être, à ce titre, éliminée sur le champ. Par où l’on voit qu’il existe, au sein même des lois naturelles et religieuses, une condition, un élément négatif, un envers qui préfigurent la possibilité de leur renversement. Un être à deux têtes et à un corps, et un être à une tête et à deux corps, de même qu’un être mi-homme mi-animal, ainsi du Minotaure, ont longtemps été perçus comme l’avertissement d’un mauvais présage et le symbole d’une anti-nature ou d’une animalité démoniaque qu’il faut tuer, à la manière de Thésée. Autant la crainte d’être dévoré par la créature tentaculaire ou serpentine, qui peut être hautement symbolisée, par exemple, par la pieuvre Scylla en tant que créature qui se situe au croisement des deux sexes – compte tenu de son apparence faite de charmes tout féminins et de tentacules ressemblant à des phallus -, que la peur d’être ravalé au piètre rang de l’animalité et d’être ramené à un âge antérieur à celui de l’adulte, imposent l’exigence de se dresser durement tantôt contre l’anti-nature pour recouvrer l’équilibre initial, tantôt contre le mal et le Malin pour sanctifier le monde. La criminalité du monstre procède, on le voit, de l’entrelacement confus de la nature et de son altérité, à savoir la contre-nature. Elle réside dans cet élément négatif qui est à la fois résistant et perturbateur à l’égard d’un équilibre antérieur, d’une harmonie préexistante, d’un monde tant sanctuarisé que sanctifié, et c’est cet élément qu’il convient dès lors d’extirper ou d’exorciser rapidement. Sur le plan symbolique, le monstre se donne comme la figure renversée du héros ou du saint. La figure du monstre, illustrée par le mélange des genres, le mixte des caractères, la double personnalité ou, dans une perspective freudienne, l’association du surmoi et du ça, a été magistralement rendue par R. Stevenson dans Le cas étrange du Dr Jekyll et de Mr Hyde.

Le monstre comme motif de la répugnance

Si la figure du monstre se caractérise comme celle par laquelle entre en crise l’ordre naturel et divin, si elle revêt également l’aspect de ce que l’on pourrait nommer « l’inquiétante étrangeté », ces dimensions du phénomène monstrueux n’en épuisent cependant pas le contenu. Car, une chose est d’être aux prises avec les pires frayeurs dont le propre est de faire vaciller le socle des représentations habituelles, autre chose est d’être confronté à un sentiment d’écœurement et de dégoût ouvrant sur l’expérience du malaise. D’où vient donc l’espèce de haut-le-cœur que ressentent ceux-là même qui vomissent injures et invectives contre les monstres-criminels, et qui ne manquent pas de réclamer l’application ou le rétablissement de la peine de mort ? Comment comprendre la puissante haine qui les anime et qui, à leur insu et à leur tour, les métamorphose en des monstres odieux, vindicatifs, crachant le feu de la rage diabolique ? Pour tenter de révéler quelque rouage de cette dynamique de la répulsion et de la révulsion devant la figure du monstre, il y a lieu de faire un léger détour par la grande littérature qui est source d’enseignements. Il est un monstre intéressant en ce qu’il est à la rencontre du grotesque, qui prête à rire, et du désespoir, qui nourrit malheur et tragédie, à savoir Gargantua. L’un des traits du génie de F. Rabelais consiste notamment en ce qu’il a su rattacher subtilement la dimension du grotesque et celle du désespoir, deux dimensions dont la parenté est, soit dit en passant, évidente pour E.M. Cioran :

« Que le grotesque cache le plus souvent des tragédies qui ne s’expriment pas directement, c’est là une évidence pour qui saisit les formes multiples du drame intime. (…) Au désespoir succède une inquiétude pleine de tourments. Que fait donc le grotesque, sinon actualiser et intensifier la peur et l’inquiétude? » [Voir, E.M. Cioran , dans Œuvres, Sur les Cimes du désespoir, « Le grotesque et le désespoir », Paris, Gallimard (coll. Quarto), 1995, p. 29].

Il n’est pas inutile de rappeler que la monstruosité de Gargantua est naturelle et de naissance : à l’issue de onze mois de gestation, il est né par l’oreille de sa mère, comme Bacchus de la cuisse de Jupiter, et il est dit de lui qu’il est le fruit d’un « enfantement étrange et contre-nature ». Par où l’on voit déjà que Rabelais réactive d’emblée les aspects antiques et immémoriaux de la catégorie du monstrueux, en la référant à l’horizon d’un ordre naturel ou divin; mais, ce faisant, il va lui ôter toute dimension liée à la catégorie de l’extraordinaire ou de l’envoûtement. Et, de fait, ce géant est l’enfant de Grandgousier, son père, et de Gargamelle, sa mère, qui est spécialiste pour préparer et manger à outrance des plats de tripes. Il est né en hurlant : « A boire ! À boire ! À boire ! » (voir le chapitre VI). La monstruosité du personnage ne réside pas seulement dans son penchant démesuré pour l’alcoolisme, mais aussi dans son inquiétante énormité : il n’a pas plus tôt vu le jour qu’il possédait déjà « 18 mentons » et que, pour l’allaiter, il convenait d’amener pas moins de « 17913 vaches », se plaît à préciser l’auteur (voir le chapitre VII). Outre son énormité, sa monstruosité apparaît également dans son animalité : manger, boire et dormir sont les activités favorites de Gargantua. Il « pisse sur ses souliers », « chie en sa chemise » et « se mouche dans ses manches » (voir le chapitre XI). La monstruosité de Gargantua atteint son apogée dans la leçon qu’il donne sur « le moyen de se torcher le cul »  (chapitre XIII) : tantôt avec l’étoffe en soie d’une demoiselle, tantôt avec le pelage d’un chat qui griffe, tantôt encore avec les gants parfumés de sa mère ou à l’aide d’un rideau. Mais le plus sûr et agréable moyen, selon Gargantua, de se livrer à ce plaisir consiste à faire usage d’un « oyzon bien dumeté » [= oisillon bien duveté ; T. Ferri], à condition qu’on tienne sa tête entre ses jambes, car cela permet de « sentir au trou du cul une volupté mirifique ».

Si Rabelais prévient, dans le préambule de son livre, que celui-ci n’est rien de moins qu’une fiction destinée à faire rire, il n’en demeure pas moins que se dessine déjà en arrière-plan quelque idée sérieuse, et qu’il réunit ici les éléments de la catégorie du monstrueux, à savoir le gigantisme, le contraste dans les formes et les proportions, l’alcoolisme, l’animalité, l’absence d’éducation, la saleté grossière et écœurante poussée à son paroxysme. C’est que la monstruosité de Gargantua est de naissance et de sang, elle est inscrite en lui comme au fer rouge, et à la manière dont son sang coule en ses veines. En enracinant la catégorie du monstrueux dans le registre du biologique comme une excroissance odieuse et une tare immonde de la nature, Rabelais rattache le monstre à la catégorie d’une contre-nature naturelle. Il n’y a donc pas lieu de rechercher dans un en-deçà ou dans un au-delà de la nature la dimension antinaturelle de la monstruosité, il suffit seulement de regarder autour de soi pour constater sa présence, son immanence, sa naturalité. Le monstrueux rabelaisien ne caractérise donc pas l’exception de la contre-nature, mais une dimension familière et intérieure à la nature, en tout cas quelque chose comme une dérive intrinsèquement possible de la nature. Le monstre rabelaisien se signale ici par son identité (ce qu’il est) et par ses actions (ce qu’il fait) :

- D’une part, en ramenant la figure du monstre à un aspect de la nature, en la rattachant au processus de la naissance, Rabelais ouvre la voie à la théorie de l’association du monstre et du criminel-né, telle qu’on la retrouvera exposée trois siècles plus tard, sous une forme assez sophistiquée et prétendument scientifique, à l’intérieur des travaux de l’école positiviste italienne, et tout particulièrement sous la plume de C. Lombroso. En effet, l’auteur de L’homme criminel dresse le portrait des criminels à partir de données morphologiques et ataviques, et fait dériver l’éthique de l’Outlaw d’une description crâniologique et étiologique de son physique, ravalant, du même coup, sa nature dans la sphère animale, de laquelle, du reste, il ne saurait aucunement s’affranchir. Le délinquant est tel en vertu de lois naturelles inscrites en lui dès la naissance, impliquant pour lui l’impossibilité de résister à son orientation criminelle. Pour illustrer ce point, citons ce texte emblématique du père de l’anthropologie criminelle, qui dépeint les caractéristiques de la femme criminelle :

« Maintenant, comme on le voit sur la pl. XII [=planche XII], bien qu’elle n’ait que neuf ans, elle a le type le plus complet du criminel-né : physionomie mongolique, mâchoire et zygomes énormes, sinus frontaux, nez camus, prognathisme, asymétrie, et par-dessus tout, précocité virile[…] La précocité et l’aspect viril sont deux caractères qui sont plus particuliers à la femme criminelle et qui trompent davantage dans la désignation du type » (voir C. Lombroso,La femme criminelle et la prostituée, Éditions Jérôme Million, 1991, p. 289).

- D’autre part, si le mode opératoire du monstre gargantuesque reste celui de la force surnaturelle et de la démesure dans ses rapports au monde, il perd néanmoins de sa superbe et n’est plus apte à la séduction comme l’Hydre antique, ou même les Gorgones qui, en tant que créatures proches de l’anguille et de la pieuvre, ont le pouvoir de pétrifier sur place ceux-là même qui commettent l’imprudence de les regarder dans les yeux… A l’opposé, le monstre de l’ère moderne est ce géant bouffi qui, s’il ne fascine plus, écœure par sa grossièreté légendaire, et effraie tant par son caractère primitif que par son désir de « dévoration » à outrance. Sur fond d’une logique de consommation, d’assimilation et de jouissance immédiate, qui caractérise notre présent social, il n’est pas hors de propos de rapprocher le texte de Rabelais de La Machine à explorer le temps de H.G. Wells, qui radicalisera le motif de la répugnance du monstre par la mise en scène de la figure du Morlock, dont la monstruosité se signale par sa déchéance, son état de troglodyte et surtout son cannibalisme qui, comme attitude ou promptitude à manger de la chair humaine, cristallise la crainte de l’absorption.

D’où le changement de paradigme du monstre qui s’institue dès la Renaissance. Le monstre d’aujourd’hui n’est plus le révélateur intolérable d’un contre-ordre naturel ou divin, à l’occasion duquel le héros antique manifestait son courage et sa résistance pour fonder ou pérenniser la cité grecque selon la place et le dû revenant à chacun à l’intérieur d’un cadre fondamentalement préexistant, mais correspond plutôt à l’existence d’une force débordante de l’humain et d’un trop-plein d’affects en lui qu’il s’agit désormais de contenir ou d’encadrer, sous peine d’être incontrôlables. Parce que le monstre d’aujourd’hui est, en dépit de son énormité organique et structurelle, foncièrement « humain, trop humain », il représente une menace de contamination sociale, un obstacle au progrès moral et une possible régression de la civilisation. Désormais, ce n’est plus seulement le difforme qui trahit la réalité d’une monstruosité sans nom, puisqu’il peut être pris en charge à l’intérieur de dispositifs contemporains de soins du handicap, qui n’est autre qu’une version euphémique du monstre d’hier, mais l’informe, en ce sens que la manifestation moderne du monstre n’est dores et déjà plus reliée uniquement au domaine du biologique, mais également, et de plus en plus, au registre moral faisant signe vers les notions de motivation, d’instinct, de comportement. Dorénavant, le monstrueux, c’est surtout le monstre froid de la cruauté s’exprimant dans un corps dont la conformation n’est rien que très humaine.

La maladie comme critère d’évaluation de la monstruosité

Aujourd’hui, s’agissant de la figure du monstre, c’est moins le crime que le criminel lui-même qui accapare toute l’attention. Bien que certains actes criminels saisissent encore, de-ci, de-là, le cœur d’un pétrifiant effroi, la question qui est à chaque fois soulevée à l’occasion d’un passage à l’acte criminel, consiste à demander, non pas seulement ce qui a été fait, mais surtout comment ce qui a été fait a pu être fait et, bien plus encore, ce que c’est que cet être qui a pu commettre cela. Quoiqu’il ait son importance au cours d’un procès, peu importe, au fond, l’acte accompli, ce qui compte dorénavant, du moins au premier chef, c’est le criminel lui-même, l’intention ou la motivation qui a présidé à l’accomplissement de son acte. Si le criminel fait aujourd’hui tant l’objet d’un déchaînement populaire et médiatique, c’est qu’il représente cette figure emblématique de l’individu qui ou bien résiste au processus de médicalisation de la société, ou bien n’entre dans aucune taxinomie médicale. Le monstrueux ne réside plus dans l’écart entre, d’un côté, une créature d’exception dotée de pouvoirs surnaturels ou maléfiques, et, de l’autre côté, l’ordre naturel ou divin, mais dans l’inscription du monstre « inclassable » dans une nature ou une société homogène de laquelle il n’est toutefois pas distinct. Bien qu’il puisse commettre des actes affreux, le criminel déroute parce qu’il est et reste cet être d’une banalité affligeante. Quand un crime est perpétré, si nul ne s’insurge contre la société, tous accusent cependant le coupable d’être malade : « pourquoi a-t-il fait cela ? Ce doit être un fou », se plaît-on à supputer. Et s’il faut le soigner, est-il véritablement accessible aux soins ? Par où l’on voit que la thématique de la pathologie, qui gravite aujourd’hui autour de la question de la criminalité, n’est pas perçue comme sociale, comme une propriété du corps social, mais bien plutôt comme une caractéristique individuelle ou comportementale. Comme l’avait déjà bien perçu M. Foucault, la punition s’appliquera désormais exclusivement par référence à l’horizon virtuel de la maladie, du comportement pathologique, du pathos. La raison du crime ne sera, dès lors, plus recherchée du côté du registre de l’extraordinaire ou d’un ailleurs de l’humain, mais dans la réalité humaine elle-même, et tout particulièrement dans l’individu pris dans les mailles de l’instinct, des pulsions, des forces passionnelles, de la maladie. La prééminence accordée aujourd’hui à la question de l’instinct, qui se donne comme maladif dès lors qu’il n’est pas maîtrisé, explique les raisons pour lesquelles M. Foucault s’est résolu à mettre cette question au centre du programme d’une de ses études sur les anormaux :

« Le problème que je voudrais essayer de résoudre aujourd’hui est celui-ci : comment cette pièce épistémologiquement régionale et mineure [= l’instinct] a-t-elle pu devenir une pièce absolument fondamentale, qui est arrivée à définir à peu près, à recouvrir à peu près la totalité du champ de l’activité psychiatrique ? Bien plus, non seulement à recouvrir ou à parcourir, en tout cas, la totalité de ce domaine, mais à constituer un élément tel, que l’extension du pouvoir et du savoir psychiatrique, sa multiplication, le recul perpétuel de ses frontières, l’extension quasi indéfinie de son domaine d’ingérence, a eu pour principe cet élément, qui est l’élément instinctif » (Voir, M. Foucault, Les Anormaux, Paris, Cours au Collège de France du 29 janvier 1975, Seuil/Gallimard, 1999, p.129).

La transgression de la loi opérée par le criminel ne procède pas de la figure du monstre telle qu’elle était décrite en amont de l’ère moderne, mais du comportement banalement humain en lequel, paradoxalement, le monstrueux puise son origine. Le processus de médicalisation de la société a eu pour corollaire de rendre indistincte et poreuse la frontière qui séparait jadis la catégorie de la nature et celle de l’anti-nature, la catégorie de la sainteté et celle du satanisme, la catégorie du bien et celle du mal, la catégorie de la transcendance et celle de l’immanence. Ce processus a consisté à singulièrement affadir la figure du monstre-criminel, non pas en en réduisant la frayeur qu’elle peut exercer, mais en donnant à comprendre non seulement qu’une telle figure n’est pas nécessairement celle de l’autre, d’un ailleurs ou d’une transcendance, mais qu’en réalité elle n’est jamais loin de soi, qu’elle habite potentiellement au fond de quiconque. A cet égard, l’hypothèse psychanalytique offre une illustration idéale-typique de ce schéma par lequel la psychologie humaine se décline en strates et en couches successives complexes, puis se dédouble et vampirise tant la personnalité que le comportement. La thématique du « ça », qui ressortit au fond pulsionnel à la manière d’un « ça cause en soi », est l’élément intrinsèque qui compose la personnalité humaine et qui la rend autant animale que monstrueuse. Dans cette perspective, la violation de la loi ne traduit pas autre chose qu’une absence de maîtrise de l’univers pulsionnel et rappelle combien l’humain n’est pas exempt d’énergie, de vitalité, et d’excès en tous genres. La monstruosité du criminel contemporain ne procède pas du fait que ses actes soient exceptionnels, puisqu’ils sont virtuellement enfouis en chacun, mais du fait qu’il les ait réellement commis. Ce n’est donc pas la cruauté qui est exceptionnelle, c’est son accomplissement et son actualisation. D’où l’importance accordée aujourd’hui à la notion de passage à l’acte. Que tel individu puisse commettre telle ou telle horreur, il n’y a là rien d’étonnant, compte tenu du fait qu’elle est, à des degrés divers, inscrite en chacun de nous. Ce qui fait problème, c’est sa réalisation dernière, le manque de retenue qui l’accompagne, l’absence de remords qui la caractérise. Puissamment ordonné au registre médical et psychologique, le droit de punir contemporain, du pré-sentenciel au post-sentenciel, s’articule tout entier autour de la résolution de questions liées aux notions de passage à l’acte, de récidive et de remords.

C’est pourquoi, plutôt que de rattacher le criminel à la figure du monstre, notre époque préfère l’étudier sous l’angle de la psychiatrie et de l’expertise médicale. Bien que, pour des raisons notamment commerciales et rhétoriques, la presse se complaise à relater, ici ou là, des faits divers, tantôt en appuyant sur la tonalité dramatique, tantôt en usant des qualificatifs éculés comme « monstrueux » ou « diabolique », il n’en reste pas moins vrai que l’institution punitive contemporaine s’interdit de porter un jugement moral sur les actes commis, et traite les délinquants, non pas comme des « monstres infâmes », mais comme des « anormaux » ou des « inadaptés », et finit par orienter la punition vers une prise en charge aux accents foncièrement thérapeutiques. D’exemplaire et d’excessive, la punition est maintenant devenue thérapeutique et orthopédique, puisqu’elle vise essentiellement à soigner, à redresser le comportement individuel, à réformer la vie intérieure construite par des valeurs, des croyances et des normes non admises, et donc moins à punir qu’à traiter. Le programme des technologies de la punition, telles que celles de la prison pour peine ou de la surveillance électronique pénale, relève de projets d’encadrement et de surveillance qui touchent prioritairement les registres corporels, individuels et intimes et qui se matérialisent à travers la réorganisation des rapports à l’espace et au temps (le confinement spatial, le contrôle des déplacements, l’obligation de rendre des comptes en temps et en heure, le respect de la procédure et du cadre horaire, l’interdiction de tel ou tel territoire, etc.). Trois conséquences majeures résultent du cap pris par l’institution judiciaire aujourd’hui, surtout dans son versant post-sentenciel, et méritent d’être soulignées maintenant :

- d’une part, il est devenu pour le moins difficile actuellement, voire impossible, de faire la distinction nette entre le crime d’un fou et un crime fou, puisque la médicalisation de la société, associée à la fragilisation de la démarcation entre le normal et le pathologique, tend globalement à uniformiser la délinquance et la folie ;

- d’autre part, on observe que l’assimilation de la délinquance à une anomalie du comportement ou à la tendance à exprimer une personnalité anormale, troublée, déstructurée, etc., appelle la mise en œuvre, toujours renouvelée et toujours plus insistante, d’une logique de la normalisation, afin de repositionner les marginaux, les anormaux, les inadaptés dans le circuit ordinaire de l’existence, de réguler les déviances, de polir jusqu’aux petites irrégularités, d’élargir le champ de la domestication, du conformisme et de la mise au pas ;

- enfin, en lieu et place de l’utilisation de la figure du monstre en criminologie, ont été progressivement préférées, au cours du processus de refondation du droit de punir qui s’est amorcé dès le début du XIXe siècle, d’abord la catégorie du « multirécidiviste », ensuite celle de l’ « individu dangereux » apparenté exemplairement au pédophile et au terroriste (voire à la figure de l’étranger exacerbée dans une version médiatiquement islamisante, ne serait-ce qu’avec les attentats du « 11 septembre »), par cela même que l’un et l’autre ont en commun de provoquer effroi et ressentiment, dans la mesure où ils s’en prennent à des victimes innocentes -, ce qui a permis de légitimer, en retour, la mise en place d’un certain nombre de dispositifs novateurs en matière de contrôle social (voir, sur ce point, Tony Ferri, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012.

A l’issue de notre analyse, une question demeure cruciale : en effet, si, consécutivement au rabattement progressif de la catégorie du monstre sur celle de l’anormal, et par suite de l’uniformisation de la figure de l’anormal impliquant la banalisation des techniques de la punition, il en a résulté asymptotiquement, à partir du début du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, la consolidation et la diversification des dispositifs de la surveillance généralisée et des mécanismes dopés au panoptisme, on peut se demander alors si la catégorie de l’anormalité, qui recouvre désormais, grosso modo, celle de la monstruosité, tout en la réactivant sous d’autres formes plus adoucies et communes, ne traduit pas, au bout du compte, autant un besoin humain d’encadrement et de punition que l’existence de peurs et de désirs personnels quasi « inavouables », « hors-normes ». Quand on accuse l’autre, le criminel, etc., de « monstre », ne dévoile-t-on pas, en quelque manière, non seulement qu’on sent obscurément la présence en soi de quelque chose de largement partagé qui ressortit au monstrueux, mais encore le sentiment qu’en définitive cette figure du monstre n’est autre que le produit d’un imaginaire indexé sur les fantômes de la peur et relayé, martelé par quiconque au travers les discours, les pédagogies, les médias ? La production et la récupération des peurs sont bien connues pour être un excellent moyen de mettre au pas les populations. Tout le monde connaît le Yéti, chacun a une idée de sa description, encore que personne ne l’ait jamais vu. Au total, quand on répudie l’autre comme monstre, ne se refuse-t-on pas soi-même, et ne cherche-t-on pas à se corriger soi-même en exigeant toujours davantage de sanctions et de régulations ? Car les monstres ne sont pas toujours ceux que l’on croit, et peuvent avoir une fonction de dévoiement, voire d’aveuglement du regard sur soi et sur d’autres. S’il est des monstres officiels, publics, solennels, il en est d’autres qu’on cache et dont on prive à dessein le regard. Il n’est pas rare, en effet, que la publicité dont font l’objet certains monstres, en criminalisant leur statut, ne consiste qu’à dissimuler la monstruosité d’autres monstres. Et, en effet, l’exposition crue d’un parangon, supposé ou réel, de la figure du monstre à la vindicte populaire, aux juges, au lynchage médiatico-politique, a ceci de particulier et d’étonnant de renverser parfois les termes de l’accusation. Le monstre ne se révèle pas toujours être celui qu’on accuse comme tel, de façon détonante, mais ceux-là même qui, par leur attitude, leur acharnement, leur égoïsme, leur haine illimitée, revêtent les vrais habits du monstre intouchable. Il est des cas où, sous l’Ancien Régime, la foule se retournait contre le bourreau, tandis qu’il exécutait la pire des crapules. Nul doute qu’il y a des monstres de circonstances ! La littérature et l’art cinématographique ont largement abordé ce thème du monstre caché, officieux, qui s’exerce dans le privé : ainsi, par exemple, de F. Kafka qui, dans sa nouvelle, La Métamorphose, met en scène Grégor Samsa qui se réveille un jour, chez lui et malgré lui, complément transformé en cafard hideux et qui finit par être rejeté par les siens qui, au fil du récit, se présentent comme ceux-là même qui se « métamorphosent », pour de bon, et, qui plus est, en monstres d’abandon et en bourreaux ; de même, plus proche de nous, le film de D. Lynch, Éléphant Man, est l’occasion pour le réalisateur de faire apparaître, en contrepoint, une autre ligne de l’alternative habituelle humanité – monstruosité, en montrant combien le monstre est humain et combien les individus normaux qui l’entourent sont, en fait, de monstrueux personnages d’exploitation, de cruauté, jusques et y compris à l’égard de la misère humaine…

Bibliographie

BROSSAT, Alain, Autochtone imaginaire, Étranger imaginé. Retours sur la xénophobie ambiante, Bruxelles, Éditions du Souffle, 2013.

CAILLOIS, Roger, La pieuvre. Essai sur la logique de l’imaginaire, Paris, La Table Ronde (coll. « La Mémire »), 1973.

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La peine de mort est-elle capitale ? (par Tony Ferri)
7 avril, 2013, 18 h 28 min
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 Le 06 mars 2013, le Sénat du Maryland a approuvé le projet de loi qui propose l’abolition de la peine de mort. Bien qu’il faille que ce texte soit également soumis à l’appréciation de la Chambre des représentants du Maryland pour induire véritablement un bouleversement des pratiques de la punition, son adoption par le Sénat marque assez, pour cet État, un désir de rupture et une étape non négligeable vers la recherche d’un changement de politique pénale. Une chose demeure claire : sur la question de la peine de mort, le Maryland semble davantage sensible au progressisme pénal que, par exemple, le Texas ou la Géorgie qui continuent à mettre en œuvre aujourd’hui des exécutions capitales par injection létale, quand bien même il s’agirait de sanctionner des individus diagnostiqués comme faisant l’objet d’une déficience mentale !

Les tentatives de légitimation de la peine capitale

Si, sur un axe historique qui nous mène, en Occident, de l’Antiquité à nos jours, la pratique de la peine de mort a reculé, elle n’a pas disparu, tant s’en faut ! C’est que les chantres de cette pénalité, qu’on retrouve jusques et y compris les États-Unis considérés pourtant comme la plus grande démocratie au monde et le pays même de la liberté, ne manquent pas. Les arguments en faveur de la peine de mort, puissamment populistes, sont, du reste, connus :

- d’abord, puisque celui qui s’est rendu coupable de meurtre ou d’assassinat a ôté la vie à la victime, il doit payer de sa vie cet homicide. Par où l’on voit que c’est dans l’idée même d’endettement et de rétribution que s’enracine la doctrine de la peine de mort : celui-là même qui a tué doit mourir à son tour, parce qu’il a contracté une dette infinie envers ses semblables, la société, la loi, en commettant l’irréparable ;

- ensuite, sur fond d’une organisation sociale historiquement et religieusement indexée sur le principe de la méritocratie, qui s’exprime tout particulièrement à travers le couple sanction/récompense, il s’avère que le mis en cause n’est plus digne de vivre dès lors qu’il a lui-même tué, et mérite la sanction la plus proche ou à hauteur du crime qu’il a commis. En l’occurrence ici, seule la mort vaut comme sanction de la mort ou, pour le dire autrement, le condamné à mort mérite la mort par cela seul que le forfait abominablement commis lui est imputable. Face au meurtre commis, et sur un plan strictement méritocratique qui n’est que la version édulcorée de la loi du talion, il n’y a donc pas d’alternative : du moment que l’auteur est identifié, il convient de le punir du mal qu’il a fait en lui faisant mal à son tour, et, par voie de conséquence, de réprimer le mal par le mal, le meurtre par le meurtre ;

- enfin, parmi les arguments avancés par les adeptes de la peine capitale, on relève le recours au tandem risques/bénéfices. L’argument est simple et porteur : le meilleur et plus sûr moyen de lutter efficacement contre la montée de l’insécurité et la propagation du danger consiste à éliminer décisivement du corps social les êtres particulièrement dangereux. La vertu de la peine capitale reposerait donc sur son effet supposé ou réel de décontamination sociale. Dans une telle perspective, il y aurait bien plus d’avantages à amputer immédiatement la communauté de sa gangrène sociale qu’à l’intégrer à elle, la soigner ou la transformer progressivement. Bref, il serait socialement très risqué de ne pas éliminer les auteurs d’infraction pénale et très bénéfique de les liquider, parce que la peine de mort aurait non seulement une valeur d’exemplarité et de dissuasion, mais aurait encore le privilège d’évacuer définitivement le problème de la récidive potentielle des délinquants jugés dangereux.

La revendication d’une dette envers le sacré

L’argument lié à la notion d’endettement repose sur l’idée qu’il existe une instance suprême, une valeur supérieure qui fonde le droit de punir, même et surtout lorsque celui-ci prend la forme d’une exécution capitale : que ce principe supérieur servant de modèle de référence soit attribué, comme dans le cas des cosmologies antiques, à la « nature », ou, comme dans le cas des religions révélées, à « Dieu » (principes extérieurs), ou encore, comme aujourd’hui, à « l’autonomie du sujet » et à l’idée du « contrat social » (principes intérieurs), il en va toujours de la question de l’instance fondatrice qui est autorisée à juger de la conduite des affaires humaines, du vivre-ensemble, des conditions de la paix sociale, et choses semblables, et ce à partir de principes supérieurs. Pour avoir une valeur, l’action humaine doit nécessairement s’articuler à un principe sacré, supérieur, inaliénable – que celui-ci se fonde sur une verticalité ou une horizontalité du système de valeurs. Et c’est bien ce qui, au sein de notre présent social, fait diaboliquement problème. En effet, par suite de ce que l’on a appelé tantôt le « désenchantement du monde » tantôt « la guerre des dieux », et donc consécutivement à l’effondrement des repères transcendants desquels se dégageait du sens pour l’action humaine, comment fonder aujourd’hui, en droit ou en raison, la praxis humaine ?

Au demeurant, pour ce qui concerne la question de la justice, on relève une certaine permanence du religieux après la religion : entre, d’un côté, la théologie chrétienne et la question de l’expiation à l’égard de la faute commise, et, de l’autre côté, l’idéologie des droits de l’homme et la question de l’amendement à l’égard de l’infraction perpétrée, il n’y a rien de commun entre elles que précisément le processus de sécularisation et de laïcisation du droit de punir. Le trait d’union est, bon an mal an, maintenu à l’aide de la position d’une norme sacrée. Bien qu’il ne soit plus dorénavant demandé au coupable d’expier, il lui faut s’amender. Désormais, si la différence réside dans le fait que ce n’est plus devant la « nature » ou devant « Dieu » que le coupable doit rendre des comptes, mais devant ses « semblables » symbolisés par le caractère transcendant du « contrat social », et si, par conséquent, cette différence réside dans le fait que le châtiment ne s’articule plus à la colère expéditive de Dieu et de ses représentants, mais à la punition codifiée du corps social, à la pénalité fondée sur une décision législatrice, le déplacement opéré à la faveur du processus de sécularisation n’invalide pas le principe de la dette envers le sacré comme source et garant du droit.

Dans le cas de la peine capitale, il en va encore et surtout de la perception du sacré, d’où son lien avec la mort et le sang. Dans la mesure où le recours à la condamnation à mort obéit à un rituel particulier (par exemple, en France, ce rituel s’est longtemps matérialisé par le réveil du condamné au petit matin, la coupe des cheveux, le menottage, l’accompagnement par un prêtre jusqu’au lieu de l’exécution, etc.) et où il se donne comme l’expression d’une procédure radicale et expéditive, il en résulte que la manière dont l’infraction est sanctionnée et l’individu jugé ne laisse aucunement la place à l’idée d’amendement et de reclassement social, et permet le retour d’une forme quasi verticale du sacré. En effet, par l’exécution capitale, on assiste, dans certaines démocraties occidentales, au maintien, à l’intérieur même du gouvernement des vivants, du puissant principe thanatologique de mise à mort, qui consiste à poser qu’il n’y a, pour un certain nombre d’actes de délinquance et pour une catégorie de criminels, aucune pénalité compensatoire et que seule la privation de la vie, à défaut de dédommager authentiquement le crime, d’annuler l’acte commis et de favoriser le retour à l’équilibre antérieur, soulage le corps social et les victimes en apaisant les sentiments vindicatifs, colériques, haineux. C’est pourquoi, la peine de mort tient moins du droit que de la vengeance, et s’enracine dans une représentation théologico-politique de la faute, de la culpabilité et de la damnation plutôt que dans une vision politique de la prise en charge sociale ou thérapeutique, du reclassement social, de l’amendement.

La montée du principe d’insensibilisation

Néanmoins, il convient de ne pas perdre de vue que la pérennisation ou la résurgence du principe de mort dans l’institution punitive occidentale est paradoxalement d’autant plus puissante et indéracinable qu’elle s’accompagne d’une présentation adoucissante et doucereuse des procédures d’exécution : par comparaison avec l’emploi de la chaise électrique, du gaz, de la corde, de la guillotine comme moyens de mise à mort, l’injection létale états-unienne est vendue comme indolore, propre et humaine, elle aurait pour particularité d’endormir insensiblement le condamné comme le médecin endort son patient, elle serait aseptisée, médicalisée et débarrassée de tout ce qui cause l’envie de vomir, de tous les relents de sang et d’affreuses douleurs illustrés tantôt par les cris, les gesticulations corporelles intempestives et les comportements d’effroyable panique, tantôt par l’éclatement des yeux ou des orbites du à la pénétration de la redoutable onde électrique, le raidissement du corps tenant aux effets de la pendaison, ou encore l’effroyable jet de sang qui résulte du sectionnement de la tête par la machine à décapiter, etc. En outre, la question même de la possible survie du condamné à mort, pendant plusieurs secondes « infinies », après la décollation, n’aurait plus de raison d’être… Il y a donc lieu de retenir l’idée suivante : dans les sociétés techniquement anesthésiées où l’on assiste à la montée du désir d’évacuer toutes les formes de la douleur, dans les communautés socialement aseptisées où l’on constate la volonté de répudier le registre du sale et du dégoûtant et d’insensibiliser la manière d’avoir relation au monde, le principe thanatologique est promis à toujours faire ce retour subreptice et discret à l’intérieur des institutions et du jeu des rapports politiques, à se consolider politiquement même, puisque c’est à la fois en vertu du principe sacré de vie et à partir du déploiement du phénomène de l’insensibilité qu’il trouve à se légitimer : qu’on mette à mort tant et comme on voudra, pourvu que cela ne vienne pas troubler la paisible indifférence de tous ni empêcher l’accroissement de l’insensibilité protectrice de chacun face aux malheurs des autres, bref pourvu que cela se fasse proprement sans heurter le sens de la délicate humanité. La dette du condamné à mort est double : il doit d’abord payé de sa vie le gâchis de la vie d’un autre dont il s’est rendu coupable ; il doit ensuite être celui par qui doit advenir le rappel de la nécessité de maintenir la valeur du principe de l’insensibilité qui est inscrit au cœur du politique et des institutions démocratiques, et qui s’exprime par l’évacuation du dolorisme et par l’appel d’un humanisme des droits de l’homme. Comme le criminel a commis l’irréparable en ôtant la vie, comme il s’est rendu coupable d’un acte impardonnable en perpétrant un acte monstrueux et abject, il doit disparaître à son tour, mais proprement et insensiblement !

Dans cette perspective, ce n’est pas un hasard si l’assistance médicale a été renforcée à l’occasion des exécutions capitales, notamment aux États-Unis, pour s’assurer de la mort effective des condamnés à mort par la chaise électrique ou par injection létale, et si la peine de mort par décapitation n’a plus été, à partir de 1939 en France, théâtralisée et ouverte au public, tant l’usage de la guillotine finissait par écœurer les adeptes même, au sein de l’assistance nombreuse, de la peine de mort. Ce n’est pas non plus un hasard si Kant, qui apparaît pourtant comme le grand ambassadeur de la pensée des Lumières et des droits de l’homme, a formellement cherché à justifier la légitimité de la peine de mort, d’abord en raison de ce qui fonde l’humanité de l’homme, à savoir la liberté qu’il convient de supposer en la nature humaine, et ensuite en raison de l’inexistence d’une peine commutative à l’égard de la peine de mort lorsque le crime à sanctionner est un crime de sang. Du point de vue kantien, il est notable qu’il n’y a pas de peine de substitution valable vis-à-vis de la peine de mort quand il s’agit de prime abord de réprimer un crime de sang, parce qu’il n’existe pas d’autre équivalence à l’égard d’une vie anéantie par le crime que celle qui consiste à ôter la vie du coupable par la peine capitale. La loi joue ici le rôle d’une reprise de ce qui a été volé, et instaure la possibilité du redressement et du rétablissement de l’équilibre par l’échange de deux vies équivalentes en humanité et en dignité. La loi kantienne se donne donc comme une sorte de codification et de légitimation de la loi du talion :

« Mais si le criminel a commis un meurtre, il doit mourir. Il n’existe ici aucune commutation de peine < Surrogat> qui puisse satisfaire la justice. Il n’y a aucune commune mesure entre une vie, si pénible qu’elle puisse être, et la mort et par conséquent aucune égalité du crime et de la réparation, si ce n’est pas l’exécution légale du coupable, sous la condition que la mort soit délivrée de tout mauvais traitement qui pourrait avilir l’humanité dans la personne du patient » (voir Métaphysique des mœurs, Ire partie, Doctrine du droit, II, Ire section, remarque E, Vrin, trad. par A.Philonenko, 1993, p.216).

Au reste, l’argumentation kantienne est bien connue. L’auteur du criticisme ira même jusqu’à laisser poindre l’idée que c’est, en quelque manière, dans l’intérêt du meurtrier que de répondre au meurtre qu’il a perpétré par la peine capitale, parce que, ce faisant, c’est reconnaître en lui ce qui fait proprement sa dignité humaine, son humanité, c’est presque honorer en lui sa dimension libre et authentiquement humaine caractérisée par le fait qu’il aurait pu agir autrement et ne pas entrer dans la voie de l’homicide.

La mort de la peine de mort

Cependant, l’option kantienne, aveuglée par le formalisme de son approche anthropologique, oublie de considérer que l’équation qu’elle pose entre une vie et une autre vie, qui sont toutes deux égales en valeur et en dignité, et, par conséquent, que son principe d’égalité qui fait correspondre au meurtre l’exécution du meurtrier, ne permet pas l’implication d’au moins trois conséquences enviables, à savoir :

- d’une part, l’effacement du crime commis. Quelle que soit la sanction pénale, il n’est pas possible de revenir en arrière, ce qu’illustre parfaitement l’expression « avoir commis l’irréparable ». Car ce qui est reproché au mis en cause est de l’ordre du factuel, et l’accusé est précisément placé devant les faits qui lui sont reprochés ;

- d’autre part, la demande de pardon et la possibilité du rachat. En effet, l’élimination du coupable évacue, du même coup, la question de la possibilité du rachat et du pardon, parce que les conditions de possibilité du pardon, qui, dans une perspective arendtienne, exigent qu’il y ait la rencontre minimale entre un « je » et un « tu », ainsi que la volonté de se faire pardonner, formulée par une demande ou une prière et matérialisée par le dialogue, ne sont plus réunies. La peine de mort rend d’emblée irréconciliables les parties en présence ;

- enfin, la découverte du principe de l’hétérogénéité du vivant et la prise de conscience, à de nouveaux frais, de l’irréversibilité du temps qui passe. Loin de contrebalancer une mort par une mort et de rétablir l’équilibre antérieur, la peine capitale ne fait, au fond, que surajouter à une mort une autre mort, sans qu’il y ait de relation réciproque ou de substitution équivalente entre les deux. Dans le cas de la peine de mort, à l’opposé de l’option kantienne, il est frappant de constater qu’au malheur venant de la mort de la victime on ajoute un autre malheur, celui de la mort du coupable, deux morts qui ne font que s’additionner en raison du rapport d’extériorité qu’elles entretiennent entre elles, et en raison de la singularité des existences. A un niveau supérieur, au niveau même de la légalité, une troisième mort voit également le jour, à savoir celle de la loi en tant que son fondement réside, non pas dans un principe d’élimination, mais dans celui de la protection. La loi qui autorise la mort ne peut qu’impliquer la perte de sa légitimité qu’elle tire originellement de la protection qu’elle tend à assurer à l’intérieur de la communauté. Camus l’avait déjà bien perçu et y avait fortement insisté dans ses Réflexions sur la peine capitale :

« Quand la suprême justice donne seulement à vomir à l’honnête homme qu’elle est censée protéger, il paraît difficile de soutenir qu’elle est destinée, comme ce devrait être sa fonction, à apporter plus de paix et d’ordre dans la cité. Il éclate au contraire qu’elle n’est pas moins révoltante que le crime, et que ce nouveau meurtre, loin de réparer l’offense faire au corps social, ajoute une nouvelle souillure à la première » [voir A. Koestler et A. Camus, Réflexions sur la peine capitale, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 2002, p. 144].

La vacuité intrinsèque de la peine de mort

Il est nettement remarquable que la peine de mort se nourrit considérablement de la notion floue de dangerosité, entretenue sciemment par ses défenseurs et les tenants des dispositifs de sécurité. En effet, en jouant socialement sur les peurs et sur le fantôme de la dangerosité – cette notion de dangerosité qui, d’un côté, n’est autre qu’un concept « porte-manteau » destiné à permettre les effets d’annonce et le ratissage politique, et qui, d’un autre côté, se donne comme une notion radicalement « fourre-tout » puisque chacun y va de la définition de son contenu -, il suffit de présenter le crime comme un poison social et l’exécution capitale comme son remède pénal pour créer l’illusion qu’il existe une mystérieuse alchimie entre le recul de la criminalité et la multiplication des condamnations à mort. Mais c’est sans compter sur le principe selon lequel les faits ne peuvent être balayés d’un simple revers de main : car, effectivement, les pays qui pratiquent la peine capitale n’ont jamais sérieusement endigué la criminalité, même celle de sang, parce que la loi souveraine qui dispose d’un droit à l’élimination par la mort ne traite tout bonnement pas les causes de la délinquance. L’étude camusienne déjà mentionnée conclut à l’impossibilité de poser une quelconque relation, et un quelconque effet, entre la réalité de la peine de mort et le taux de criminalité : « Il n’y a pas de lien entre l’abolition de la peine de mort et la criminalité » (ibid., p. 159). Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un État abolit la peine de mort qu’il en résulte que la criminalité s’accroît, de même que ce n’est pas parce qu’un État applique et multiplie méticuleusement l’exécution capitale qu’il crée les conditions d’un endiguement des infractions. Rien de tel ne permet de l’établir. S’il est vrai que les raisons de cette absence de lien sont multiples, il en est une qu’il est exclu de passer sous silence et qui mérite, bien que connue, d’être relayée ici, tant elle invite à repenser le phénomène compliqué de la délinquance. L’idée est durkheimienne, et révèle que la sanction pénale, si sévère soit-elle, n’a pas de prise sur les délinquants, mais seulement sur les « gens honnêtes ». En d’autres termes, la fonction exemplaire qui est habituellement attribuée à la pénalité, jusques et y compris dans sa version mortifère de la peine de mort, est inutile et vaine quand il s’agit de l’appliquer à la lutte contre la délinquance. Tout au plus permet-elle de contenir les individus bien insérés dans les limites du permissif et du droit. Mais, en aucun cas, elle aura cette force prétendument dissuasive sur les délinquants qui, dans l’exacte mesure où ils ne possèdent ni les mêmes codes, ni les mêmes ressources, ni le même environnement que les autres gens, dans la mesure également où ils n’ont pas connu la même éducation ni les mêmes conditions d’existence ou la même trajectoire de vie que les « gens honnêtes », dans la mesure enfin où ils ont été fortement handicapés par la difficulté d’intérioriser sereinement les règles de la vie sociale, consécutivement à leur statut, à leur mode de vie précaire ou troublé dont ils héritent, à leur milieu désargenté ou violent, sont jetés aux orties et livrés en pâture au législateur qui se plaît à récupérer le phénomène de la délinquance, afin de faire feu de tout bois et d’asseoir le combat contre les illégalismes. Relisons la leçon d’un des pères de la sociologie contemporaine, qui rappelle combien la fonction de la pénalité ne consiste pas dans l’amendement des délinquants, mais dans le maintien de la cohésion sociale :

« Elle ne sert pas ou ne sert que très secondairement [la pénalité, et, a fortiori, la peine de mort ; T. Ferri], précise Durkheim, à corriger le coupable ou à intimider ses imitateurs possibles ; à ce double point de vue, son efficacité est justement douteuse et, en tout cas, médiocre. Sa vraie fonction est de maintenir intacte la cohésion sociale en maintenant toute sa vitalité à la conscience commune » [voir E. Durkheim, De la Division du travail social, Paris, P.U.F. (coll. « Quadrige »), 1991 [1893], p. 76].

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SARTRE Jean-Paul, Le mur, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 1972.



Qu’est-ce que porter un bracelet électronique ? Gros plan sur la surveillance électronique pénale (par Tony Ferri)
7 avril, 2013, 18 h 23 min
Classé dans : Non classé

Résumé (français) : les réflexions qui composent cet article sont issues de plus d’une décennie d’analyses et d’observations directes, en tant que chercheur et professionnel du registre de l’application des peines, quant aux conséquences qu’impliquent les nouvelles pénalités, indexées sur la surveillance électronique, sur le corps et la manière de vivre des condamnés soumis à ce régime particulier d’exécution de peine et à l’obligation du port du bracelet pénal. Plus particulièrement, sur fond d’une étude comparative entre la nature d’une peine d’emprisonnement et les traits caractéristiques d’un aménagement de peine prenant la forme d’un placement sous surveillance électronique, il conviendra, d’une part, de s’attacher à mesurer la spécificité de ces deux modalités d’exécution de peine, ainsi que leurs similitudes et écarts éventuels, et, d’autre part, de tenter d’apercevoir, in fine, en quoi les dispositifs de surveillance électronique reconduisent une forme d’enfermement et de dénigrement de l’humain dans le domaine des pénalités, contrairement à la présentation habituelle qui en est faite par le législateur et les promoteurs de ce système.

Mots clés : prison, emprisonnement, placement sous surveillance électronique, pénalité, dispositifs de contrôle.

Résumé (anglais) : These reflections which compose this article are based over more than ten years of analyses and direct observations, as researcher and professional of the register of the sentencing. These reflections aim to understand the consequences about the new penalties, indexed to the electronic monitoring, on the body and on the way of life about condemned persons who are obliged to carry the penal bracelet. More particularly, with the help of a comparative investigation between the characteristics of prison punishment and the characteristics of electronic monitoring punishment, it will be advisable, on one hand, to analyse the specificity of these two methods of punishment and, on the other hand, to try to see why electronic monitoring systems renew a shape of confinement and belittlement of the human being in the field of penalities.

Keywords : prison, imprisonment, electronic monitoring, sentencing, control devices.

Propos introductifs

Ces dix dernières années ont vu le monde des pénalités contemporaines françaises connaître un certain nombre de mutations dans le champ de l’application des peines. Une des innovations importantes dans le domaine du post-sentenciel, héritée de la mise en œuvre de nouveaux dispositifs de contrôle sur le territoire américain, repose sur l’avènement de la surveillance électronique comme modalité d’exécution d’une peine d’emprisonnement ou comme modalité d’aménagement de peine, et même, à présent, comme modalité alternative à un mandat de dépôt. Le placement sous surveillance électronique fixe et mobile (PSE et PSEM) en direction des personnes condamnées, et l’assignation à résidence sous surveillance électronique (ARSE) en direction des personnes prévenues se donnent aujourd’hui comme de sérieuses mesures alternatives à l’incarcération.

Comme sanctions pénales et mesures de contrôle concurrentes à l’égard de la peine de prison, les dispositifs de surveillance électronique s’efforcent de trouver des relais organisationnels et fonctionnels dans le milieu libre lui-même, et supposent la mise en doute de l’efficacité pénale de la prison sur les plans de la réhabilitation individuelle, du reclassement social et de la prévention de la récidive. Sur fond d’exigence de réduction et de maîtrise des dépenses publiques, le législateur porte dorénavant son regard sur la gestion du parc pénitentiaire qui semble avoir un coût exorbitant et disproportionné au regard de son efficience et de son caractère opérationnel dans le domaine de la défense sociale, de la lutte contre les illégalismes et de la prévention de la récidive.

Ce décentrage récent de la pénalité vers une prise en charge différenciée des condamnés et prévenus, et son ouverture croissant au milieu libre invitent à interroger les présupposés et les implications de ce basculement des politiques pénales, tant sur le public délinquant lui-même que sur la représentation sociale.

Nous voudrions ici circonscrire les caractéristiques propres à ces deux grandes modalités contemporaines de prise en charge de la population délinquante que représentent l’emprisonnement et les mesures de placement sous surveillance électronique, afin de révéler le principe qui les sous-tend et de dégager le modèle fondamental de sanction dans lequel elles s’inscrivent. Une fois cet objectif atteint, nous espérons à la fois mesurer l’écart qui sépare ces deux types de sanction et d’accompagnement pénal, et percevoir, dans leur différence, les liens forts qui, paradoxalement, les unissent.

Placement sous surveillance électronique versus prison

Dans un premier temps, il est usuel de considérer la prison comme le lieu, par excellence, de l’exécution d’une peine d’emprisonnement ou de réclusion. Le geste de l’incarcération est celui de l’arrêt et de la prise : il consiste à arrêter et à capturer un corps, et à le jeter un prison (par où l’on retrouve la notion de « pris-on » comme ce lieu de rassemblement et de confinement des corps pris), c’est-à-dire à le placer dans cet espace particulier, prévu à cet effet et étatisé, où se trouve concentrée la population des Outlaws, au sens de R. Castel. Incarcérer un individu caractérise donc, au premier chef, un geste d’élimination sociale. Tandis que la peine capitale liquide brutalement et biologiquement l’homme puni, l’incarcération s’efforce de l’éliminer socialement et de le détenir dans un lieu où, enfermé et mis à l’écart, il ne pourra ni commettre d’infractions ni récidiver, du moins tout le temps que durera son confinement et son retrait hors de la société.

Une fois banni de la communauté des hommes, l’individu incarcéré est amené à fréquenter des individus ayant également commis des infractions, par conséquent à rencontrer ses semblables, et ce dans un périmètre forcément restreint. La délimitation de l’espace du confinement, à l’intérieur duquel on observe la présence d’une forte concentration de population caractérisée par le statut et les stigmates de la délinquance, définit assez la prison comme une organisation concentrationnaire, voire totale, selon la désignation d’E. Goffman.

La prison, comme organisation concentrationnaire, fonctionne sur le modèle du camp. Dans la mesure où le délinquant est cet être qui a rompu le pacte social, qui s’est de lui-même désolidarisé de la communauté humaine fondée sur le respect et l’observation de la loi, il convient de l’éloigner de la société, de le mettre hors d’état de nuire dans un établissement pénitentiaire. Il s’agit donc de concentrer ce type de population dans un espace retiré, clivé par rapport à la vie sociale, délimité par des hauts murs de béton, des fils barbelés et des barreaux métalliques, construit selon un plan de stricte clôture, obéissant au principe des abscisses et des ordonnées en vue de gérer et de réglementer les déplacements des individus dans cet univers originairement clos. Par conséquent, il est frappant de constater que l’organisation concentrationnaire est soumise à la force centrifuge. Cette considération procède du fait que le pouvoir de domination qui s’exerce sur les individus punis consiste à évincer leur corps hors du champ social, dans un mouvement qui va du centre vers la périphérie : l’incarcération comme geste typiquement d’exclusion chasse les individus du centre vers la périphérie, et opère en même temps selon une logique de la centralisation. Le type de domination qui préside aux relations entre le législateur et la société civile, entre la loi et l’infracteur, est celui de l’expulsion hors du cœur de la communauté humaine dont les individus qui se sont rendus coupables d’actes délictueux ou criminels sont jugés indignes. Cette force centrifuge de la pénalité d’emprisonnement a pour fonction de parquer et d’isoler, loin de l’activité humaine ordinaire, l’ensemble des délinquants, et donc de concentrer et de centraliser la population des Outlaws dans l’enclos pénitentiaire.

A l’opposé du geste de l’incarcération, l’instauration des mesures de placement sous surveillance électronique prend le contrepied de ce mouvement d’expulsion de la population délinquante, et fait le pari, assez révolutionnaire dans son principe, de réadmettre d’emblée cette population au sein de la communauté. Lorsqu’il est question de sentences de justice, il s’agit désormais de ne plus opposer les notions de communauté et de sanction, mais précisément de les associer. Ceci exprime l’idée qu’il n’y a plus, d’un côté, la communauté des hommes, et, d’un autre côté, l’espace de la sanction. Dorénavant, punir ne consiste plus ou pas seulement à reléguer au second plan, dans des espaces clos ou dans une sorte d’antimonde, les Outlaws, mais à réintroduire et à prendre en charge ces derniers dans l’espace commun de la société des hommes. Trois conséquences majeures résultent immédiatement de cette observation :

- d’une part, l’exécution des mesures de placement sous surveillance électronique se fonde sur une organisation « déconcentrationnaire » de la sanction et de l’accompagnement pénal. Son pouvoir d’assujettissement des corps ne réclame plus la soumission à la force centrifuge, mais, tout au contraire, la subordination à la force centripète. Son pouvoir de domination ne fonctionne plus par concentration, mais par répartition, dispersion et diffusion. Cela signifie que les individus porteurs du bracelet pénal connaissent une trajectoire les menant de la périphérie au centre, et sont rebranchés illico sur les circuits socio-économiques fondamentaux de l’existence collective ;

- d’autre part, la mise en œuvre de la surveillance électronique pénale relève du défi technologique, en ce sens qu’elle implique l’application de connaissances scientifiques, appartenant au domaine de la physique ondulatoire , au champ pratique de la pénalité et du post-sentenciel. Elle ne requiert plus la spatialisation stricte de l’exécution des peines, au moyen de l’instauration de territoires ressortissant au modèle du camp et du périmètre restreint, mais l’extension de son emprise et, du moins en droit, l’indétermination de son territoire de contrôle rendues dorénavant possibles au moyen d’une structuration fonctionnant sur le modèle du réseau ;

- enfin, une autre des caractéristiques principales de cette forme déconcentrationnaire de la punition est que, n’étant perceptible nulle part, celle-ci peut s’immiscer partout. Comme cette forme de pouvoir punitif n’est pas identifiable avec évidence, comme elle pousse la discrétion jusqu’à inciter le condamné à porter le bracelet pénal en le dissimulant sous sa chaussette, comme elle revêt également un aspect filandreux et nébuleux, il en résulte l’impossibilité d’opérer socialement une démarcation nette et franche entre les gens bien intégrés collectivement et les « anormaux » au sens de M. Foucault. La forme déconcentrationnaire de la surveillance électronique pénale a pour particularité de se diluer dans la banalité de l’existence humaine.

Progrès apparent, problèmes réels

De ces considérations il est possible et tentant de percevoir, dans la surveillance électronique pénale, un moyen très positif de lutter contre les effets pernicieux de la désocialisation et de la stigmatisation propres à la la prison pénale. S’il est vrai que ce type de surveillance permet de faire voler en éclats le principe de l’instauration d’un périmètre au profit de l’exigence du paramétrage du bracelet, et donc de rendre possible, voire compatible, sanction et liberté, punition et dignité, il faut cependant se garder de se hâter d’en conclure qu’il ne possède aucun inconvénient et qu’il permet à la réflexion d’éviter de se heurter à certains problèmes. Car, à bien y regarder, au moins trois problèmes afférents à la relation entre la surveillance électronique pénale et la société sont repérables, et il n’est pas hors de propos d’en rappeler le contenu maintenant :

- en premier lieu, dans la mesure où la mise en réseau de la surveillance électronique ne paraît connaître, par définition, aucune limitation, sinon celle que consentent à se donner les pouvoirs publics, attendu que rien ne semble pouvoir restreindre la tendance à l’accroissement de la formation en étoiles des technologies ondulatoires, il n’est alors pas exclu d’assister, ici ou là, à l’apparition d’un certain nombre de dérives tenant précisément au caractère technologique du dispositif. Puisque ce système de contrôle s’appuie sur la technologie de la programmation et sur une exigence de détection et de mémoire, afin de pister, de débusquer, de filer les individus qui y sont assujettis, il s’ensuit que le dispositif de surveillance se caractérise par un fonctionnement à distance, qu’il n’exige aucunement d’être relié aux condamnés par une chaîne, mais seulement par la technologie de l’ondulatoire dont le propre est d’être subreptice et indétectable, et qu’il contraint les porteurs du dispositif à se parer du bracelet, tant et si bien que cette logique de la traçabilité et l’exigence d’être « bagué » qui lui est consubstantielle tendent à rendre indistincts l’humain et l’animal. Où l’on voit que l’une des premières grandes dérives de ce système de surveillance consiste dans le mouvement d’ « animalisation » et d’instrumentalisation de l’humain ;

- en deuxième lieu, l’un des corollaires de la mise en œuvre de ces nouvelles mesures de surveillance électronique est la délocalisation de la prise en charge du public délinquant et la désinstitutionnalisation du lieu « classique » de l’exécution de la peine. Une telle déterritorialisation de l’espace pénal « classique » et l’oblitération du caractère institutionnel du lieu où s’exerce ordinairement le pouvoir punitif reviennent à instaurer une confusion entre l’espace public et l’espace privé. Cette confusion vient de ce que les personnes qui font l’objet d’une surveillance électronique ne subissent plus, comme dans l’enceinte pénitentiaire, un quadrillage de leur corps destiné à soumettre l’individualité à une certaine discipline et à une épreuve de normalisation, mais sont désormais confrontés à l’investissement, par le dispositif de contrôle, de leur domaine privé, à l’exploration, par les agents de l’État, de leur psyché, à l’atteinte de leur personnalité s’exprimant habituellement sous la forme de la spontanéité. Concrètement, l’annexion du domicile, caractérisé ordinairement comme cet espace incessible que nul ne peut s’approprier, à laquelle procède pourtant l’instance de contrôle, l’envahissement de la conscience qu’elle réalise, l’emprise qu’elle forme sur le domaine de l’intime et les relations intra-familiales et interpersonnelles, imposent de considérer que la surveillance électronique pénale produit des effets de désubjectivation et, en gommant l’opposition traditionnelle de l’espace public et de l’espace privé, réinvente le domaine des pénalités en lui attribuant, non plus la forme d’un espace de la peine (la prison), mais la forme du territoire national comme peine (le milieu « libre ») ;

- en troisième lieu, les mesures de placement sous surveillance électronique produisent ce qu’on pourrait nommer un effet de panoptique – concept architectural dix-neuviémiste, hérité de J. Bentham -, en créant un régime de pénalité inédit indexé sur le déroulement même de la vie quotidienne des Outlaws : il s’agit du régime de l’hypersurveillance. Le nœud de la surveillance électronique pénale repose sur l’impression singulière qu’elle ne manque pas de distiller dans le cœur des condamnés : ceux-ci ont effectivement l’impression durable qu’ils sont constamment épiés, surveillés, pistés. Devant effectivement porter en permanence le bracelet pénal sur leur corps, jusques et y compris dans les moments les plus intimes ou anodins de l’existence banale, comme, par exemple, lorsqu’il est question de faire les courses, de prendre un bain ou de faire l’amour, les condamnés participent eux-mêmes à la mise en œuvre du dispositif qui les contrôle, voient leur proches s’impliquer dans la procédure de la surveillance et leur rappeler la nécessite qu’il y a à respecter le cadre horaire d’autorisation et d’interdiction de sortie du domicile et, pour une bonne part, sollicitent la clémence de leur employeur à qui ils sont contraints de révéler leur situation de détenu (puisque, rappelons-le, un individu placé sous surveillance électronique est écroué, et conserve, à ce titre, son statut de détenu). La particularité et l’efficience des dispositifs de surveillance électronique procèdent de là, de cette tendance à instituer des réflexes d’auto-observation et d’auto-affection chez les condamnés, et cela au bénéfice de la procédure et de l’exécution de la sanction pénale. Ressentant des effets sur leur psyché et s’observant eux-mêmes, les condamnés qui purgent leur peine sous la forme du placement sous surveillance électronique en viennent à consentir d’eux-mêmes à abandonner leur spontanéité et à œuvrer en faveur d’un processus de dépersonnalisation.

Les propriétés d’un aménagement de peine prenant la forme d’un placement sous surveillance électronique

Les dispositifs de placement sous surveillance électronique représentent essentiellement, en France, des mesures alternatives à l’incarcération, et se donnent comme des modalités d’exécution d’une peine d’emprisonnement aménageable. Être placé sous surveillance électronique signifie, dans la plupart des cas, bénéficier d’un aménagement de peine sous la forme de la surveillance électronique. La notion d’aménagement de peine présente deux aspects principaux :

- d’abord, le premier aspect est d’ordre topographique, car un tel aménagement de peine équivaut à un emménagement de l’institution pénitentiaire au domicile du condamné qui, d’une certaine manière, en vient à remettre les clés de son domicile à l’autorité judiciaire. Sur le plan pénal, le corrélat de l’aménagement est l’emménagement, de sorte que l’habitation perd son caractère libre, permissif, et protecteur contre les agressions extérieures pour devenir le théâtre où se jouent la contrainte, la normalisation et le droit régalien à l’incursion. L’idée même de « prison à domicile » comporte, pour la réflexion, une impasse, puisqu’il est, pour le moins, difficile, dans un contexte démocratique, de considérer la maison comme le lieu, par excellence, de la méfiance et de l’interdiction et comme un espace appartenant à quiconque (l’État, la loi) ;

- ensuite, le second aspect est d’ordre psychologique, dans l’exacte mesure où l’aménagement de peine sous la forme du placement sous surveillance électronique correspond à une modalité de pénétration de la conscience du condamné par l’institution judiciaire (pénale et pénitentiaire). Parce que le porteur du bracelet pénal doit respecter le cadre horaire d’autorisation et d’interdiction de sortie du domicile, regagner, coûte que coûte, son logement avant que ne se déclenche l’alarme, à la manière de l’imposition d’un couvre-feu, justifier de ses retards à chaque fois que s’active la procédure d’alerte, s’accommoder du bracelet, qui colle à sa peau, comme un vêtement technologique devant être porté 24h/24, articuler tout particulièrement sa vie de famille et son activité professionnelle au cadre strict de la mesure et aux obligations qui lui sont étroitement afférentes, il n’est pas douteux que le « bénéficiaire » d’un tel aménagement de peine finisse par vivre le dispositif comme un système puissamment irruptif et invasif au regard du droit à l’intimité, et comme délétère sur le plan du dynamisme vital.

Les deux dimensions de l’intime, c’est-à-dire, d’une part, la maison en tant que domus (domicile, chez soi), et, d’un autre côté, la spontanéité propre à la pensée, à la mobilité et aux relations intra-familiales et interpersonnelles, sont redoutablement remises en cause par les dispositifs de surveillance électronique.

L’indignité de la surveillance électronique pénale

Afin de préciser davantage encore le contenu de cette attaque faite contre le registre de l’intime, il y a lieu de souligner encore que l’indignité de la surveillance électronique tient à deux raisons complémentaires :

- premièrement, le branchement de l’instance de contrôle sur le corps du condamné, au moyen d’un bracelet muni d’une puce électronique émettrice et réceptrice d’ondes, implique de grever sérieusement le caractère de propriété ou de « mienneté  relatif au corps. En d’autres termes, c’est toute la thématique du « corps propre », qui, en philosophie, d’au moins Descartes jusqu’à Merleau-Ponty, qui se trouve ici mise à mal, car ce corps surveillé et investi journellement par le système de contrôle à distance devient l’impropre et l’altérité par excellence, attendu que, entre autres choses, les pensées, les justifications de l’action et les déplacements qui sont liés au corps obéissent mécaniquement à une source extérieure, comme si le corps ne répondait finalement à rien qu’à des in-put et à des out-put ;

- secondement, s’il est vrai que le corps propre est directement atteint par le dispositif de surveillance électronique, cet assaut contre le corps se double d’une attaque en règle contre la subjectivité elle-même, ne serait-ce que dans la mesure où c’est le sujet de droits, le « sujet capable » qui est directement aux prises avec les effets pernicieux de l’application de la pénalité dopée à l’électronique. En effet, en inféodant la conduite des condamnés à la béquille de la surveillance électronique, il appert que c’est la dimension d’autonomie même qui leur est confisquée, au prétexte qu’ils ne savent pas en faire un bon usage, puisque leurs choix et leur mobilité sont assujettis à une vigie toute extérieure, à l’œil fureteur de la surveillance abstraite et ondulatoire. Ajoutons que ce type de surveillance se donne comme d’autant plus ubiquiste qu’il est insaisissable, compte tenu du fait qu’il n’y a pas de nom propre associée à la surveillance, mais juste un « il » ou un « ça » qui surplombe les territoires et les subjectivités visés. En définitive, c’est à la subjectivité en tant qu’elle est douée d’autonomie et investie par la capacité d’être au fondement de ses actes (l‘hypokeimenon) que doivent renoncer les porteurs du bracelet pénal.

La question de la territorialité

Nous avons vu que la surveillance électronique comme modalité d’aménagement de peine équivalait à un emménagement de l’institution péno-pénitentiaire au domicile des condamnés. Bien que cet aspect de l’aménagement de peine apporte un éclairage à l’analyse portant sur les excès, voire les dangers, de la surveillance électronique pénale, il n’est pas le seul. Il est effectivement requis, à présent, de relever un autre aspect qui est propre à l’aménagement de peine institué sous la forme du port du bracelet pénal, et qui a partie liée, précisément, à la question de la territorialité. En taillant en pièces l’idée même d’une institution de la peine, habituellement identifiée à la prison, la surveillance électronique pénale fait disparaître, nous l’avons vu, l’antinomie entre l’espace public et l’espace privé, au profit d’une déterritorialisation de la peine d’enfermement. Mais il y a plus : en effet, cette désinstitutionnalisation et cette déterritorialisation du lieu d’exécution de la peine ont pour corollaire l’éclatement des repères géographiques et institutionnels habituels, la dissolution des frontières et des démarcations topographiques franches, tant et si bien qu’il n’est pas étonnant à ce que l’on observe que le propre des dispositifs de surveillance électronique consiste à porter directement atteinte au domicile et au registre de l’intime, attendu que la technologie de la télé-surveillance ondulatoire, immatérielle et volatile en son principe, ne saurait rencontrer d’obstacles solides et perceptibles sans pouvoir les traverser, et, du même coup, les anéantir comme obstacles ou résistances. Le caractère volatile de la technologie mise en œuvre, la porosité des éléments qu’elle rencontre conduisent les techniques de surveillance électronique à redéfinir la notion même d’espaces, que ces espaces revêtent les caractères de l’intime ou de la chose publique, du dedans ou du dehors, du virtuel ou du réel. L’indétermination du lieu d’exécution de la peine est le pendant de la volatilité de la surveillance électronique, de la désagrégation des lignes et des limites, de la fissuration des murs de l’habitation, de l’oxymore révélé par l’expression étonnante de « prison à domicile ». Le porteur du bracelet pénal est une sorte de caravanier de la peine, un individu qui exécute sa peine sous la forme du nomadisme, il est à la fois un « zoneur », en ce sens qu’il est un mobile en perpétuel mouvement au sein de zones théoriquement ouvertes et équipollentes, et un zonier, en ce sens qu’il est toujours ce frontalier en transit d’un côté vers un autre côté, ou plutôt, d’un point de départ vers un point d’arrivée, à ceci près qu’il est en même temps cet individu qui est dans l’incapacité d’identifier le centre et la périphérie, de différencier des points, par essence, équivalents et pouvant prétendre au même statut, au sein d’un territoire caractérisé par le réseau et la dissolution de l’espace dans l’espace. De là vient que, outre un emménagement de la peine dans l’intimité du condamné, l’aménagement de peine se réalisant sous la forme du placement sous surveillance électronique est un réaménagement du territoire traduisant la nécessité de former un lacis invisible en son sein, et définissant les contours d’une nouvelle architecture péno-pénitentiaire.

Socialisation de la peine ou pénalisation de la société ?

En dernière analyse, il y a lieu de se demander si le mouvement de socialisation de la peine, qui désigne, nous y avons insisté, cette tendance croissante des pénalités contemporaines à permettre et à encourager les exécutions de peine à l’intérieur de la communauté, n’est toutefois pas de nature à favoriser une sorte de pénalisation de la société. Punir aujourd’hui par rapport à hier semble revêtir la structure d’un chiasme : en effet, alors que, jadis, il s’agissait de mettre en scène des exécutions sanglantes, au moyen de techniques visibles et macroscopiques, tels que l’usage de l’échafaud ou de dispositifs subtils comme ceux permettant l’écartèlement, au détriment du supplicié, et cela afin de graver dans la mémoire de l’assistance la noble supériorité du roi et des seigneurs, il apparaît actuellement que le souci majeur soit celui de veiller à ce que l’utilisation des technologies permette, tout au contraire, de rendre discrète la modalité de l’exécution de la peine et de maintenir dans la communauté le condamné. En d’autres termes, si les moyens d’exécution des peines d’hier étaient mis en pleine lumière pour impressionner les hommes qui devaient disparaître dès lors qu’ils avaient porté atteinte à la dignité de la couronne et de la seigneurie, les techniques de la pénalité d’aujourd’hui consistent, à l’opposé, à favoriser une sorte d’invisibilité de la condamnation (le bracelet demeure un instrument invisible), tout en maintenant dans la lumière le condamné lui-même qui peut circuler au sein de la communauté, au point même de laisser l’impression choquante, à la conscience populaire, qu’elle assiste à une inexécution des peines et au maintien d’une vie sociale des Outlaws. Mais comme philosopher consiste à n’être pas la dupe des premières impressions, si tenaces soient-elles, il convient de tenter de voir plus loin. Car, à bien y regarder – et notre étude, dans le cadre de cet article, s’est attachée à le montrer à travers la mise en exergue d’un certain nombre de points -, la socialisation de la peine peut comporter des dérives potentielles, et exprimer une étape vers la pénalisation de la société, en ce sens que cette socialisation peut préparer la conscience commune à accueillir ce type de dispositifs de contrôle de manière à accroître son champ d’application, qui a la particularité de paraître nombreux et sans limites : rien n’interdit, en effet, d’anticiper l’élargissement du champ d’application de la surveillance électronique pénale, compte tenu du fait que, primitivement, en France, elle était censée s’adresser uniquement aux personnes condamnées à une peine d’emprisonnement dont le reliquat de peine était inférieur ou égal à une année. Aujourd’hui, depuis la Loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, le reliquat est passé à deux années, ce qui veut dire que les placements sous surveillance électronique concernent bien plus de prétendants. En outre, elle enveloppe désormais aussi les personnes prévenues. Rien n’interdit donc d’envisager la possibilité d’une autre extension de l’usage de la surveillance électronique pénale, en se figurant qu’elle puisse, par exemple, s’appliquer bientôt aux mineurs, qu’ils soient perçus comme dangereux ou, tout simplement, comme étant en danger. Au bout du compte, la surveillance électronique pénale n’offre-t-elle pas un laboratoire d’étude et d’expérimentation destiné à irriguer, à terme, la société tout entière de son d’emprise sur les corps et les subjectivités ?

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Tony Ferri, philosophe, écrivain, chercheur et CPIP
24 février, 2013, 18 h 52 min
Classé dans : Non classé

Philosophe, Docteur en philosophie, Chercheur au Laboratoire GERPHAU (Groupe d’études et de recherches philosophie – architecture – urbain), Conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation au sein du ministère de la Justice, Tony Ferri est spécialiste du champ pénitentiaire, du registre de l’application des peines, et des pénalités contemporaines.

Praticien de la criminologie appliquée et philosophe de l’actuel, il est l’auteur de  divers ouvrages et articles portant tout particulièrement sur le système punitif contemporain, la mesure de placement sous surveillance électronique, l’hypersurveillance comme processus d’intériorisation d’une surveillance de masse, l’exportation d’une architecture d’enfermement aussi bien en ville que chez soi, et les milieux « habités » par la peine.

On lui doit notamment Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance (L’Harmattan, 2012), Pouvoir et politique pénale. De la prison à la surveillance électronique (Libre et Solidaire, 2016), La surveillance électronique pénale : son statut, son sens, ses effets (Bréal, 2017), et Homo catenarius. La surveillance électronique pénale comme système de « chaîne à la patte » (L’Harmattan, 2017).

Tony Ferri, à Radio Télévision Suisse, en 2015

 Tony Ferri (3)

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