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Recension du livre « Punition et risque. Les geôles du quotidien » (Studyrama, 2015)
28 avril, 2015, 23 h 42 min
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Recension du livre Punition et risque. Les geôles du quotidien (Studyrama, 2015), établie par Gérard De Coninck, criminologue et maître de conférences à l’université de Liège, parue dans la Revue européenne de psychologie et de droit le 24/04/2015 :

 

http://www.psyetdroit.eu/punition-et-risque-de-tony-ferri-et-erwan-dieu/



Tony Ferri, philosophe, chercheur au laboratoire Gerphau et CPIP, ses axes de recherche
10 avril, 2015, 10 h 12 min
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Lien : https://gerphau.wordpress.com/a-propos/chercheurs/tony-ferri/

 Tony Ferri est docteur en philosophie et chercheur postdoctoral associé au Laboratoire GERPHAU. Il exerce également la profession de conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation au sein du ministère de la Justice. Sa thèse de doctorat a porté sur le système de la peine.

Marqué par la fécondité philosophique de grands penseurs tels que Jean-Paul Sartre et Michel Foucault, spécialiste du champ pénitentiaire et du registre de l’application des peines, ouvert à l’interrogation criminologique, ses recherches actuelles ont pour objet la question du sens des pénalités contemporaines et celle de la signification de l’architecture pénale. Il interroge également l’influence du paradigme pénitentiaire sur le milieu urbain et les conditions d’habitation.

 À partir du concept d’« hypersurveillance » qu’il a forgé, il analyse les mécanismes de l’enfermement propres aux différentes formes de placement sous surveillance électronique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, L’Harmattan, 2012, et Punition et risque. Les geôles du quotidien (en co-écriture), Studyrama, 2015.

Il dirige la collection « Les logiques des pénalités contemporaines » aux éditions de L’Harmattan.



Réflexion sur l’hypersurveillance sur les ondes de l’émission « Tribu » de la Radio Télévision Suisse (RTS)
3 avril, 2015, 23 h 39 min
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Chers amis,

Dans le cadre de la parution récente de Punition et risque. Les geôles du quotidien (Studyrama, 2015), j’ai plaisir à partager avec vous le lien numérique de l’émission sociétale « Tribu » d’aujourd’hui (le 03/04/2015) diffusée sur les ondes de la Radio Télévision Suisse (RTS) – émission consacrée, ce jour, à la question de l’hypersurveillance et à laquelle j’ai eu l’honneur d’être invité :

http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/tribu/6636476-tribu-du-03-04-2015.html#6636475

J’ai pu constater avec bonheur à quel point nos amis suisses s’intéressent beaucoup à la question du rapport entre hypersurveillance et vie privée, et sont sensibles à ses enjeux.

Excellent week-end pascal !

Bien cordialement,

Tony Ferri.



Présentation par Tony Ferri du livre d’Ali Kebir, Sortir de la démocratie, Paris, L’Harmattan, coll. « Quelle drôle d’époque ! », 2015.
18 mars, 2015, 11 h 42 min
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 Présentation par Tony Ferri du livre d’Ali Kebir, Sortir de la démocratie, Paris, L’Harmattan, coll. « Quelle drôle d’époque ! », 2015.

 Dans ce livre, Ali Kebir aborde la question du statut de la démocratie, dans sa forme occidentale et parlementariste, ainsi que celle du rapport de la démocratie à ses sujets. Ce faisant, dans un style fluide, direct et percutant, il agite quelque chose qui est de l’ordre de l’« impensé », s’attaque à quelque chose comme une évidence, puisqu’il s’agit pour lui d’identifier non seulement les faiblesses et les insuffisances de la démocratie pourtant enregistrée désormais comme le meilleur des régimes politiques, mais les processus historiques et culturels qui ont constitué les sujets politiques d’aujourd’hui comme des citoyens démocratiques à part entière. D’où vient le fait que les citoyens admettent aujourd’hui la démocratie sinon comme le bien politique suprême, du moins comme un régime quasi incontestable et presque naturel, alors même qu’elle est historiquement advenue, qu’elle véhicule des technologies de pouvoir et qu’elle est le résultat de relations complexes (sociales, politiques, historiques, culturelles) autour desquelles gravite l’enjeu majeur de la reconduction, de la conservation, de la perpétuation de la domination d’un groupe (les puissants, les décideurs, les possédants) sur d’autres groupes (les sujets ou « assujettis » démocratiques, les dominés) ?

Le geste de ce livre consiste donc en une sorte de « profanation » d’une évidence massive, de l’évidence démocratique comme idéal ou meilleur régime politique, non pas pour défendre l’idée d’un retour en arrière vers l’Ancien Régime par exemple, ou opérer des hiérarchies entre les différents régimes politiques, mais pour contribuer plus subtilement à percevoir ce que nos démocraties modernes ont de paradoxalement mortifère, de foncièrement inégalitaire, de farouchement oppressant dans leur organisation et leur fonctionnement, afin de réfléchir à des perspectives d’émancipation et de tracer les contours d’une possibilité d’amélioration ou d’enrichissement du vivre-ensemble. Il s’agit pour l’auteur de « dégager la possibilité d’un horizon autre » (Ibid., p. 10) :

« La démocratie fait donc l’objet d’une évidence : à la fois, validité incontestée d’un objet et omniprésence d’un discours qui en fait son thème et qui lui donne réalité en l’installant dans un bruissement discursif incessant. On est unanime à son sujet et on ne cesse d’en parler (…) : elle est le paradigme du véritable bien politique par exclusion de tout autre. Elle s’installe alors comme discours dominant : aucun autre ne peut être tenu contre lui. Silence autour de la démocratie ». (Ibid., p. 9).

Il s’agit bien d’un livre aux accents de profanation, au sens où il vise à aller à contre-courant de l’évidence démocratique marquée par la saturation des discours ambiants en faveur du tout démocratique et par des opérations de paralysie de la critique, de la contestation, des efforts d’émancipation et des velléités de révolte. Si la démocratie se glorifie de valoriser la liberté d’expression, cette liberté d’expression reste sous conditions, précisément sous condition du pouvoir. D’où il résulte le problème suivant : comment, en effet, critiquer aujourd’hui la démocratie sans se voir taxé du même coup d’alliance avec le terrorisme ou l’islamisme ? Comment soutenir une position alternative ou favorable à l’abstention ou au vote blanc, sans essuyer mécaniquement l’accusation de trahison ou recevoir en retour des reproches ou des invectives en termes d’irresponsabilité ou d’inconscience supposées ? Comment, au fond, s’essayer à examiner les défauts, voire les dérives ou les dangers de la démocratie sans courir aussitôt le risque d’être rangé du côté des chantres des dictatures ou des totalitarismes ?

Loin de viser à substituer un modèle politique à un autre, loin de vouloir imposer un quelconque programme politique vertical ou pyramidal d’émancipation, A. Kebir propose, dans son livre, de réfléchir à la possibilité de « sortir de la démocratie » en investissant des champs d’activité politique inédits, en explorant des nouvelles pratiques de la coexistence, en expérimentant des nouvelles formes de lutte et de résistance, en adoptant des postures véritablement hétérogènes, non prescriptives et minoritaires, et donc placées en dehors de la normativité communicationnelle et du conformisme ambiant :

« Mais il faut bien comprendre que toutes les postures non démocratiques évoquées plus haut, qui sont des possibilités pour nous, ne constituent pas un modèle politique, même pas un programme (…). Elles sont des éventualités particulières sur lesquelles on ne se décide que sur le moment, et dans le lieu concerné, qu’on n’érige pas et qu’on ne doit pas ériger comme règle universelle. Sortir de la démocratie, c’est s’émanciper d’une injonction totalisante abstraite qui nous rend parfois aveugles à la domination et fait de nous ses complices. Sortir de la démocratie, c’est se défaire de la norme exclusive de la discussion, de la mise en équivalence consensuelle, pour reconnaître que le politique est antagonisme, qu’il y est au fond question de victoire et de défaite, que la lutte contre la domination appelle des moyens non consensuels, non communicationnels ». (Ibid., p. 12).

En contrepoint au constat de l’imposante évidence démocratique, l’auteur fait un autre constat, celui de l’existence d’une désillusion à l’encontre de la démocratie :

« Les réflexions qui suivent partent de ce constat : l’omniprésence d’un idéal au sujet duquel nous sommes pourtant désenchantés ». (Ibid., p. 9). Et pour cause : « Son idéal a évidemment de quoi séduire, mais il a pour chacun de nous aujourd’hui un goût amer, le parfum d’une trahison : collusion des gouvernants et des possédants, paupérisation, discriminations raciales,, sexuelles, etc. ». (Ibid., p. 8). Et de noter sur la même page : « L’Irak, comme chacun sait ou devrait savoir, en fait les frais aujourd’hui. Des milliers de morts, du sang, du sang, et des larmes en dommages directs ou collatéraux ». (Ibid., p. 8).

Afin de souligner les limites et les périls du tout démocratique, afin aussi et surtout de dévoiler les conditions historiques par lesquelles la démocratie s’est imposée à la fois comme système politique évident et comme désir, l’auteur a recours à la méthode de la généalogie critique héritée de M. Foucault. Cette méthode généalogique offre, pour l’auteur, une alternative sérieuse et même supérieure à celle que propose l’École de Francfort, représentée notamment par J. Habermas, précisément parce qu’elle permet de déterminer les conditions d’émergence et de réalisation historiques de la norme démocratique, là où la critique habermassienne en fait l’économie et se borne à enregistrer l’idéal démocratique en dehors des processus historiques qui l’ont fait naître. L’insuffisance ou la pauvreté de la critique normative habermassienne de la démocratie tient donc, pour A. Kebir, précisément à ce déficit d’analyse portant sur les conditions historiques et processuelles de l’avènement démocratique, et, partant, à une forme d’idéalisme du fait de son renoncement préalable à la prise en compte des facteurs empiriques, concrets, historiquement situés de l’invention démocratique :

« Cette étroitesse empirique a une conséquence quant à la cohérence du projet critique lui-même : la critique normative y accuse un déficit de réflexivité. Toute critique normative qui place une certaine définition idéale de la démocratie à son point de départ est condamnée, en vertu de l’argument précédent, à manquer au moins un fait empirique fondamental : la validation historiquement située de la norme démocratique, le caractère d’événement de l’adhésion à la démocratie comme horizon exclusif ». (Ibid., p. 33).

Par où l’on voit que la force de la méthode généalogique réside dans sa capacité à interroger et à mettre en doute le système démocratique jusque dans ses structures réputées les plus idéales, les plus apparemment naturelles et les plus incontestables (ainsi, par exemple, du modèle délibératif ou participatif), et donc dans la profondeur de son examen critique, puisqu’elle permet d’emblée de proposer une critique de toute critique normative démocratique, et de se soustraire d’ores et déjà à tout a priori. Par conséquent, elle rend possible l’interrogation suivante : par quelles circonstances en est-on venu à adhérer à la norme démocratique, à se constituer comme des sujets démocratiques ? :

« En ce sens, la critique généalogique pourra réfléchir la situation historique de son objet, la normativité démocratique, qu’elle considère comme la configuration sociopolitique actuelle, donc singulière, de notre manière de penser, parler et faire. Elle n’idéalise pas la démocratie, mais pose la question de ce qui fait la différence de ce présent démocratique, ce qui fait son caractère d’événement, ce qui l’a ensuite naturalisé, imposé à tous et rendu apparemment universel et nécessaire ». (Ibid., p. 37-38).

Au fond, s’agissant de l’analytique de la démocratie, l’auteur entend partir, non pas de la valeur, mais de l’expérience, non pas du droit, mais du fait, et vise donc à mener une réflexion critique sous l’angle, non pas de ce qui doit être (le devoir-être), mais de ce qui est (l’être), et par conséquent sous l’angle de la réalité historique dont le tissu repose sur l’accidentel, l’hétérogène et le singulier :

« L’opération réflexive de la critique entend essentiellement montrer que ce qui se présente à nous sous le visage de l’universel masque la réalité historique qui l’a construite et à travers laquelle nous avons été construits ». (Ibid., p. 39).

Pour ce faire, dans son livre divisé en six chapitres, A. Kebir convoque les grandes figures, apologétiques ou critiques, de la pensée démocratique contemporaine, telles que Cl. Lefort, J. Habermas, M. Gauchet, B. Cruikshank et quelques autres, afin d’entrer en discussion avec elles et de les confronter à la question fondamentale et lancinante suivante, d’origine foucaldienne : la citoyenneté démocratique, telle qu’elle est actuellement vantée, valorisée, portée au pinacle ne relève-t-elle pas, en réalité, de stratégies de pouvoir ? N’est-elle pas aux prises avec des mécanismes de pouvoir qui l’ont fait naître et qui la maintiennent dans sa forme actuelle, ne serait-ce que, d’une part, dans la manière dont les sujets en sont venus à se conformer totalement à la démocratie, et, d’autre part, dans la façon dont ils s’agitent fièrement et s’observent désormais eux-mêmes comme membres assidus du corps politique démocratique ?

Sur la base de cette interrogation de fond, le philosophe passera au crible de l’analyse des technologies concrètes de pouvoir, dont la filiation remonte principalement au XIXe siècle, telles que notamment la technologie sociale et celle de l’auto-assistance qui ont permis la constitution d’un savoir-pouvoir et le développement d’une police sociale sur les pauvres, ainsi que la technologie délibérative qui a servi à habituer les individus à la réunion délibérative, au souci du bien commun et à la maîtrise des émotions. Le trait commun à l’ensemble de ces technologies de pouvoir tient à l’exigence de susciter, chez les gouvernés, l’avachissement de toute forme de résistance et de contre-conduite, et la participation de chacun à la totalité démocratique qui les surplombe et les enveloppe. En conséquence de quoi, il s’est agi, pour le pouvoir démocratique, de tracer la voie par laquelle les sujets ont eu à s’engouffrer et à s’efforcer par eux-mêmes d’épouser la démocratie comme « norme de vie » :

« La résistance des pauvres doit être vaincue pour vaincre les risques de troubles. Le pouvoir démocratique emploie alors une tactique, caractéristique de sa logique, qui est une manœuvre de colonisation des luttes et des résistances. Par  »colonisation », j’entends désigner un processus de pouvoir qui consiste à dominer des individus et, en même temps, réinvestir, en la détournant, leur pratique de résistance pour nourrir son propre fonctionnement. […]. Comment détourner la résistance pour qu’elle travaille pour le pouvoir de démocratisation ? Il faut relier les intérêts des pauvres avec ceux de la société prise comme un tout, en faisant en sorte que tous adoptent une  »Norme de vie », nous dit Bosanquet. Par cette expression, elle entend désigner le fait de se donner des principes directeurs qui structurent et organisent l’existence sociale selon un but partageable par tous ». (Ibid., p. 64-65).

 Au terme d’un itinéraire riche et stimulant, le lecteur peut avoir envie d’adresser une objection à A. Kebir, à savoir celle de la « contradiction performative ».

En effet, il y a lieu de se demander d’où l’auteur parle, à quelle place il se tient non seulement pour conduire son analyse critique de la démocratie, mais pour prendre, d’une façon si décisive, position contre elle, lors même qu’elle est caractérisée par lui comme le résultat de processus historiques enveloppants, unifiants et naturalisants – processus qui interdisent, dès lors, toute possibilité de sortie hors de la démocratie par le discours démocratique lui-même. Pareillement à la théorie marxienne de la conscience-reflet qui – dans l’exacte mesure où elle fait dépendre les caractéristiques de la conscience et les formes de la superstructure (la société, la culture) des forces de production, des rapports de pouvoir et des éléments de l’infrastructure – invite à considérer qu’il a bien fallu, ne serait-ce que pour l’évoquer, que Marx lui-même échappe aux effets de sa théorie, de même il est à remarquer que le livre d’A. Kebir, historiquement advenu, matérialise l’existence d’une brèche au sein même des processus historiques qu’il décrit, au sein même de la cage réticulaire de la démocratie, et tend à faire vaciller son postulat fondamental, à savoir que la démocratie va de soi, que rien ne peut lui être opposé et qu’elle n’a pas de dehors.



Parution du livre « Punition et risque. Les geôles du quotidien » (Studyrama, 2015)
15 février, 2015, 16 h 59 min
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Chers amis,

C’est avec plaisir que je viens partager avec vous, sur mon blog, l’annonce de la parution effective de Punition et risque. Les geôles du quotidien (Studyrama, février 2015), que j’ai eu la joie de co-écrire avec le criminologue clinicien Erwan Dieu.

Le livre est assorti d’une préface du philosophe Michel Onfray et d’une postface de la psychocriminologue Astrid Hirschelmann absolument tonifiantes, puisque, outre les nombreuses subtilités qu’elles enveloppent, elles se présentent, l’une et l’autre, sous la forme d’un entretien richement instruit.

Si vous êtes intéressés par sa consultation ou sa lecture, le livre est disponible ou commandable dans votre librairie habituelle, et auprès de la librairie de l’éditeur, dont voici le lien numérique :

http://librairie.studyrama.com/produit/3192/9782759028344/Punition%20et%20risque

Bien cordialement,

Tony Ferri.



Le système pénitentiaire est-il en crise ?
18 janvier, 2015, 13 h 37 min
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Vous pouvez consulter cet article « Le système pénitentiaire est-il en crise ? », dans la Revue européenne de psychologie et de droit, 10/01/2015. Lien : http://www.psyetdroit.eu/wp-content/uploads/2015/01/TF-Le-syst%C3%A8me-p%C3%A9nitentiaire-est-il-en-crise-TF.pdf

« C’est en effet une certitude (…) que les [hommes] sont enclins à la vengeance plus qu’à la miséricorde » (Spinoza, Traité politique, chap. I, V, Paris, Éditions Réplique, 1979, p. 15).

 Qu’est-ce qu’une crise ?

Si l’on assiste aujourd’hui au déploiement d’un certain discours sur la crise du système pénitentiaire, pareillement à une douce ritournelle, et ce en France, sinon partout dans les sociétés occidentales ; si l’on entend régulièrement dire que les prisons sont indignes de la République et une honte pour l’État français (sur ce point, se reporter, notamment, au livre de R. Badinter, La prison républicaine, 1871-1914, Paris, LGF/Livre de Poche, 1994, ainsi qu’aux multiples et consternantes dénonciations émanant de la Cour européenne des droits de l’homme relativement aux conditions dégradantes d’incarcération) ; autrement dit, s’il se répète qu’il y a une crise sérieuse des pénalités d’enfermement et que le contexte ne favorise pas la sortie hors du tunnel de cette crise, il est néanmoins à remarquer la pérennisation de la paralysie généralisée du système dit pourtant en crise, et que pareille crise, qui s’inscrit dans la durée, n’est d’ores et déjà plus tout à fait une crise. Qu’est-ce à dire ?

La notion de crise, prise en son sens étymologique grec premier, par conséquent en tant que Krisis, signifie bien autrement l’idée d’une rupture à l’intérieur d’un processus, l’idée d’une césure dans le cours des choses, elle se rapporte même à un acte décisionnel – puisque Krinein, c’est décider, choisir – par lequel on renonce aux choix antérieurs et par lequel on prend un tout autre chemin que celui qui a a été pris jusqu’à maintenant. Elle souligne donc l’effet d’une volte-face radicale, la volonté d’en finir une bonne fois pour toutes avec les résolutions stériles antérieures. De là résulte, puisque la crise dure, qu’il est inconséquent et impropre de dire qu’on est en crise, et que le martèlement des discours des prétendus experts ou élites sur la question n’est pas autrement destiné à recouvrir d’un nuage épais l’état de paralysie permanent du système et à ressasser, à coup de verbiage, l’apparence d’une crise qui n’en est pas une, mais dont le bégaiement permet précisément de maintenir en place l’état d’attentisme et de le proroger indéfiniment. Depuis trente ou quarante ans de crise du système pénitentiaire, qu’observe-t-on, même après l’abolition de la peine de mort en France, sinon la multiplication des établissements pénitentiaires, le regain de l’insalubrité de nombre de ses locaux (voir, par exemple, le rapport accablant tout particulièrement sur la prison des Baumettes établi par l’ex-contrôleur des lieux de privation de liberté, Jean-Marie Delarue), l’augmentation constante du nombre des reclus et le phénomène ancestral de surpopulation carcérale, bref la prospérité même du régime de l’enfermement assorti de ses conditions indignes et inhumaines d’exécution ? Par où l’on voit qu’il conviendrait, tout à l’inverse, de préférer regretter de n’être véritablement pas en situation de crise, parce qu’une telle situation impliquerait en fait de réfléchir et de travailler, vite et bien, sinon salutairement, à lutter bien plus efficacement contre le naufrage organisé du système pénitentiaire. Le latin crisis ajoute d’ailleurs au grec ancien un élément d’urgence vitale au contexte de gestion de crise : il s’agit d’une question cruciale immédiate de vie ou de mort…

C’est qu’il y a lieu de ne pas confondre crise et décadence, puisque, si la première est l’expression d’une volonté de ruptures et désigne le fait de porter des choix courageux, seule la seconde traduit une absence d’anticipation et témoigne d’un laisser-faire, d’une dérive du système sur lequel on n’est même pas fâché de n’avoir pas de prise. Loin donc d’être confronté à une crise, c’est bien plutôt à une décadence que l’on a affaire, pareillement à la lente agonie que connut jadis Rome. Car, au lieu d’envisager un changement de cap « décisif », la situation actuelle consiste dans la complaisance vis-à-vis d’une sorte de statu quo puissamment alimenté par l’anepikritos (la posture confortable de l’indécision ou de l’irrésolution). Quand une route poursuit sa déroute, il ne s’agit pas d’autre chose que d’une déroute bien balisée. Pour le bien comprendre, il y a lieu d’examiner la situation à la lumière du nihilisme ambiant.

Le nihilisme aujourd’hui

D’abord, qu’est-ce que le sentiment concret du nihilisme aujourd’hui, sinon celui de la réduction de l’agir à une absence de pouvoir, celui de l’annulation de la possibilité du faire, celui du blocage de toute décision aux conditions de quelque chose doté d’une suprématie superlative telle qu’elle nous écrase de son geste de pure indifférence à l’égard du devenir du vivre-ensemble (le marché, la croissance, les technostructures, la course effrénée aux profits). Ensuite, sur le plan conceptuel, le nihilisme place les individus dans une situation de confrontation à des valeurs. Vouloir faire triompher ses valeurs contre celles des autres est source d’animosité et de conflits. La notion de valeur suppose effectivement l’affirmation d’une hiérarchie des valeurs, c’est-à-dire un clivage conduisant à ce que l’évaluateur valorise ses valeurs propres au détriment de celles des autres et à ce qu’il tienne la dragée haute à celui qu’il pressent comme une menace envers son répertoire. Par cela seul qu’elle place les hommes au cœur de conflits permanents, qui oserait contester que la valeur n’a pas grande valeur et qu’elle se présente comme la nourriture dommageable du nihilisme ? Pour le dire autrement, si la valeur, c’est valoriser et dévaloriser tout à la fois, elle n’a donc pas de valeur en soi, puisqu’elle se fonde sur l’acte d’une évaluation dont chacun prétend être le centre ou la légitimité. Le problème de la valeur, c’est celui de la reconnaissance de l’autorité de l’évaluateur, ainsi que celui de l’origine de la valorisation. Qui (ou quoi) est autorisé à désigner, à dénombrer les valeurs ? Dieu, l’homme, l’individu, la nature, l’opinion ? Comment valoriser, sans du même coup dévaloriser, et donc annuler la valeur elle-même par laquelle on prétendait fonder une hiérarchie et une direction dans l’ordre du monde ? Car en évaluant, il appert que la chose valorisée se consume aussitôt de terreur contre la chose dévalorisée…

Mais ce n’est pas tout. Plus profondément, la valeur est force de nihilisme moins par ce qu’elle dévalue ou sous-évalue que par ce qu’elle évalue ou valorise à tout bout de champ. Dans le langage philosophique, eu égard à la chose (res), cela revient à dire que la chose n’a jamais de valeur par soi (en elle-même), mais toujours par un autre, c’est-à-dire qu’elle ne revêt de valeur que parce qu’elle est toujours déjà soumise à un évaluateur, à un regard, à une cause qui, en lui attribuant du dehors une valeur, lui ôte du même coup sa valeur en la soumettant à un système de valeurs extérieur à elle, et, ce qui revient au même, met sous le feu des projecteurs son absence de valeur intrinsèque. Et il n’en va pas autrement de l’acte même d’accorder de la valeur : celui-ci est un acte de négation ou de mort, puisque, lors même de l’établissement de valeurs, l’humain les consomme immédiatement dans un processus où se trouve à l’œuvre une sorte d’éternel retour d’un semblant ou d’un simulacre de valeurs, puisqu’il y va toujours de soi, de sa vanité, de sa prétendue centralité dans toute évaluation. En ce sens, valoriser, c’est non seulement détruire, mais c’est empêcher, sur le plan de la valeur, toute coïncidence entre la chose dont on estime la valeur et la pensée qui la valorise. Que vaut donc une valeur dont le propre est de dévaloriser et de s’autoproclamer la source de toute valeur ? Que vaut-elle, sinon rien ? Car, incapable de se décentrer de sa prétendue autorité sur laquelle il s’illusionne et frappé d’illégitimité au moment même où il prétend pouvoir fixer les valeurs, l’humain vomit du nihilisme au point de nier d’un seul tenant et le monde et lui-même. Cette contradiction n’a pas échappé à Nietzsche, ce penseur extrême du nihilisme, qui, dans le célèbre § 346 du Gai savoir, dont une lecture suffisamment subtile ne doit toutefois pas être celle d’un professeur de philosophie soumis au formatage de la préparation à l’enseignement – on pourrait d’ailleurs, soit dit en passant, poser notre question initiale, dans des termes identiques à ceux que nous avons posés, à l’égard du système éducatif français : le système éducatif est-il en crise ? -, insiste sur la nécessité de s’affranchir de toute évaluation pour retrouver la valeur des choses en tant que telles, le goût de la vie réelle, le caractère sublime du monde. Car la valorisation est autant force de séparation à l’égard du monde (quand on juge de quelque chose, on le met, du même coup, à distance) et des autres (quand on évalue, on entre en guerre interminable), que négation de soi-même (quand on produit de la valeur, on bascule dans l’idolâtrie dont le propre réside dans l’expression d’une vénération accordée à l’image produite et dans une espèce d’estime/mésestime de soi). Quoique dans l’idolâtrie il y ait quelque chose de soi, une forme de projection ou de vanité de soi dans l’objet adoré, au sens de Feuerbach, cette adoration préfère néanmoins le simulacre (de l’objet, de soi) à la réalité, d’où il résulte la négation simultanée et du monde et de soi par soi. Voici ce que relève Nietzsche en ce sens :

« Quant à cette attitude :  »l’homme contre le monde », l’homme en tant que principe  »négateur du monde », l’homme en tant que mesure de la valeur des choses, en tant que juge des mondes qui va jusqu’à mettre l’existence même dans le plateau de sa balance et l’estime trop légère – quant au prodigieux mauvais goût de toute cette attitude, nous en avons pris conscience, elle nous répugne – et nous éclatons de rire rien qu’à voir  »l’homme et le monde » placés l’un à côté de l’autre, que sépare la sublime prétention du petit mot :  »et » ! ».

Et plus loin, dans le même texte, de conclure à cette odieuse alternative pour le moins très conséquente de la part du philosophe du soupçon :

«  »Ou bien supprimez vos vénérations – ou bien supprimez-vous vous-mêmes ! ». Le dernier terme serait le nihilisme ; mais le premier, ne serait-ce pas également – le nihilisme ? -. Tel est notre point d’interrogation ». (Cf., Nietzsche, Le Gai savoir, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1982, pp. 243-244).

Au fond, la question est à la fois celle de savoir comment se libérer de ce besoin d’évaluation (du « besoin de vénération », selon le vocabulaire de Nietzsche) qui fait qu’on tend à tout rapporter risiblement à soi, à tout consommer et à tout digérer dans un flux incessant de valorisation et de désir de valeur ajoutée (la fameuse et désolante « pléonexie », selon V. Jankélévitch), et celle de savoir comment exister selon un système de valeurs sans être frappé aussitôt de ridicule en raison de la vanité qui, là encore, la sous-tend (et de son caractère, là encore, « risible », selon Nietzsche) ? Odieuse alternative…

En tant que les choses sont dissoutes dans et par la valeur, il est frappant de constater que le désir de croissance économique comme valeur en fournit une illustration idéale-typique. Selon la logique de l’évaluation, il appert, en effet, qu’on peut produire de la valeur avec n’importe quoi et dans n’importe quel but, sans discernement, pourvu que cela rapporte gros et qu’on se réfugie dans la sphère de l’indifférence totale à l’égard du monde et des autres. Dans le contexte du monde moderne naissant, Machiavel faisait preuve de sagacité en affirmant que « la fin justifie les moyens », dès lors que la primauté revient au privilège sacré du pouvoir qu’on possède – pouvoir qui accapare et absorbe tout, à la manière d’un gros estomac. Par voie de conséquence, qu’on construise indéfiniment des établissements pénitentiaires, en les multipliant et en les perfectionnant technologiquement à l’infini, et cela dans l’ignorance rassurante de savoir qui on punit, pourquoi on punit et ce qui se passe journellement dans l’enclos, pourvu que cela fasse fructifier le marché de la sécurité, et rapporte beaucoup en termes électoraux ? La valeur, en tant qu’elle est l’expression de la volonté de puissance et d’accroissement personnel infini, produit misère, inégalité, malheur. En rompant avec la logique de la valeur, il pourrait en résulter sinon la promesse d’un autre monde, du moins une rupture avec la décadence ou l’agonie actuelle. Mais cela ne semble pas être à l’ordre du jour.

Le nihilisme, pour Nietzsche, est ambigu, parce qu’il désigne une alternative dont aucune de ses parties n’est satisfaisante. D’abord, il caractérise le fait de prêcher des valeurs transcendantes, dont la source provient d’une autorité qui n’est pas la sienne propre, et donc d’une autre volonté (Dieu, les idéologies, les dogmes, les arguments d’autorité). La volonté de puissance, chez Nietzsche, évoque effectivement l’idée qu’on ne peut pas vouloir une autre volonté que la sienne propre, et que seul compte le geste, quoique superflu, de l’auto-position et de l’auto-imposition de soi. Mais le refus de vouloir une autre volonté, à l’instar du Christ qui a remis sa propre volonté entre les mains de celle de son Père, comporte aussi, pour l’auteur d’Ainsi parlait Zarathoustra, un redoutable risque de nihilisme, parce qu’il condamne, comme on l’a vu, à l’idolâtrie, à la vanité, à la consommation indéfinie, à la projection idéalisée et surinvestie de soi, à la guerre stérile. C’est toute la difficulté que soulève le § 346 du Gai savoir.

La fausse crise des institutions

Sur fond de nihilisme ambiant et de tendance à l’affermissement de la pléonexie, les institutions ont pour fonction de ne pas se saborder elles-mêmes et pour objectif de se conserver telles qu’elles sont. Pour échapper à la destitution, à la dissolution ou à la ruine, elles ne visent pas à se réformer radicalement, mais à demeurer les mêmes. Quand elles changent, ce ne sont pas leurs fondations qui sont entamées, car rien de leur substance ne saurait être ébranlé. Dès lors, comment l’institution pénitentiaire, comme toutes les autres institutions, pourrait-elle viser autre chose qu’à reconduire les principes qui l’ont fait naître ? Devant les discours de transformation des institutions, il y a tout lieu de rester circonspect, car, par définition, ces transformations ne sont jamais que des accidents, des mesurettes de replâtrage, d’habillage et de consolidation des institutions qui restent, par définition, intactes (insistons-y : c’est la raison d’être d’une institution que de poursuivre la même marche et de se survivre à elle-même), et les réformateurs – ces fidèles institutionnels qui se trompent régulièrement, sans y songer forcément, sur le pouvoir de nouveauté des institutions dont ils vantent les supposés mérites – ne sont jamais que les développeurs les plus acharnés et les plus utiles (ou serviles) des systèmes en place. Si l’institution pénitentiaire, comme toute autre institution, est dite en mauvais état par les adeptes même des Droits de l’homme, cela vient précisément de ce qu’elle persiste à s’affermir, à renoncer à entrer en crise et à demeurer fondamentalement identique à elle-même. Encore une fois, pourquoi viserait-elle à devenir autre chose qu’elle même, à s’aliéner ses propres prérogatives, dès l’instant où ses fruits sont mûrs, où elle se porte à merveille et se délecte à croître, où les contrats d’ordre carcéral entre le secteur public et le secteur privé font florès, où le commerce des bracelets électroniques est délicieusement juteux ?

Le nihilisme punitif

D’où il s’ensuit que, en tant qu’expression du nihilisme, il n’y a pas loin à ce que la volonté de punition s’apparente à une volonté de domination, et qu’elle s’enracine, au fond, dans la vanité des hommes. Car c’est par vanité qu’on s’emploie à dégrader la nature humaine, à la diviser en humain et non-humain, à avilir des groupes entiers de l’humanité tels que les reclus, les migrants, les étrangers, les SDF, les Roms. En effet, qu’est-ce que la vanité, sinon un sentiment d’orgueil affecté tout entier tourné vers la toute-puissance, la médisance, la dégradation du prochain, l’affliction, la prétendue supériorité de soi sur les autres ? En raison même de cette vanité, le punisseur ou le dominant, ce nihiliste qui se croit supérieur aux autres ou meilleur que quiconque, ressemble, en fait, en pire, au prétendu goujat qu’il veut punir ou dominer. Selon Rousseau, la vanité comme rejet ou haine de l’autre est le prolongement même de l’amour-propre, et puise son origine dans un désir pervers de comparaison qui naît à l’occasion des rapports sociaux. Le paradoxe rousseauiste de la vanité envieuse repose sur le fait que, chacun aimant tellement mieux sa personne que celle des autres, il ne peut résulter de l’amour-propre nulle union sincère, nulle amitié désintéressée alors même qu’elles sont requises pour le nourrir… L’amour-propre défendu par chacun, qui suppose de désirer recevoir librement pour soi-même le crédit maximal que les autres sont censés s’accorder à eux-mêmes, rend en fait, on le voit, nulle et non avenue l’exigence pourtant ardemment recherchée d’être privilégié par les autres à l’encontre d’eux-mêmes :

« L’amour propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible (…) Ainsi ce qui rend l’homme essentiellement bon est d’avoir peu de besoins et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l’opinion » (J.-J. Rousseau, Émile ou de d’éducation, livre IV, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1969, p. 329).

A l’occasion de l’effort maintes fois renforcé de valorisation et de dévalorisation, et donc d’instrumentalisation des hommes et du monde, il ressort que, à l’intérieur même du système punitif, il ne saurait y avoir d’échappatoire hors des forces du nihilisme. Car un tel système, qui est dit en crise sans connaître la crise, consiste, d’abord, à vouloir l’exécution de la punition, et, ensuite, à trouver satisfaction et héroïsme dans l’acte même de punir. Dans un tel système, la souffrance des condamnés est non seulement recherchée, mais jouissive. Qui contesterait que la perversion des hommes n’est pas telle que, loin de plaindre les individus châtiés, elle jouit du malheur qui les accable ? Ne se pâme-t-elle pas de plaisir au moyen de la surenchère du ressentiment et de la vengeance ? Qu’est-ce que punir, au fond, sinon l’excitation sadique à l’indifférence et à l’oubli de la souffrance des autres ? L’inhumanité du système punitif réside dans sa capacité étonnante d’exempter le punisseur des maux qu’il inflige à son semblable, et de lui ôter le sentiment d’appartenir à une même communauté d’hommes. Or, comme Nietzsche nous l’apprend, le nihilisme a une double face, et, comme le souligne Rousseau, il se retourne contre ceux-là même qui le revendiquent, et ce pour au moins trois raisons :

  • d’une part, les partisans du châtiment sont, d’une certaine manière, plus à plaindre qu’à blâmer, parce qu’ils sont précisément prisonniers de la misère afflictive qu’ils répandent, parce qu’ils ignorent tout de la pitié et de la miséricorde et parce qu’ils sacrifient tout à leur désir de toute-puissance évaluative. La volonté de punir accorde la primauté au besoin de distribuer l’affliction parmi les semblables sur le désir de s’unir à eux par le sentiment de leur peine. Plutôt que de s’indigner du sort qu’il leur est réservé, les nihilistes sont à plaindre parce qu’ils trouvent à la détresse de ceux qui leur ressemblent moins de peine partagée que de satisfaction ou jouissance individuelle ;

  • d’autre part, les adeptes de la punition sont aussi plus à plaindre qu’à blâmer, par cela même que, à bien y regarder, dans leur volonté de punir, ils se montrent esclaves du besoin tout négatif d’asservir les autres à la souffrance dont ils jouissent, et sont finalement malheureux de cette dépendance. A ce titre, relisons ces lignes éternelles de Rousseau qui pose le bon diagnostic sur l’état de conscience malheureuse du nihiliste ou du sadique et sur les maux du méchant :

    « Le mal que nous font les méchants nous fait oublier celui qu’ils se font à eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices, si nous pouvions connaître combien leur propre cœur les en punit. Nous sentons l’offense et nous ne voyons pas le châtiment ; les avantages sont apparents, la peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n’est pas moins tourmenté que s’il n’eut point réussi ; (…) : ils ont beau montrer leur fortune et cacher leur cœur, leur conduite le montre en dépit d’eux ; mais pour le voir il n’en faut pas avoir un semblable » (cf., J.-J. Rousseau, Émile ou de l’éducation, op. cit., p. 371) ;

  • enfin, les tenants de l’affliction sont encore plus à plaindre qu’à blâmer, parce qu’ils ne sont pas plus capables de pardonner qu’ils sont capables de réparer leur propre tort quand d’aventure ils en causent eux-mêmes – l’aptitude à pardonner l’infraction et celle à la réparer allant, à l’examen et d’expérience, étroitement de pair. Humainement, on a raison de se méfier de ceux qui ont l’habitude d’appeler à la surenchère du châtiment, car ce sont souvent des tordus qui, aptes à faire pire que ceux qu’ils méprisent, refusent tout net, quitte à se braquer les yeux horrifiés et les lèvres écumantes, de reconnaître les faits délictuels ou criminels qu’ils commettent souterrainement et de réparer les colossaux dommageables qui en résultent (il est encore de nombreux exemples récents en Palestine ou en Syrie, ou en Terre sainte de la politique financière).

    Rousseau nous enrichit encore de l’idée que cela ne fait aucun doute que l’esprit de domination s’ancre dans la flatterie de l’amour-propre :

    « Émile n’aime ni le bruit ni les querelles, non seulement entre les hommes, pas même entre les animaux : il n’excita jamais deux chiens à se battre, jamais il ne fit poursuivre un chat par un chien. Cet esprit de paix est un effet de son éducation qui n’ayant point fomenté l’amour-propre et la haute opinion de lui-même l’a détourné de chercher ses plaisirs dans la domination, et dans le malheur d’autrui. Il souffre quand il voit souffrir [ c'est nous qui soulignons] (…) Ce qui fait qu’un jeune homme s’endurcit, et se complaît à voir tourmenter un être sensible, c’est quand un retour de vanité le fait se regarder comme exempt des mêmes peines par sa sagesse ou par sa supériorité » (J.-J. Rousseau, Émile ou de l’éducation, op. cit., pp. 380-381).

C’est ainsi que, là où on est coutumièrement appelé à regarder les condamnés, la plèbe, les gens d’en bas comme faisant horreur par leur supposée friponnerie, il n’y a pas lieu de nier qu’ils font, en réalité, moins horreur que les punisseurs, le patriciat, les gens d’en haut eux-mêmes qui sont toujours tentés d’abuser de leur condition, de se payer de la domesticité, de châtier les autres plutôt qu’eux-mêmes, d’exercer rigueur et injustice sur les petites gens au lieu de regarder au-dedans d’eux-mêmes. Les suspects, bien que présentés comme potentiellement coupables, sont souvent honnêtes dans leur friponnerie, attendu qu’ils ne cherchent pas à jouer la comédie pour dissimuler leurs torts, tandis que les punisseurs, ces gens pauvrement illustres, ces dominants au petit cœur, sont souvent égoïstement cupides dans leur honnêteté apparente et passent leur temps à faire étalage de leur masque.

De sorte que, si les condamnés apparaissent habituellement grossiers et peu aimables, ils méritent néanmoins considération et respect, non pas seulement en raison des Droits de l’homme, mais aussi, plus concrètement, parce qu’ils se dévoilent, sont bruts de décoffrage et offrent une certaine authenticité, là où les punisseurs (les mondains, les politiques, les patriciens) ne se montrent et ne sont aimables que par leur masque, leur duplicité, leur péroraison, leurs sophismes. Sans ce masque sophistiqué, il n’est pas douteux qu’ils apparaîtraient dans leur monstruosité horrible tenant à leur abominable hypocrisie, à leur consternante indifférence à l’égard du plus démuni qu’ils refusent obstinément de traiter comme un semblable. Paradoxalement, il y a bien souvent plus de commisération et de générosité chez l’être puni que chez le punisseur. D’expérience, chacun sait qu’il y les Grands petits et les Petits grands. Ce constat est nettement relevé par La Bruyère :

« Le peuple n’a guère d’esprit, et les Grands n’ont point d’âme : celui-là a un bon fond et n’a point de dehors ; ceux-ci n’ont que des dehors et qu’une simple superficie » (cf., La Bruyère, Caractères, IX, « Des grands », 25).



La prison entre ombre et lumière
17 décembre, 2014, 10 h 15 min
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La prison entre ombre et lumière

par Tony Ferri

 

Pour information et partage, j’ai le plaisir de vous communiquer ci-dessous le texte « La prison entre ombre et lumière » que l’occasion m’a été donnée de rédiger, à la suite de la sollicitation du photographe Nicolas Brasseur et du Centre photographique d’Île-de-France (CPIF) qui sont intervenus, l’année dernière, au Centre pénitentiaire sud francilien de Réau, dans le cadre de la mise en place d’un atelier de photographie au profit des détenus.

 C’est avec enthousiasme que j’avais alors répondu positivement à la proposition qui m’était faite d’apporter ma modeste contribution à ce beau projet, sous la forme de l’écriture d’un article, et que je m’étais déplacé dans les locaux de l’établissement pénitentiaire pour y rencontrer les participants.

 Voir aussi le lien numérique du Centre photographique d’Île-de-France : 

 http://www.cpif.net/index.php?rub=1&docId=226743

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Tony Ferri est né en 1973 en Normandie. Docteur en philosophie, chercheur postdoctoral associé au Laboratoire GERPHAU (Groupe d’études et de recherches philosophie – architecture – urbain, UMR 7218/CNRS/ LAVUE), il exerce la profession de conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation au sein du ministère de la Justice. Sa thèse de doctorat a porté sur le système de la peine. Marqué par la fécondité philosophique de grands penseurs tels que Jean-Paul Sartre et Michel Foucault, spécialiste du champ pénitentiaire et du registre de l’application des peines, ouvert à l’interrogation criminologique, ses recherches actuelles ont pour objet la question du sens des pénalités contemporaines. À partir du concept d’« hypersurveillance » qu’il a forgé, il analyse les mécanismes de l’enfermement propres aux différentes formes de placement sous surveillance électronique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan, 2012.

Éléments introductifs

 

En Juillet 2013 s’est tenu, au Centre pénitentiaire sud francilien de Réau, dans le département de la Seine-et-Marne, un atelier de photographie au profit des personnes détenues. Cet atelier, qui a été co-animé par l’artiste Nicolas Brasseur et par le Centre photographique d’Île-de-France représenté par Pauline Cortinovis, s’est articulé autour de six séances impliquant la participation de huit personnes détenues volontaires et sensibles à l’art photographique. Afin que ce projet puisse être mené à bien, la collaboration du Service pénitentiaire d’insertion et de probation de Seine-et-Marne et du pôle culturel de l’établissement de Réau, ainsi que le suivi assuré par la Direction interrégionale des Services pénitentiaires de Paris, ont été d’une aide précieuse.

 

Rappelons que ce Centre pénitentiaire, qui a été construit par le groupe Bouygues et qui a été fonctionnel à compter de l’année 2011, se situe sur le territoire de la commune de Réau. S’inscrivant dans le cadre de l’action des pouvoirs publics en faveur de l’amélioration du parc pénitentiaire français, le C.P. de Réau est un établissement qui se compose de deux centres de détention hommes, d’un centre de détention femmes, d’un quartier maison centrale, d’une unité en attente de transfèrement (UAT) et d’un centre national d’évaluation (CNE). L’ensemble peut accueillir près de 800 personnes détenues.

 

Au cours de cet atelier photographique, les participants à ce projet ont cherché à interroger le regard qu’ils posaient eux-mêmes sur leurs conditions d’enfermement. S’inspirant de photographies soigneusement sélectionnées par Nicolas Brasseur parmi les fonds disponibles à l’École nationale de l’administration pénitentiaire et dans les locaux du ministère de la Justice, les personnes détenues se sont employées, à l’aide des conseils et du savoir-faire de leurs encadrants, à retravailler ces images d’archives, afin d’exprimer leur point de vue sur leur vie en détention et de s’initier aux techniques de l’art photographique. Si donc la matière de l’atelier de photographie a été un certain nombre d’images significatives, issues des archives nationales sur la prison, son objectif a consisté à permettre aux participants de s’exprimer au moyen du langage photographique, d’apprendre un certain nombre de techniques et de créer un matériau photographique original. Créer d’autres images à partir d’un matériau photographique historique qui raconte déjà une partie de l’histoire de l’incarcération, en photographiant ce matériau, en le transformant au prisme de nouvelles prises de vue et à partir de techniques associant filtres, calques, effets d’ombre et de lumière, distorsions optiques et chromatiques, afin que s’y superpose, semblablement à un effet de mise en abîme, une autre histoire de l’incarcération, prodigieusement complémentaire de la précédente, tel a été le défi relevé par cet étonnant atelier promis à faire des émules.

 

De sorte que l’une des grandes originalités de cet atelier a reposé sur le fait que les personnes détenues ont tenté de raconter, depuis leur propre point de vue et à partir des capacités de mise en perspective offertes par la photographie, les conditions de la vie carcérale, la manière dont ils percevaient eux-mêmes leur enfermement. Au prisme de leur regard et de la photographie, ils ont donc contribué à présenter la nature de l’enfermement derrière des barreaux, et à mettre singulièrement en scène ce que c’est que de vivre au quotidien dans une structure close. La vision qu’ils proposent, la mise en images de leur vécu, sont saisissantes. Il en ressort effectivement et notamment :

- l’idée d’un immobilisme de la prison, qui se laisse appréhender à travers la juxtaposition, le montage et remodelage de photos qui ont été prises au sein d’autres établissements pénitentiaires français à des périodes différentes et dont il est frappant de constater que le rendu, le résultat est que la prison d’aujourd’hui est, au fond, très proche de celle d’hier (voir, à cet égard, par exemple, les photos rebaptisées chacune « Lieu » ou « Personnage », où s’observent des portes verrouillées, des couloirs vides, une atmosphère quasi glaciale de cimetière) ;

- l’idée d’un rétrécissement du champ visuel, et l’idée même de l’absence de fenêtres ouvertes sur le monde, dont témoignent exemplairement les photos renommées chacune « Événement » ;

- l’idée d’une vie quasi sépulcrale (se reporter, tout particulièrement sur ce point, à la photo retravaillée de la religieuse) ;

- de manière générale, et sur un plan historique, l’idée de l’étroite proximité entre le champ pénitentiaire et le champ pénitentiel, illustrée notamment par l’existence de la discipline qui fixe les horaires et rythme les conditions d’existence à l’intérieur des murs, et dont dépendent directement l’organisation des déplacements, la possibilité du travail en ateliers, l’orientation vers les cours de promenade et les parloirs, la réalité du couvre-feu du soir (se reporter ici aux clichés des archives nommés « Discipline » et « Vie » qui, une fois retravaillés en atelier, ont été rebaptisés chacun « Lieu »).

 

L’intérêt de l’atelier photographique

 

Le travail photographique mené en atelier par les personnes détenues, qui, pour ce faire, se sont appuyées sur le matériel mis à leur disposition par Nicolas Brasseur, présente des singularités qui méritent d’être soulignées. D’une part, les participants ont pu s’initier à certaines techniques photographiques ignorées par la plupart de ceux qui utilisent aujourd’hui des appareils « automatiques », un matériel qui est censé fonctionner tout seul. Par conséquent, l’intérêt de la mise en œuvre de cet atelier est que l’occasion leur a été fournie d’approcher un certain nombre de techniques propres à la photographie comme art (ce qui n’a rien à voir avec la photographie de tourisme), et de manipuler l’étonnante chambre photographique. Cet atelier a donc permis aux participants de reconsidérer l’art photographique sous un aspect subtil qui recèle infiniment plus de potentialités que ce que laissent croire le technicisme et l’automatisation du dispositif photographique courant. D’autre part, outre la mise en rapport avec ces potentialités, l’atelier a eu pour base et motif la recherche d’une création photographique authentique. Il s’est en effet agi de mettre en relation le matériel photographique (l’outil) avec une manière particulière de dire quelque chose à propos de l’environnement immédiat (le concept). À ce titre, il y a lieu de relever que c’est à une forme d’entreprise philosophique que se sont livrés les participants, et même, au bout du compte, à la fois à une tentative d’établissement d’une conception philosophique de la photographie ainsi qu’à un essai de proposition de leçon de vie. D’ailleurs, qui, mieux qu’une personne détenue, peut exprimer ce que c’est que de vivre en prison ?

 

Dans quelle mesure est-on invité à déceler, à l’occasion de ces séances en atelier, l’envie, de la part des protagonistes, de philosopher à part entière ? Ces ateliers se donnent effectivement comme une forme d’entreprise philosophique, en ce sens que, d’une part, les acteurs de ce projet ont appelé de leurs vœux l’instauration d’une approche réflexive et le développement d’une problématique de la réalité carcérale, et que, d’autre part, ils ont associé à leur vécu, à leurs expériences quotidiennes derrière les barreaux, à leurs relations avec l’institution judiciaire, l’exercice d’une véritable pensée critique – la fonction critique étant chère à l’activité philosophique elle-même. Insistons-y : cette pensée critique ne relève pas de l’esprit de critique, mais de l’esprit critique, puisqu’il ne s’est pas agi, pour eux, de dire du mal gratuitement, de médire ou de nuire à autrui, mais de repenser les conditions réelles du vécu d’une incarcération à partir d’un matériau original, celui de la photographie, et selon un régime de vérité qui leur appartient et qui s’élabore à la faveur d’une réappropriation par eux de leur propre voix, si souvent volée, détournée, décriée ou inaudible.

 

De cette initiative ont résulté des travaux étonnants. À titre d’exemple, en mettant en lumière l’effet de rétrécissement du champ visuel provoqué par le confinement durable entre les hauts murs, les personnes détenues n’ont pas seulement cherché à souligner l’usure du corps et les conséquences physiologiques dommageables qui découlent d’une incarcération, mais également la persistance d’un froid qui éclabousse les relations intra-muros, la difficulté à habiter un espace qui ne saurait leur être familier et sûr, et le désespoir qui accompagne leur quotidien. De sorte que la sensation de rétrécissement déborde largement le seul cadre physiologique pour s’inviter rapidement dans la conscience des condamnés et contaminer en permanence jusqu’à leur psyché.

 

Dans ces ateliers, les personnes détenues ont unanimement exprimé certains aspects de la réalité de leur existence carcérale, en tant qu’elle ressortit à l’élément sépulcral. Ils n’ont pas exprimé cette réalité sur le ton de la détresse ou de la consternation personnelle aux fins d’apitoiement sur leur propre sort. Loin de vouloir parler d’eux-mêmes pour eux-mêmes, ils ont tenu à traduire modestement, sans coups de projecteurs, à l’aide de photos très suggestives, la manière dont se perd et s’abîme la vie dans l’enclos, et, au-delà, la forme de la punition moderne qui consiste non seulement dans l’effectivité et la durabilité du retrait de l’individu hors de la communauté, mais encore dans l’effort appuyé vers l’élément coercitif.

 

L’opposition de l’image et du son

 

Au-delà d’une pensée critique sur la réalité carcérale, ces ateliers ont été également l’occasion de pratiquer la photographie en tant que telle, ce qui a impliqué, pour les personnes détenues, d’être au contact de son matériau, de manier ses outils, de découvrir ses potentialités, d’expérimenter de nouveaux champs de vision et de créer. Mais l’occasion leur a été fournie également de tenter de développer une conception philosophique de cet art. Et, en effet, si, d’ordinaire, la photographie se définit comme le procédé technique par lequel on crée des images à l’aide de la lumière, reste à déterminer ce que c’est qu’une image photographique. Dans une première approche, il apparaît que l’image du photographe se donne comme l’indice d’une chose, en ce sens qu’elle nous renseigne sur une scène ou un objet situés dans l’espace. Cela signifie que l’image n’est originairement pas l’image d’un événement, de quelque chose qui se passe, mais d’abord l’image d’une chose, de ce qui est, d’un « il y a », autrement dit de quelque chose qui n’est pas sonore (et donc, a fortiori, qui n’est pas audible). Il n’est pas, en effet, inutile de porter notre attention sur le fait que ce n’est apparemment pas l’image qui est en mesure de nous informer, au premier chef, de la survenue d’un événement, mais que c’est avant tout le son, le bruit, la perception sonore qui sont revêtus de ce pouvoir d’avertissement événementiel (le téléphone sonne, la sirène retentit, le chien aboie, etc.). Le bruit nous prévient donc que quelque chose s’est produit ou est en train de se produire. En revanche, la spécificité de la lumière et des couleurs tient au fait qu’elles tendent à révéler les qualités des choses, et, partant, à les donner à voir à travers des images sur lesquelles elles se fixent. Par où l’on remarque que si le monde était identifié aux seules qualités lumineuses et colorées, ce serait alors un monde composé seulement d’images (des choses) pour lesquelles il ne se passerait rien. Les choses seraient ou bien comme figées au travers des images par lesquelles elles se manifestent ou bien plus ou moins contrastées par l’intensité de la lumière. Car le propre de l’image paraît résider dans la présentation d’un « il se trouve que », d’un « il y a », c’est-à-dire dans l’exposition d’un objet qui apparaît sur fond spatial, et non pas en déroulant un flux temporel. En d’autres termes, si le temps se donne comme le milieu du son, l’espace se donne comme celui de l’image. C’est d’ailleurs pourquoi certains artistes n’ont pas d’emblée reconnu à la photographie (selon nous, à tort, et nous verrons pourquoi plus loin) un caractère artistique, voire esthétique, ainsi, par exemple, de Rodin, qui note que : « C’est l’artiste qui est véridique et c’est la photographie qui est menteuse ; car dans la réalité, le temps ne s’arrête pas […] Il n’y a pas là, comme dans l’art, déroulement progressif du geste ». (Cité dans Histoire de voir, Le medium des temps modernes (1880-1939), Paris, Centre national de la photographie, 1989, p. 9).

 

La photographie se présente donc d’abord comme une traduction visuelle de la réalité, comme la possibilité de retenir de la scène du monde un ensemble d’images, et donc comme une ouverture sur l’altérité et une représentation des choses. Il semble que son objectif primordial ne soit pas d’avertir d’un événement, mais de montrer quelque chose. Pour se matérialiser, la photo a besoin d’un support de traduction, d’une surface sensible comme une plaque de verre, un papier, une pellicule traités chimiquement, ou un matériau numérique. On sait, par exemple, le rôle qu’a joué la plaque de verre traitée à l’aide du mélange de gélatine, d’eau et de bromure, puis séchée, vers la seconde moitié du XIXe siècle (le gélatino-bromure d’argent), dans la fixation des images, avant que ce dispositif soit étendu au papier et à la pellicule Kodak.

 

L’invisible et l’imperceptible

 

S’il nous a fallu noter la relation de l’image au champ de la visibilité, il ne s’agit pas non plus d’en conclure à l’inexistence de tout lien entre l’image et l’invisible. Bien au contraire, la présentation par image requiert paradoxalement comme sa condition primordiale une absence, une dimension de non apparition, un élément ressortissant au point aveugle, à l’angle mort, en ce sens que, bien que l’image se matérialise sur un support, il n’en demeure pas moins que le phénomène de son apparition, quant à lui, demeure invisible, inaperçu à l’œil. Les conditions de la mise en lumière, les conditions de l’apparaître, elles, n’apparaissent pas, seul le résultat est visible. Cela fait partie de l’étonnante magie de la photographie.

 

Néanmoins, il semble que la création photographique se présente moins comme l’art de l’invisible que comme l’art de l’imperceptible – et les personnes détenues en ont si parfaitement saisi la nuance qu’ils l’ont exploitée jusqu’au bout. Qu’est-ce-à- dire ? Est invisible ce dont il n’y a absolument rien à voir, et ce qui, à ce titre, place l’individu dans la condition d’être totalement aveugle, non pas parce qu’il ne sait pas voir ou orienter son regard, mais parce qu’il ne peut pas entrer en relation avec un néant visuel, voire avec ce qui constitue pour lui l’inexistant. Autrement dit, l’invisible se caractérise plutôt comme le rapport à une absence d’images, et même, à la limite, comme l’impossibilité de révéler une quelconque forme visuelle du réel par cela seul qu’elle n’existe pas. Tout au contraire, se définit comme imperceptible ce qui ne saurait être donné tout entier à la vue, non pas en raison de son inexistence, mais en raison de la saturation du champ visuel qu’il implique, et donc non pas parce qu’il n’y a rien à voir, mais précisément parce qu’il y a trop de choses à regarder, parce qu’il y a infiniment à voir sur le sujet. Il est donc requis de considérer que, loin que l’imperceptible rende l’individu aveugle, il l’« éblouit » par la saturation des éléments qui composent le champ visuel et qui l’empêchent de voir. Cet imperceptible est précisément l’affaire du photographe professionnel, dont le travail consiste à isoler (à capturer) une partie de cet imperceptible, à exposer en pleine lumière ce qu’on ne voit ordinairement pas, et parfois même à montrer ce qu’on ne saurait montrer. À ce titre, la tâche de la capture de l’imperceptible ne manque pas d’être l’un des éléments fascinants de la photographie…

 

Car quel serait l’intérêt de la photographie, s’il s’agissait uniquement par elle de faire voir le réel tel qu’on le voit habituellement par les yeux ? Les yeux ne sont-ils pas plus propres à permettre la découverte des choses et à favoriser un contact naturel avec l’environnement que n’importe quel appareillage, si sophistiqué soit-il ? Ne suffit-il pas de regarder pour voir, sans avoir à subordonner l’organe sensoriel de la vue à cet intermédiaire caractérisé par l’appareil photographique ? C’est que la photographie professionnelle ne saurait se contenter de copier le réel ou de reproduire en images les choses telles qu’elles sont. Au lieu de s’alanguir, de s’abandonner à un naïf réalisme propre à la photographie pour amateurs, elle va plus loin, en proposant en fait un point de vue sur le réel qui apparaît comme un enrichissement interminable. De fait, ceci se laisse aisément appréhender : si la photographie authentique, c’est effectivement l’art de créer des images, si elle se caractérise par le procédé par lequel sont façonnées des images par l’action de la lumière, c’est précisément parce que l’image photographique a une infinité de choses à nous montrer et à nous apprendre sur le réel, et parce qu’elle implique fondamentalement la maîtrise de la « matière » lumineuse s’exprimant à travers ses dégradés de jour, de lueur et de reflets. Dans l’exacte mesure où le photographe exercé est sensible à l’infinité des nuances liées à l’intensité de l’éclairage et aux angles des prises de vue, il en résulte que le réel n’épuise pas l’art photographique, mais l’appelle et le requiert. Le travail mené par les personnes détenues dans l’atelier offre un aperçu de la variété des usages de la photographie, un tableau de son intarissable richesse. La réalité carcérale se reconstitue progressivement, à la faveur de nouvelles diffractions de la lumière, sur des réaménagements du visible.

 

En sorte qu’il y a lieu d’observer que la photographie se distingue par ce double rapport au réel : tantôt elle crée des images par l’action de la lumière, tantôt elle est en capacité de créer, en quelque manière, de la lumière à travers la diversité des éclairages, la manière particulière de donner à voir, le traitement singulier de l’objet. Il ne fait pas de doute que, à travers l’ensemble des photos réélaborées par les personnes détenus, la réalité carcérale « s’éclaire » d’un jour particulier.

 

L’expressivité propre de l’image photographique

 

Par où l’on voit que l’image photographique a partie liée avec l’expressivité. Certes, de prime abord, l’image n’est pas faite pour qu’on en parle, mais pour être regardée. Cela signifie qu’il ne s’agit pas d’abord de pérorer sur l’image photographique, mais de s’en imprégner, de l’imprimer en soi, d’en saisir les variations lumineuses et colorées, d’en percevoir tantôt l’informe sous la forme, tantôt la forme sous la déformation. En d’autres termes, l’image vise à montrer un aspect de la réalité, à livrer un point de vue sur le monde, à faire sens. Sa particularité tient dans sa faculté de mettre en perspective le champ de la visibilité, dans sa capacité de suggérer un éclairage sur le monde, d’en révéler même certains de ses composants. Dans ces conditions, il appert que l’image n’est pas la piètre copie du réel, son double abstrait, ainsi que l’entendait Platon à propos de la peinture ou de la mise en tableau, mais une manière d’en saisir ses caractéristiques propres, une façon d’en élaborer ou d’en dévoiler le sens. C’est pourquoi, il convient d’apercevoir que, loin que l’image photographique soit une sorte de recréation de ce qui est déjà donné à la vue, elle est pure création dans l’acte même de révéler et de mettre en pleine lumière ce qui résiste au regard et ce qui demeure inaperçu ou discret à l’œil. Et quand bien même elle se contenterait de reproduire ce qui est déjà perçu par l’œil, elle continuerait à consister moins dans un acte de recréation que dans celui de création, elle persisterait à se donner moins comme recommencement que comme commencement, en raison du rendu subtil et singulier effectué à partir du travail de la lumière et de l’activité originale et stylisée du photographe. Et c’est bien ce à quoi se sont employées les personnes détenues dans ces ateliers. En effet, en créant des images à partir d’autres images, les détenus photographes n’ont pas basculé dans la morne et ennuyeuse répétition standardisée des choses, ils n’ont pas rabâché le réel, car peu leur importe la ritournelle superfétatoire. Tout à l’inverse, ils ont visé à donner à voir quelque chose qui n’était précisément pas destiné à être vu ou qui était habituellement oublié par les yeux. Bien davantage encore, ils ont permis de faire découvrir de nouvelles relations ou correspondances entre les éléments de la réalité carcérale, de faire éprouver des émotions toutes neuves, de saisir tel ou tel aspect du monde de l’enfermement, de faire vibrer la perception humaine de la prison au rythme d’une tonalité toute différente que celle qui s’exprime avec saturation par les discours ambiants. En outre, cette présentation d’une autre réalité de la prison s’explique par le décalage qui subsiste entre le moment où le regard se tourne vers son objet et le moment où ce même objet est fixé en image, car même l’aide d’un obturateur dont la vitesse serait inférieure à un millionième de seconde ne permettrait pas d’assister au retour de l’idem de la chose vue, parce que le temps qui passe interdit fondamentalement au même de rester exactement le même. Vis-à-vis du réel carcéral, les détenus photographes n’ont donc jamais été les auteurs de copier-coller ou de redites, mais ont incarné plutôt ceux qui ont proposé un déplacement du regard, un décentrement du champ visuel habituel, un témoignage de ce qu’il y a lieu de voir et de mettre en relief en prison.

 

L’ambivalence de l’image photographique : objet ou langage ?

 

Il y a lieu de rappeler que, si le réel ne « parle » pas à quelqu’un en particulier, l’image du photographe, elle, s’adresse toujours à un public, elle vise essentiellement à être vue par un « tu », à être reprise par un interlocuteur. C’est la raison pour laquelle il importe tant d’exposer des photos : la photographie est intrinsèquement partenariale, voire muséale, parce qu’elle est intimement liée à un public, parce qu’elle est destinée à avoir relation avec une assistance. De là vient que l’une des caractéristiques majeures de la photographie repose sur sa structure dialogique. En ce sens, il convient de soutenir que le propre de l’image photographique réside dans son rapport amphibologique au réel : tantôt l’image s’apparente déjà en elle-même à un monde, tantôt elle dit quelque chose du réel. Comment, dès lors, comprendre cette double appartenance de l’art photographique à un langage et à quelque chose qui fait déjà monde ? À quoi tient cette double structure – langagière et « mondaine » de l’image ?

Dans le domaine de la photographie, il est frappant de constater l’existence d’une circularité de la cause et de l’effet. Cette circularité caractérise l’idée que, en photographie, l’image peut tenir, en même temps, ou tour à tour, les deux rôles du signe et du sens, que le signe et le sens y sont perpétuellement imbriqués l’un dans l’autre. En tant que sens, elle se définit comme un langage qui expose un dire sur la réalité qu’elle désigne ; en tant que signe, elle se pose elle-même comme un monde, comme un objet autonome du monde, chose parmi les choses. Cette relation en cercle du signe et du sens de l’image est fondamentale : elle permet de saisir le caractère inventif de l’image, car si le signe produit le sens, et le sens le signe, il y a lieu de relever que cette circularité fonde la créativité de la photographie et détermine la possibilité même du jaillissement de la nouveauté, de l’inattendu. L’art photographique est un art authentiquement créatif, en ce sens qu’il démontre parfaitement que, pour pouvoir créer des images, il convient de prime abord de se lancer dans l’aventure photographique, de viser justement à créer des images par la pratique mi-quotidienne de la photographie. Rien ne détermine la création que la création elle-même, ce qui veut dire que toute création est inconditionnellement première et ne se subordonne à rien d’autre qu’à elle-même : il faut donc commencer par photographier pour créer des images photographiques – la création étant toujours commencement –, en sorte que c’est en photographiant que le photographe devient photographe et se perfectionne, ainsi que c’est en marchant qu’on apprend à marcher, que c’est en parlant qu’on apprend à parler ou que c’est en aimant qu’on apprend à aimer ou même qu’on devient tout bonnement amoureux. Autrement dit, la photographie, tout autant que tout art créatif, n’a d’autre fondement qu’elle-même et ne s’adosse jamais à quelque chose d’autre qui la conditionnerait. On doit à ce subtil philosophe de la vie qu’est V. Jankélévitch le rappel, en ces termes, des ressorts de la création : « Pour créer, il faut créer ; et ce cercle vicieux, digne sans doute de Monsieur de La Palisse, signifie non seulement que la création commence toujours par elle-même, mais aussi, et en conséquence, qu’il n’y a aucune recette pour apprendre à créer. Le créateur pose l’essence conjointement avec l’existence, la possibilité en même temps que la réalité » (V. Jankélévitch, La musique et l’ineffable, Paris, Armand Colin, 1961, pp. 40-41).

 

Le rapport de l’image et du réel

 

D’où il résulte que l’image photographique ne se présente pas comme postérieure au réel, comme l’action qui viendrait le reproduire dans un second temps, comme s’il s’agissait de recommencer un second pareil, en le fixant de toute éternité sur un support artificiel. L’image créée est déjà par elle-même quelque chose d’unique, elle définit à elle seule d’emblée une réalité particulière, quelque chose qui a lieu dans un espace. Il ne s’agit donc pas d’appréhender la photographie comme l’art de la manifestation postérieure d’une réalité préexistante (la photo de ce vase posé sur la table et existant déjà avant la prise de vue photographique), mais comme l’expression particulière d’une réalité indépendante, comme la traduction d’une manière de regarder et d’inventer le réel. Autrement dit, le propre de la création photographique ne consiste pas à façonner le réel à l’image du réel (il ne s’agit là que de la reproduction en images des choses par tout un chacun s’improvisant photographe), mais de créer artistiquement du réel. De sorte qu’il est possible de soutenir, semblablement à ce que fait H. Bergson dans La pensée et le mouvant au profit d’une réflexion sur le sens de la création, que l’image photographique n’est pas réelle parce qu’elle est possible, mais qu’elle est possible parce qu’elle est réelle. En effet, de même qu’il y a, selon le philosophe de la durée, une antériorité fondamentale du réel sur le possible, de même on assiste, avec l’art de la photographie, à l’antériorité de l’image, comme expression d’une réalité unique, sur le réel lui-même, en tant qu’il est perçu sous l’angle de ce qui est indéfiniment reproductible, reconductible. De fait, une fois que l’image est prise, mise sur un support, réalisée, on peut être tenté par l’illusion rétrospective selon laquelle la photographie de telle donnée d’existence n’est possible que parce qu’elle recopie une réalité qui lui est foncièrement antécédente. Loin de cette approche naïve, il convient, en art, d’avoir soin de se demander comment se représenter le réel avant qu’il ne soit réalisé, avant qu’il ne se présente comme réel. Comment se représenter, par exemple, La Divine Comédie de Dante avant sa création ? Si cela était possible, cela voudrait dire que n’importe qui aurait pu écrire cette œuvre, pourtant majestueuse et unique, avant même qu’elle ne soit écrite, dès l’instant qu’on croit que son possible lui préexiste de toute éternité et qu’il suffit d’en copier le possible (l’image, l’intention) dans le réel (dans un support, une matière) pour lui donner consistance. Force est de constater, selon Bergson, qu’on n’a habituellement de cesse de toujours renvoyer le réel dans le possible après coup, en dernière instance, lors même que rien ne le prédétermine à être que le jour où il se réalise effectivement, a posteriori, de lui-même. Comment imaginer l’enfant à naître avant sa naissance, qui est pure découverte et commencement ? Il en va donc de l’art comme de l’existence. Comme le souligne magistralement Bergson, « l’artiste crée du possible en même temps que du réel quand il exécute son œuvre » (H. Bergson, La pensée et le mouvant, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1998, p. 113), et « d’avant en arrière se poursuit un remodelage constant du passé par le présent, de la cause par l’effet » (Ibid., p. 114).

 

À l’issue de cette discussion sur la conception philosophique de l’art photographique telle qu’elle s’est présentée et développée au travers des travaux des détenus photographes, que convient-il de retenir ? C’est que, en définitive, il y a lieu de se souvenir que la photographie comme activité de création d’images n’est pas, en tout cas pour les détenus photographes, de nature métaphysique, mais se donne comme un authentique appel vers la liberté, et ouvre sur un art de pensée sa vie et de vivre sa pensée.   



Parution du livre de René Schérer, « En quête de réel. Réflexions sur le droit de punir, le fouriérisme et quelques autres thèmes – Entretien avec Tony Ferri » (L’Harmattan, 2014)
22 novembre, 2014, 23 h 03 min
Classé dans : Non classé

C’est avec une joie immense, authentique, une de ces joies qui nous rendent le cœur léger, nous ouvrent aux autres (au sens où Spinoza évoque l’idée que le désir qui naît de la joie est plus fort que le désir qui naît de la tristesse…), que je vous informe de la parution effective du livre du philosophe René Schérer, En quête de réel. Réflexions sur le droit de punir, le fouriérisme et quelques autres thèmes – entretien avec Tony Ferri (L’Harmattan, novembre 2014).

 

Pour plus de détails, vous pouvez vous reporter au lien numérique suivant de l’éditeur :

 

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=45021&razSqlClone=1 ;

 

La force de ce livre est qu’il hausse le réel d’un ton…

 Bien cordialement.



Recension du livre Le pouvoir de punir. Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine ? (L’Harmattan, 2014)
2 novembre, 2014, 21 h 14 min
Classé dans : Non classé

Recension du livre Le pouvoir de punir. Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine ? (L’Harmattan, 2014), dans la Revue européenne de psychologie et de droit :

 http://www.psyetdroit.eu/le-pouvoir-de-punir-quest-ce-quetre-frappe-dune-peine-par-tony-ferri/



Émission radiophonique Tribu sur RTS
30 octobre, 2014, 22 h 51 min
Classé dans : Non classé

Voici le lien numérique de l’émission sociétale Tribu, présentée par le journaliste Laurent Caspary de RTS (Radio Télévision Suisse), par lequel vous pourrez, si vous le souhaitez, écouter ou réécouter l’émission du 28 octobre 2014 à laquelle j’ai eu l’honneur d’être invité, et ce à l’occasion de la sortie de mon dernier livre Le pouvoir de punir. Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine ? (Paris, L’Harmattan, 2014). (suite…)


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