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La peine de prison : de la nécessité à la futilité (par Tony Ferri)
7 mai, 2013, 19 h 25 min
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La peine de prison : de la nécessité à la futilité

Propos introductifs

Il n’est pas rare de lire ou d’entendre, ici ou là, des politiciens, relayés par quelques journalistes ou chercheurs, rapporter, et même radoter, que « la prison est une nécessité de la République ». Cet énoncé associant la pénalité à l’emprisonnement dans des liens confraternels et insécables est au demeurant typique et éculé, puisqu’il remportait déjà un franc succès dès la naissance de la prison pour peine, au sortir de la Révolution française. Et, pendant toute la période de consolidation et de sophistication de la pénalité d’emprisonnement, au cours de la première moitié du XIXe siècle, il s’est trouvé maintes fois repris et récupéré selon les caractéristiques et les besoins de l’époque, et a continué, jusqu’à aujourd’hui, à définir la prison comme « un mal nécessaire ». [Sur ces rappels historiques, voir T. Ferri, Qu’est ce que punir ? Du Châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012]. L’argument d’une nécessité de la prison, davantage supposée que réelle, et davantage adossée à un soubassement puissamment idéologique plutôt qu’à une réflexion authentique, est si indéracinablement ancré dans les mentalités (le propre du préjugé n’est-il pas d’être indéracinable ?, cf. Descartes) et si fortement soumis au mécanisme de la répétition magnétophonique (sur ce point, revoir la thématique cartésienne autour du perroquet) que les tenants de la peine de mort, tant parmi les républicains que parmi les royalistes et les bonapartistes, ne se privaient pas non plus déjà de l’utiliser dans les mêmes conditions et selon une même ligne réactionnaire et conservatiste : « La peine de mort, c’est une nécessité, c’est un mal nécessaire », etc. Il a appartenu notamment à A. Camus de rappeler, dans les années 1950, le lien indéfectible et suranné, bien plus que réfléchi, qui unit habituellement la pénalité du moment à la notion d’une prétendue « nécessité » de son exécution :

« On n’hésite pas au contraire à présenter la peine de mort comme une regrettable nécessité, qui légitime donc que l’on tue, puisque cela est nécessaire, et qu’on en parle point, puisque cela est regrettable » (voir A. Kœstler et A. Camus, Réflexions sur la peine capitale, Paris, Calmann-Lévy/Livre de Poche, 1957, p. 122). Et, plus loin : « Nous étouffons sous des paroles feutrées un supplice dont on ne saurait affirmer la légitimité avant de l’avoir examiné dans sa réalité. Loin de dire que la peine de mort est d’abord nécessaire et qu’il convient ensuite de n’en pas parler, il faut parler au contraire de ce qu’elle est réellement et dire alors si, telle qu’elle est, elle doit être considérée comme nécessaire » (Ibid., p. 123).

Il est frappant de constater que l’on peut, dans ces paragraphes camusiens cités, remplacer l’expression de « peine de mort » par celle de « peine de prison », sans causer aucun dommage au vieux principe de l’association repérée et susmentionnée de la pénalité, ici d’emprisonnement, à un mal nécessaire – association qui constitue, au fond, la base de l’existence et du prolongement des parcs pénitentiaires, et dont la portée est, du reste, infiniment plus politique ou idéologique que scientifique. Car, osons poser la question : dans l’intérêt, non pas de quoi, mais de qui la peine de prison est-elle nécessaire ? Et pourquoi serait-elle nécessaire quand il s’agit de l’appliquer à des voleurs ou à des toxicomanes en déserrance, plutôt qu’à des délinquants financiers d’envergure (qui sont infiniment plus voleurs et viscéralement drogués à l’argent ) ? Pourquoi s’en prendre « nécessairement » à l’ « arabe  du coin» souffrant d’insertion sociale ou professionnelle, plutôt qu’au banquier-bandit confortablement assis dans son fauteuil en cuir ? Dans un contexte de la fête du travail relative au 1er mai, on ne peut évacuer cette autre question : dans quelle intention accuse-t-on les salariés, qui défendent tant bien que mal leur droit au travail, d’actes de délinquance, et, à l’opposé, selon quelle logique inavouable, selon quel coup de force ou tour de passe-passe exonère-t-on les manipulations douteuses, voire honteuses, des boursicoteurs-banqueroutiers malgré le coût fracassant que de telles spéculations ne manquent pas d’engendrer en termes humains et financiers ? Mais c’est que la peine de prison est toujours dite nécessaire seulement « pour les autres », en tout cas essentiellement pour cette frange spécifique de la population que les Anciens nommaient la plèbe… Et de quoi se préoccupe en réalité l’État, à l’aide de ses divers appareils policiers et judiciaires, ainsi qu’à travers l’affichage de réunions faussement consensuelles (« consensus », terme à la mode !) – qui sont manifestement relayées par quelques profiteurs propagandistes du système dont la lourdeur des propos n’a d’égal que l’inertie qu’ils exhalent de derrière leur bureau feutré et anesthésique -, sinon de meurtrir toujours un peu plus la population plébéienne et d’asseoir insolemment l’hégémonie de quelques-uns ?

Au-delà de l’aspect politique, c’est sur le terrain même de la recherche scientifique et de l’analyse de l’expérience pénitentiaire, qui nous est professionnellement et scientifiquement familière, que nous voulons ici nous situer, et c’est tout particulièrement sous l’angle d’un hypothétique progrès péno-pénitentiaire, derrière lequel se dissimulent mal des mécanismes de pérennisation de l’idéologie de la prison comme mal nécessaire, que nous aborderons la question de l’état actuel de l’univers carcéral.

La fausse dynamique des prisons : l’illusion du changement

Certains chercheurs, dans le domaine des sciences sociales, se sont attachés à souligner que la prison a indéniablement connu, depuis quelques décennies, des transformations dans son organisation et son fonctionnement, au point que sa structure traditionnellement décrite comme disciplinaire n’en constituerait plus le pilier fondamental, mais seulement un support dorénavant complexifié et redoublé par d’autres aspects post-disciplinaires. Loin de rester influencée par l’idée de totalité, loin de relever de ce que E. Goffman subsume sous l’expression de « total institution », la prison aurait déjà fait l’objet, selon eux, de mutations et d’améliorations, de sorte qu’elle serait plus compatible aujourd’hui aussi bien avec l’exigence de démocratie qu’avec l’émergence d’une sensibilité davantage marquée par l’instauration d’un nouvel esprit de gestion des populations délinquantes qui ne soit plus de nature purement punitive. Pour caractériser ces éventuelles transformations contemporaines qui auraient eu un impact décisif sur la manière de prendre en charge les délinquants en milieu fermé, les adeptes de ce prétendu bouleversement insistent sur l’idée que le modèle carcéral revêtirait présentement une forme post-disciplinaire, éloignée des seuls motifs de la punition, de la correction et de la normalisation qui constituaient jadis la vocation première de l’emprisonnement. En d’autres termes, quoique promise à demeurer dans les principes premiers qui l’ont fait naître, la prison serait appelée à changer et à s’adapter aux transformations de la société, à intégrer les critiques et les accusations dont elle fait l’objet depuis son apparition au sortir du XVIIIe siècle, et à répondre aux exigences et aux sensibilités du temps présent. Bref, tout en demeurant la même, la prison changerait, et ce changement de configuration et de fonctionnement serait alors identifiable à l’intérieur de cet espace qui n’est occupé ni tout à fait par les techniques de discipline ni absolument par la pénologie du type actuariel. Rompant, d’une part, avec l’ancienne et unique volonté de dresser des corps et d’infléchir les comportements par un traitement éducatif, et ce selon le modèle typiquement correctionnaliste mobilisant les vieilles notions de responsabilisation, d’imputation et de moralisation et, d’autre part, nouvellement ouverte à la recherche actuellement à la mode d’une mise en œuvre de techniques portant sur la classification, l’évaluation et la gestion de groupes humains dangereux ou des populations à risque, un modèle post-disciplinaire tiendrait progressivement lieu et place de l’inertie habituelle de l’institution carcérale. Le milieu carcéral n’obéirait plus vraiment aux mêmes règles d’organisation et de fonctionnement, telles qu’elles ont été édictées dès la formation du projet pénal de l’emprisonnement, mais, en s’ouvrant aux mutations sociales, à des nouvelles formes de pénologie, à des interventions extérieures et aux critiques avec lesquelles il a toujours été aux prises, il s’accompagnerait, dès lors, de mécanismes de « détotalitarisation » et d’effritement de la Babylone carcérale. Autrement dit, seraient donc à l’œuvre aujourd’hui, au sein de certains établissements pénitentiaires occidentaux de type républicain, et tout particulièrement dans quelques pénitenciers à titre expérimental, une nouvelle forme de gouvernementalité, un autre style d’exercice du pouvoir, et même une complexification des relations intra-muros indexées sur une mobilité, au moins partielle, des places que sont censés occuper les individus en prison et des fonctions qu’ils sont appelés à y remplir – étant entendu qu’une telle plasticité aurait pour conséquence de rendre plus incertaine la frontière entre les détenus et les personnels, les reclus et les membres de l’encadrement. En de telles conditions, alors que, traditionnellement, la prison était soumise à un régime très différencié et à une coupure radicale entre ceux qui y sont prisonniers et ceux qui s’y trouvent dans l’exercice de leur fonction, la prison d’aujourd’hui serait plutôt marquée par le commencement d’un processus d’éclatement des frontières, par le début d’une dilution des différences statutaires, par l’avènement d’un croisement des droits et des privilèges, et donc par l’accession des détenus à des formes de pouvoir, certes encadrées, mais pas moins réelles. Cette idée d’un mécanisme contemporain d’une déconstruction du modèle carcéral traditionnel peut être interrogée et analysée à travers ce qu’en mentionne un de ses porte-paroles, et à travers notamment le vocable de « détotalitarisation » qu’il utilise. Il a été réservé, en effet, à G. Chantraine d’essayer de démontrer que la tendance actuelle du mode de gouvernementalité de certaines prisons canadiennes, en particulier de trois pénitenciers fédéraux, consistait dans un au-delà du disciplinaire stricto sensu1, et que cette dimension post-disciplinaire du fonctionnement carcéral trouvait à se justifier par au moins quatre théorèmes majeurs, à savoir :

- d’abord, par le théorème de la promotion de la citoyenneté qui se caractérise par un encouragement à une évolution positive des droits des détenus qui, à l’intérieur de l’enclave pénitentiaire, et dans la mesure où ils sont, sous l’effet de l’amplification des critiques et des contrôles extérieurs vis-à-vis des prisons, désormais davantage entendus, et respectés, demandent à ce que soient satisfaits leur besoin croissant d’une prise en compte de leurs droits, leur souci constant de faire en sorte que ces droits soient réellement appliqués, et leur volonté irrépressible de se voir dotés d’un véritable statut de citoyen. Cette tendance aurait pour objectif à la fois de promouvoir l’image du citoyen à côté de celle du détenu, et de lutter contre cette zone de non-droits qui a tant terni l’image des prisons pendant de nombreuses décennies. Voici ce qu’indique particulièrement le chercheur : « Le dispositif d’enfermement est alors contraint d’inclure la critique juridique dans son propre fonctionnement. La poussée des droits, et surtout l’ouverture de canaux de plaintes externes et le renforcement d’instances de contrôle extérieures constituent progressivement un outil de protection contre les abus de pouvoir d’une administration désormais moins souveraine, et c’est là une réelle nouveauté2 » ;

- ensuite, par le théorème de l’instauration d’un « ordre communicationnel », qui est le pendant d’un système fonctionnant selon la modalité du leadership et qui consiste dans le fait de veiller à ce que, à l’intérieur des murs carcéraux, les reclus soient appelés à y jouer un rôle plus important, à y être les acteurs de leur vie, à y expérimenter les structures démocratiques et à y promouvoir des espaces et des temps de parole afin de lutter efficacement contre les bagarres, les refus de réintégrer, les émeutes ou les tentatives d’évasion qui sont autant de formes et d’expressions de rejet, par la violence, d’un espace communicationnel authentique. Dans les termes qui sont ceux du sociologue, nous trouvons la mention suivante : « La nouveauté réside donc ici dans le fait que ce qui relève dans d’autres configurations d’une négociation pragmatique et informelle de l’ordre – imbrication des rapports de communication et des rapports de pouvoir – est aujourd’hui formellement intégré à une stratégie de gouvernement à travers les principes de sécurité active », en tant qu’ « elle apparaît comme un mode de production de l’ordre sous-tendu par la volonté d’influencer par la persuasion et la communication des types de comportements conformes aux objectifs de l’institution, plutôt que de les imposer par la force ou par des mesures disciplinaires 3» ;

- puis, par le théorème de la progressivité et de la différenciation du régime de détention qui, sur la base d’expertises psycho-sociales, et, le cas échéant, d’avis issus de commissions pluridisciplinaires et de rapports socio-éducatifs portant sur le comportement des condamnés, a pour objet d’orienter ces derniers vers tel type d’établissement plutôt que vers tel autre, par exemple vers un établissement plus sécurisé où les espaces récréatifs sont davantage limités et les portes souvent fermées, ou, au contraire, vers un établissement où ils peuvent jouir davantage d’autonomie. Tout ceci répondrait à l’objectif préalable d’identifier leurs besoins, de les relier à une catégorie de condamnés selon le type d’infractions commises et l’empilement des facteurs de risque, et de les soumettre à un programme thérapeutique adapté, consenti par eux et corrélé au principe de prévention de la récidive et de gestion des populations dangereuses. Nous trouvons sous la plume du chercheur la conclusion suivante : « Les programmes psychosociaux basés sur l’hybridation des risques et des besoins s’inscrivent ainsi dans une donne qui n’épouse plus strictement le projet disciplinaire4 » ;

- enfin, par le théorème de la méritocratie qui, étant fondé sur le principe de l’effort et sur l’aptitude au changement, s’illustre par le fait de distribuer les bons et les mauvais points, les punitions et les récompenses (mais surtout les bons points et les récompenses pour étayer une logique de l’exhortation et de l’émulation), en fonction du comportement des détenus qui tentent d’obtenir tels ou tels avantages promis par l’administration s’ils réalisent ce qui leur est demandé et ce qu’on attend précisément d’eux. Il s’agit du « système bonbon », selon une dénomination québécoise de ce phénomène d’incitation, qui correspond au « système de la carotte », en France. Dans l’ordre carcéral post-disciplinaire, on peut observer, selon l’auteur, l’existence « d’un système complexe de privilèges, tout à la fois outil de pacification et de stabilisation des relations au sein de la prison, condition sine qua non de la coopération des détenus et de leur participation à leur propre assujettissement, et source d’inégalités significatives entre détenus 5».

En soulignant l’émergence de nouveaux dispositifs et de pratiques inédites au sein de certains pénitenciers outre-Atlantique de niveau de sécurité intermédiaire, l’auteur de l’article donne à croire que, finalement, la prison pour peine n’est pas condamnée à demeurer du côté de l’immobilisme, mais qu’elle peut s’émanciper de son propre carcan et de son propre poids la clouant au sol par l’accomplissement d’une rupture post-disciplinaire qui serait, ici ou là, déjà en marche dans certains établissements pénitentiaires, tout particulièrement au Canada. Ce que le chercheur consigne à l’intérieur de ses analyses, c’est l’idée, selon nous massive, qu’il existe aujourd’hui différentes modalités de l’enfermement, qu’il y a une hétérogénéité des prisons, et que l’institution carcérale, se déclinant au pluriel, n’est pas seulement de nature disciplinaire ou anatomo-politique, ainsi que l’avait perçu M. Foucault, mais qu’elle est aussi une structure ouverte, en mouvement, intégrant des éléments propres aux techniques démocratiques et favorisant la création d’espaces libres. Tout ceci semble constituer une grave illusion, et rien de décisivement nouveau ne ressort de cette description en quatre points que donne le sociologue quant à la supposée émergence d’une prison post-disciplinaire. Les quatre théorèmes évoqués méritent d’être lus avec un regard critique et beaucoup de prudence, du moins à partir de l’expérience française.

Discussion du premier théorème

Tout d’abord, s’agissant du premier théorème, par cela seul que l’emprisonnement constitue fondamentalement un acte de mise en retrait de la société civile d’individus condamnés, par cela seul que cet acte s’identifie, selon le témoignage de prisonniers, à une forme de mise à mort multidimensionnelle, c’est-à-dire sociale, familiale, parentale, professionnelle, sentimentale, sexuelle, économique, etc. (« je suis comme mort », dit le prisonnier, ce qui fait écho à un acte violent de désocialisation totale), il n’y a pas place pour l’exercice d’une citoyenneté authentique, puisque, à la suite d’une incarcération, le prisonnier, qu’il soit condamné ou prévenu, perd immédiatement « tous » ses droits (de se déplacer et de circuler librement, d’exister auprès de ses proches, d’aimer sa femme, d’élever ses enfants, de profiter de son logement, de travailler librement chez un employeur, qui, du coup, et dans la plupart des cas, mettra un terme à son emploi, de participer à des rencontres culturelles, à des soirées amicales, à des compétitions sportives, à des rassemblements communautaires désirés, de choisir ses plats, son médecin traitant, ses livres à lire, de vivre sa vie sexuelle et de disposer sans surveillance de son corps, de bénéficier simultanément de l’ensemble de ces libertés et réjouissances, etc.), et l’intégralité de sa dignité, ne serait-ce que par sa nouvelle condition de détenu qui le marquera à vie au travers de son casier judiciaire, des souvenirs indélébiles qui lui resteront gravés à jamais dans sa mémoire, et des privations lentes, durables et insidieuses subies qui ont forcément un impact au-delà même du temps d’incarcération. La liberté de culte ou d’association, les activités sportives, les visites rendues au parloir, la consultation du psychologue, et choses semblables, qui ont cours en détention, ne sauraient oblitérer, en premier lieu, le fait qu’elles sont « autorisées » et « encadrées » dans un espace clos et que, à ce titre, elles ne sont aucunement le fruit d’une spontanéité ou d’un désir authentique, et, en second lieu, le fait qu’elles constituent des moments de relâchement temporaire sans lesquels la gestion des prisons serait impossible et la promiscuité des individus contraints à l’enfermement invivable tant pour les détenus que pour les personnels. A supposer même que la prison connaisse, un jour, une démultiplication des droits, il importe de ne pas oublier que ces droits s’exerceraient toujours à l’intérieur d’un cadre restreint, réglementaire et sécuritaire, et que, aussitôt libérés, il y aurait loin à ce que les détenus regrettent le temps où ils jouissaient de ces droits. Si une telle démultiplication arrivait, il conviendrait donc d’attribuer l’hypothétique inflation des droits des détenus, non pas à un processus de démocratisation consenti ou forcé des établissements pénitentiaires ou à une volonté sérieuse de rompre avec la logique de disciplinarisation des individus, mais à la tendance, en creux, à produire nécessairement une l’illusion de liberté dans l’enclave pénitentiaire, et cela afin de limiter les conflits et les dérapages en milieu fermé, de mettre en place des gardes-fous, des petits espaces d’oxygénation dans un endroit, par définition, mal aéré et confiné, et de laisser poindre, ici où là, des moments de répit, des espaces ou des intervalles de décompression, des éléments qui font figure de soupapes de sécurité aux vertus tout à la fois anxiolytiques et antalgiques, voire anesthésiques. La prison est et demeure un espace de non-droits, un antimonde violent, incertain, où règnent l’apparence, la manipulation, l’intimidation, la menace permanente et les rapports de domination, et si, sous la pression de la sensibilité démocratique, certains droits peuvent être, ici ou là, revendiqués, ou partiellement attribués, ils ne sont pas autre chose qu’un cautère sur une jambe de bois. Le premier théorème d’une prison post-disciplinaire est un leurre.

Discussion du deuxième théorème

En second lieu, le théorème de l’instauration d’un ordre communicationnel en prison, s’il répond aux exigences de notre temps, où débats, espaces d’échanges et groupes de parole sont les maîtres mots démocratiques, il n’en constitue pas moins le reflet de stratégies élaborées et de concessions faites par l’Administration pénitentiaire, non pas essentiellement pour ouvrir la prison aux revendications démocratiques, mais pour fluidifier les relations intra-muros entre les détenus et les personnels, concéder aux prisonniers le mirage de prendre part aux décisions qui les concernent, et adoucir les tensions et les conflits que ne manquent pas de générer le confinement permanent, la promiscuité contrainte et les frustrations en tous genres dans cet univers clos sur lui-même que constitue la prison. Car la prison, qu’on le veuille ou non, ne s’ouvre que craintivement et timidement sur l’extérieur, contrôle toujours scrupuleusement les entrées et les sorties, jette, en dehors de la correspondance entre les détenus et les avocats, un regard assidu sur les lettres que rédigent les reclus et qui ont vocation à sortir de l’établissement, accueille des intervenants extérieurs avec parcimonie et frilosité, rappelle aux personnels l’obligation d’observer discrétion et silence sur ce dont ils sont directement témoins, et recourt, chaque fois que les circonstances le réclament, à l’autorité intransigeante dont elle est investie, voire à la force, pour faire appliquer sa volonté et emporter la décision en cas de litige. L’instauration d’un ordre communicationnel en détention n’est pas destinée à autre chose qu’à valoriser l’image des prisons à l’attention d’un extérieur qui soit se moque de ce qui se passe à l’intérieur des murs et de la forteresse imprenable, soit méconnaît totalement l’organisation et le fonctionnement des différents types d’établissements pénitentiaires, et tout l’effort de l’institution ne consiste qu’à tempérer les ardeurs des uns et qu’à produire, chez les autres, une impression de participation à la « vie carcérale », qui n’est autre qu’une existence composée de chimères, de fantômes et d’un vide abyssal. Cet ordre communicationnel, qui, rappelons-le, n’est pas nouveau, puisqu’il existe déjà aussi bien dans les ailes et les quartiers, qu’au sein des ateliers et de la cuisine, ne sert qu’à contenir et à réfréner une surpopulation de détenus en souffrance, toujours prête à exploser ou à se mutiner, dès lors qu’elle succombe à un trop-plein de frustrations et de besoins non satisfaits. Et les leaders, qu’on trouve, par exemple, parmi les auxiliaires (les fameux « auxis » dans les prisons françaises) ou parmi les aides des chefs d’ateliers, à qui l’administration confie activités et tâches à caractère professionnel, à qui elle délègue, dans le cadre de commissions d’attribution, un certain nombre de pouvoirs, à commencer par ceux d’être les porte-voix du règlement intérieur, de circuler plus librement dans les ailes, d’être en position de privilégiés à l’égard de la masse carcérale à condition qu’ils revêtissent la posture d’exécuteurs d’ordres, sont généralement bien adaptés à l’institution et ont vocation de s’illustrer comme des faire-valoir d’une administration soucieuse d’apparaître comme ayant une morale et comme bien traitante. Nul ne saurait être la dupe de ce principe du leadership, qui ne consiste finalement qu’à reproduire le système des inégalités primitives, à aggraver le sentiment d’insécurité des détenus qui comprennent vite que le fonctionnement pénitentiaire repose sur un jeu d’intérêts dont le premier bénéficiaire est avant tout et surtout l’administration, à favoriser la division au sein des équipes, et à faciliter l’entretien du mouchardage, de l’espionnage et du contrôle mutuel dont le résultat escompté par l’encadrement est l’annulation des velléités de concertation et du désir de conspiration.

Discussion du troisième théorème

En troisième lieu, le théorème selon lequel l’institution se doterait désormais de nouvelles stratégies de pouvoir et de techniques de persuasion neuves, afin, d’une part, d’amener chaque détenu, pour ainsi dire de son propre chef, à se conformer à ses attentes et à des besoins identifiés par elle, en termes d’adhésion aux procédures thérapeutiques et d’acceptation de l’orientation vers un régime de surveillance et de soins particuliers, et afin, d’autre part, de modérer les risques et de prévenir les tendances au récidivisme à l’issue d’expertises et de rapports émis par des spécialistes et des agents évoluant à l’intérieur de commissions pluridisciplinaires, n’apporte rien de nouveau à la compréhension du système pénal adossé à la pénalité d’emprisonnement, et n’est pas la caractéristique fondamentale d’une prison post-disciplinaire, puisque ces éléments de pétrification du désir humain se retrouvent dans le projet même de la création des prisons pour peine. M. Foucault avait déjà bien repéré l’idée selon laquelle le mouvement de disciplinarisation des délinquants et la volonté de soumettre ces derniers au travail permanent et insidieux de l’anatomo-politique, à l’intérieur de l’enceinte pénitentiaire, consistaient originellement à produire, chez ceux qui en font l’objet, une sorte de retour comportemental, un bénéfice de normalisation, quelque chose de positif et de profitable, puisqu’une telle recherche est destinée à insuffler, dans l’esprit et le cœur de ceux qui ont commis incartades et écarts infractionnels, des réactions d’adhésion, de consentement et de participation au projet initial de transformation de soi, au détriment de toutes velléités de résistance et d’affirmation individuelle contre la collectivité. Le registre disciplinaire a vocation d’imposer sa loi, sinon par un effet de contrainte, du moins, et plus efficacement encore, par des actions de conditionnement et de domestication, en provoquant les sentiments de plaisir et de peine, en orientant le désir, en pénétrant et s’instituant au centre de l’élan vital des individus pour en prendre presque le contrôle à leur insu. Voici toute la force insidieuse du pouvoir capillaire, auquel est en proie la discipline, et qui a été thématisé par la pensée foucaldienne : il s’agit de cette puissance d’être simultanément partout et sempiternellement nulle part, d’être sournois, difficilement identifiable ou localisable, de se réadapter sans cesse, de se dissimuler sous diverses formes et apparences, et de rebondir en permanence et inlassablement. Tout l’enjeu de la discipline est là, dans ce projet de transformation radicale de l’individu et dans cette volonté d’inféodation des délinquants, qui ont rompu le pacte social, à l’activité pénétrante et incursive qui les écrase et à laquelle, finalement, ils consentent comme s’ils finissaient par laisser accaparée toute leur énergie par l’institution péno-pénitentiaire de pétrissage (de malaxage) et de pétrification (de fossilisation) des corps – une pareille institution préférant, par principe, la fadeur à la pétulance. Le périmètre pénitentiaire délimite les bornes au-delà desquelles le détenu ne peut s’aventurer sans avoir été préalablement assujetti aux techniques de discipline, à la surveillance de l’encadrement disciplinaire, aux avis des professionnels des prisons et des experts psychiatres. A maintes reprises, on observe que la persistance d’une résistance, de la part d’un détenu, les formes de désobéissance ou d’opposition qu’il manifeste, sont lues, non pas comme un désir d’affirmation de soi ou un effort d’adaptation, non pas non plus comme un réflexe de survie au milieu d’un univers fortement hostile, mais comme la confirmation de ce que le réfractaire n’est pas encore corrigé, comme la preuve que le traitement qu’il reçoit est mérité, comme la validation du diagnostic opéré par les experts et les professionnels du terrain et comme la ratification de l’orientation, initialement envisagée, de l’individu vers tel ou tel régime de détention – voire, en tout dernier stade, vers tel ou tel aménagement de peine lorsque cela est devenu consensuellement utile et admis par tous – qui soit approprié à son « profil « perçu d’abord comme irrémédiablement inadapté, pernicieux ou asocial. Le théorème de la progressivité du parcours pénal et de la différenciation des régimes de détention, en lien avec le principe de l’identification des « besoins » et du « profil » psychosocial de chaque condamné, est au fondement même de la prison pour peine, se retrouve jusqu’au cœur du projet de la formation de la pénalité d’emprisonnement, s’illustre aujourd’hui, en France, au travers d’instances et de commissions pluridisciplinaires réunissant experts, magistrats et professionnels de terrain, et cela jusqu’au C.N.O. (Centre national d’orientation), devenu maintenant le C.N.E. ( Centre national d’évaluation), et ne fait que confirmer cette réalité que la prison est un lieu de mise en retrait des délinquants aux fins originellement de garde, de scrutation et de neutralisation.

Discussion du quatrième théorème

En quatrième et dernier lieu, le théorème fondé sur le principe de la méritocratie, sur le système de la punition et de la récompense, sur le motif d’une réponse bicéphale alternant positivité et négativité en fonction du comportement de ceux auquel il s’applique, est caractéristique de tous ces lieux d’enfermement et de conditionnement qui ont vu graduellement le jour au sortir de la Révolution française et qui ont été perfectionnés principalement durant tout le XIXe siècle, et constitue même sans doute leur trait d’union formel. Il n’y a pas, en effet, d’institutions disciplinaires qui ne soient pas adossées au principe méritocratique : ainsi de l’école, de la caserne, de l’asile ou de l’hospice, de la prison, etc. Par où l’on voit que l’effet pervers du système des punitions et des récompenses, l’effet secondaire négatif de l’exhortation à l’émulation entre les détenus en vue de recevoir avantages ou félicitations, est double :

- d’une part, il consiste à provoquer des profils de détenus tellement adaptés au régime de la détention qu’ils ne peuvent plus entrer dans une procédure de préparation à la sortie, qu’ils ne peuvent plus coller à un programme de réadaptation sociale et de reclassement ;

- d’autre part, il indique la dérive possible et observable selon laquelle tout détenu est tenté d’imposer ses prérogatives et son propre pouvoir aux autres détenus et selon laquelle chacun sert prioritairement, sous le couvert d’un mandat pénitentiaire reçu, ses propres intérêts. Pour obtenir un avantage quelconque, le détenu est fortement invité, surtout au sein de cet univers insecure et hostile, à se conformer aux sollicitations de ceux qui pilotent la détention, ce qui a pour conséquence d’anéantir très tôt les formes de solidarité et l’instinct de rassemblement, qui pourraient jaillir, ici ou là, chez ceux qui forment un même groupe d’individus, réduits à la plèbe ou à la bohème, en tant qu’ils appartiennent à la même catégorie d’exclus-reclus.

Ces avantages et ces « petits » profits revêtent plusieurs aspects en prison : s’ils peuvent favoriser l’amélioration des conditions de vie en détention (se matérialisant, par exemple, par le bénéfice du droit de se doucher plusieurs fois par semaine et plus de fois que les autres, par la possibilité de profiter personnellement d’une entorse au règlement, par le fait de pouvoir sortir plus aisément de la cellule et de circuler avec une certaine latitude en détention, par l’attribution de denrées supplémentaires, par un don de tabac, etc.), ils peuvent tout aussi bien déboucher sur l’octroi de réduction de peine, que faciliter les permissions de sortir et l’accession à un aménagement de peine. Mais ils convergent tous vers un même point focal : il s’agit, en effet, de prérogatives fondamentalement correctionnalistes, en ce sens qu’elles concernent directement l’assouplissement du régime de détention, en fonction du comportement des intéressés. Le corollaire d’un tel système est l’instauration et la reconduction d’un inégalitarisme organisationnel et fonctionnel au sein de la prison, la division et la désolidarisation des groupes, la propagation contaminante et silencieuse de la jalousie et de la violence, l’exacerbation de la recherche des règlements de compte, tout ceci alimentant et justifiant, en retour, le système mis en place, car tout est fait pour que rien ne vaille mieux que de s’employer à s’adapter au régime de détention, plutôt que de chercher à le transformer. La méthode de l’exhortation et de la récompense n’est, de toutes les façons, pensable et réalisable en détention que sur fond de procédure disciplinaire et de commissions de discipline qui en sont les contreparties consubstantielles et qui sont singulièrement empreintes d’infantilisme. En ce sens, l’écho dont se fait M. Foucault du récit d’une détenue, dans les lignes qui suivent, n’a rien perdu de son actualité fraîche :

« L’autre jour, je parlais avec une femme qui a été en prison, et elle disait : ‘Quand on pense que moi qui ai quarante ans, on m’a punie un jour en prison en me mettant au pain sec’. Ce qui frappe dans cette histoire, c’est non seulement la puérilité de l’exercice du pouvoir, mais aussi le cynisme avec lequel il s’exerce comme pouvoir, sous la forme la plus archaïque, la plus puérile, la plus infantile ». Et de conclure : « La prison est le seul endroit où le pouvoir peut se manifester à l’état nu dans ses dimensions les plus excessives, et se justifier comme pouvoir moral »(Voir l’entretien entre M. Foucault et G. Deleuze intitulé « Les intellectuels et le pouvoir », dans Dits et Écrits, éd. Quarto Gallimard, 2001 [1994], no 106, p. 1178).

Bibliographie

- ARTIERES Philippe, LASCOUMES Pierre (sous la direction de), Gouverner, enfermer : La prison, un modèle indépassable ?, Paris, Les Presses de Sciences po (coll. “Académique”), 2004.

- BROSSAT Alain, Pour en finir avec la prison, Paris, La Fabrique, 2001.

- BUFFARD Simone, Le froid pénitentiaire : l’impossible réforme des prisons, Paris, Éditions du Seuil, 1973.

- CHANTRAINE Gilles, La prison post-disciplinaire, dans Déviance et Société, 2006/3 Vol. 30, p. 273-288.

- CHAUVENET Antoinette, « Privation de liberté et violence : le despotisme ordinaire en prison », Déviance et Société3/2006 (Vol. 30), p. 373-388.

URL : www.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2006-3-page-373.htm.

- DEYON Pierre, Le Temps des prisons, Essai sur l’histoire de la délinquance et les origines du système pénitentiaire, Les Éditions universitaires de Lille III, 1975.

- DURKHEIM Émile, De la Division du travail social, Paris, P.U.F., 1991 [1893].

- FERRI Tony, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012.

- FOUCAULT Michel, Dits et Écrits, I et II, Paris, Gallimard, (coll. Quarto), 2001.

- GOFFMAN Erving, Asiles, Paris, Les Éditions de Minuit, 1968.

- GONIN Daniel, La Santé incarcérée, médecine et conditions de vie en détention, Paris, l’Archipel, 1991.

- PETIT Jacques-Guy, Ces peines obscures, La prison pénale en France (1780-1875), Paris, Fayard, 1990.

- WACQUANT Loïc, Les Prisons de la misère, Paris, Les Editions Raisons d’agir, 1999.

 Notes

    1 G. Chantraine, La prison post-disciplinaire, in Déviance et Société, 2006/3 Vol. 30, p. 273-288.

2 G. Chantraine, ibid., p. 277.

3 G. Chantraine, ibid., p. 280.

4 G. Chantraine, ibid., p. 282.

5 G. Chantraine, ibid., p. 283.



La figure du monstre-criminel (par Tony Ferri)
7 avril, 2013, 18 h 34 min
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Que veut-on dire exactement quand on pose que tel ou tel criminel est un monstre ? Certes, une telle appellation exprime d’emblée un violent sentiment de rejet, d’effroi, de honte et de scandale à l’égard du crime commis ou de son auteur. La foule s’agite dans un brouhaha inintelligible, elle réclame instamment des têtes et du sang, elle vocifère et hurle contre l’infamie et se tient toujours prête à en découdre avec l’infracteur : il n’est pas rare que, comme dans un jeu de miroir, face aux monstres, la folie monstrueuse et vengeresse ne soit jamais loin ! Mais il subsiste quelque chose d’opaque, d’incompréhensible, de mystérieux dans l’acte même d’accusation systématique et virulente portée contre l’infracteur quand on le subsume sous la catégorie du monstrueux. Car il est frappant de constater que, quand on cherche à définir ici ce dont on parle, les mots manquent, on est laissé sans voix, et la colère et la violence se donnent comme les seules ripostes disponibles. De plus, à ce trouble énigmatique s’ajoute la question de la représentation culturelle de la monstruosité. Car, de fait, le monstre n’est pas perçu de la même manière selon les cultures, les époques et les géographies qui en façonnent chacune, et à chaque fois, l’image, les discours, les usages, les pratiques. Dès lors, il y a lieu de se demander ce qui précisément, face aux criminels qu’on compare à des monstres, suscite l’effroi et le scandale et pourquoi les réflexes de dégoût et de haine résultent presque systématiquement du face-à-face avec eux. A cette fin, il sera utile de convoquer quelques figures historiques ou littéraires de la monstruosité, de manière à mieux percevoir ce qui aujourd’hui en détermine sinon le contenu, du moins les contours.

Le monstre comme l’expression d’un contre-ordre naturel ou divin

Il est usuel de rappeler que le monstre révèle d’abord une sorte d’entorse faite à la nature. En effet, si la nature est perçue comme possédant ses propres décrets et régularités, si elle se définit comme ce sur quoi il convient de se conformer, d’inféoder ses pensées et sa conduite, ainsi que le concevaient les Anciens, il en résulte alors que tout écart aux lois naturelles porte atteinte à la bonne marche naturelle des choses, et menace l’équilibre du tout. Pour les Grecs de l’Antiquité, qui voyaient effectivement en la nature le modèle et le lieu de l’indexation du vivre-ensemble, le monstre ne pouvait apparaître autrement que comme l’être de la transgression de l’ordinaire naturel et comme ce « quelque chose » par lequel advient la possibilité d’une secousse fracassante contre l’idée de belle harmonie, décidément chère aux cosmologies antiques. Dès lors, c’est parce que le monstre introduit un déséquilibre, interrompt le cours naturel des choses, viole l’ordre même de la nature qu’il fait l’objet d’une violente réprobation : le difforme, l’infirme sont vivement perçus comme monstrueux, en ceci que, par leurs défauts de nature, si infimes soient-ils, ils donnent immédiatement à voir une anomalie naturelle ou biologique, et, par là même, expriment d’emblée la brisure de l’ordre naturel ou divin. A l’intérieur d’une culture grecque où l’idée d’ordre et d’équilibre entre les parties caractérise fortement le lieu du vrai et du beau, où la finalité de l’existence consiste à se conformer aux lois inflexibles du cosmos et à occuper pleinement une place préétablie, il va de soi qu’une simple défaillance ou défectuosité naturelle ne peut être vécue que comme une sorte d’infraction à la nature et éprouvée sur le mode du possible et redoutable retour du chaos. Ce n’est donc pas un hasard si, déjà, la littérature homérique fait grand cas de la figure du monstre, en mettant en scène quelque héros combattant le mal figuré par des êtres difformes, démesurés, laids, car le monstre condense à lui seul l’élément négatif qu’il importe de chasser, à savoir précisément la contre-nature. Lorsque Héraclès combat, par exemple, l’Hydre de Lerne – ce monstre marin épouvantable qui possède plusieurs têtes qui repoussent dès qu’elles sont tranchées et dont une est immortelle, et qui exhale un souffle empoisonné -, il s’agit pour le héros de combattre son contraire, l’anti-héros qui se matérialise comme anti-nature, et ce de manière à redresser l’ordre naturel initial des choses, à rétablir l’état du bon ordonnancement antérieur, à vaincre l’apparition de la moindre protubérance hideuse et difforme de la nature. De ce point de vue, on le comprendra, le monstre caractérise l’anti-monde, un univers paradoxal qui est désorganisé, brûlant, chahuté de toutes parts. Par suite, le monstre laisse poindre l’émergence d’un monde naturel désormais fragilisé, placé sous la menace imminente de la confusion des éléments représentés par le feu, l’air, la terre et l’eau, un monde exposé tant au mélange des genres et des sexes, à travers notamment l’hermaphrodisme et les enfants siamois, qu’à un mixte de vie et de mort illustré par les enfants morts-nés et, plus récemment, par le truchement de la littérature, par la figure du vampire. Pareillement, dans une culture dominée par plusieurs siècles de christianisme, il n’y a rien d’étonnant à ce que les monstres soient pourchassés pour hérésie, en vertu d’une nature contre naturelle mettant en péril les décrets religieux, dès l’instant où, par leur drôle de nature et leurs bizarreries, ils en viennent à contrarier les rites et les sacrements religieux. Un hermaphrodite peut-il se marier ? Si oui, avec un individu de quel sexe ? Et des enfants siamois peuvent-ils recevoir le baptême ? Et doit-on, dans ce cas, procéder à un ou à deux baptêmes ? Autant de questions qui ne peuvent que bousculer l’ordre établi…

S’il serait, bien sûr, trop long de révéler, par l’exhumation des textes, toutes les tares de la nature qui ont été traquées tant sous l’Antiquité que sous la féodalité, et qui ont été placées sous le signe de la monstruosité, il y a toutefois lieu de mentionner le point suivant : le monstre, en tant qu’il représente une puissance de dislocation de l’ordre naturel ou divin, est une entité criminelle. C’est là que le rappel de l’étymologie du mot monstre s’avère utile : en effet, tératos, comme monstrum, signifient prodige, avertissement. La présence du monstre augure effectivement quelque chose de mal, de chaotique, d’instable et d’impropre à l’ordre naturel ou divin, et doit être, à ce titre, éliminée sur le champ. Par où l’on voit qu’il existe, au sein même des lois naturelles et religieuses, une condition, un élément négatif, un envers qui préfigurent la possibilité de leur renversement. Un être à deux têtes et à un corps, et un être à une tête et à deux corps, de même qu’un être mi-homme mi-animal, ainsi du Minotaure, ont longtemps été perçus comme l’avertissement d’un mauvais présage et le symbole d’une anti-nature ou d’une animalité démoniaque qu’il faut tuer, à la manière de Thésée. Autant la crainte d’être dévoré par la créature tentaculaire ou serpentine, qui peut être hautement symbolisée, par exemple, par la pieuvre Scylla en tant que créature qui se situe au croisement des deux sexes – compte tenu de son apparence faite de charmes tout féminins et de tentacules ressemblant à des phallus -, que la peur d’être ravalé au piètre rang de l’animalité et d’être ramené à un âge antérieur à celui de l’adulte, imposent l’exigence de se dresser durement tantôt contre l’anti-nature pour recouvrer l’équilibre initial, tantôt contre le mal et le Malin pour sanctifier le monde. La criminalité du monstre procède, on le voit, de l’entrelacement confus de la nature et de son altérité, à savoir la contre-nature. Elle réside dans cet élément négatif qui est à la fois résistant et perturbateur à l’égard d’un équilibre antérieur, d’une harmonie préexistante, d’un monde tant sanctuarisé que sanctifié, et c’est cet élément qu’il convient dès lors d’extirper ou d’exorciser rapidement. Sur le plan symbolique, le monstre se donne comme la figure renversée du héros ou du saint. La figure du monstre, illustrée par le mélange des genres, le mixte des caractères, la double personnalité ou, dans une perspective freudienne, l’association du surmoi et du ça, a été magistralement rendue par R. Stevenson dans Le cas étrange du Dr Jekyll et de Mr Hyde.

Le monstre comme motif de la répugnance

Si la figure du monstre se caractérise comme celle par laquelle entre en crise l’ordre naturel et divin, si elle revêt également l’aspect de ce que l’on pourrait nommer « l’inquiétante étrangeté », ces dimensions du phénomène monstrueux n’en épuisent cependant pas le contenu. Car, une chose est d’être aux prises avec les pires frayeurs dont le propre est de faire vaciller le socle des représentations habituelles, autre chose est d’être confronté à un sentiment d’écœurement et de dégoût ouvrant sur l’expérience du malaise. D’où vient donc l’espèce de haut-le-cœur que ressentent ceux-là même qui vomissent injures et invectives contre les monstres-criminels, et qui ne manquent pas de réclamer l’application ou le rétablissement de la peine de mort ? Comment comprendre la puissante haine qui les anime et qui, à leur insu et à leur tour, les métamorphose en des monstres odieux, vindicatifs, crachant le feu de la rage diabolique ? Pour tenter de révéler quelque rouage de cette dynamique de la répulsion et de la révulsion devant la figure du monstre, il y a lieu de faire un léger détour par la grande littérature qui est source d’enseignements. Il est un monstre intéressant en ce qu’il est à la rencontre du grotesque, qui prête à rire, et du désespoir, qui nourrit malheur et tragédie, à savoir Gargantua. L’un des traits du génie de F. Rabelais consiste notamment en ce qu’il a su rattacher subtilement la dimension du grotesque et celle du désespoir, deux dimensions dont la parenté est, soit dit en passant, évidente pour E.M. Cioran :

« Que le grotesque cache le plus souvent des tragédies qui ne s’expriment pas directement, c’est là une évidence pour qui saisit les formes multiples du drame intime. (…) Au désespoir succède une inquiétude pleine de tourments. Que fait donc le grotesque, sinon actualiser et intensifier la peur et l’inquiétude? » [Voir, E.M. Cioran , dans Œuvres, Sur les Cimes du désespoir, « Le grotesque et le désespoir », Paris, Gallimard (coll. Quarto), 1995, p. 29].

Il n’est pas inutile de rappeler que la monstruosité de Gargantua est naturelle et de naissance : à l’issue de onze mois de gestation, il est né par l’oreille de sa mère, comme Bacchus de la cuisse de Jupiter, et il est dit de lui qu’il est le fruit d’un « enfantement étrange et contre-nature ». Par où l’on voit déjà que Rabelais réactive d’emblée les aspects antiques et immémoriaux de la catégorie du monstrueux, en la référant à l’horizon d’un ordre naturel ou divin; mais, ce faisant, il va lui ôter toute dimension liée à la catégorie de l’extraordinaire ou de l’envoûtement. Et, de fait, ce géant est l’enfant de Grandgousier, son père, et de Gargamelle, sa mère, qui est spécialiste pour préparer et manger à outrance des plats de tripes. Il est né en hurlant : « A boire ! À boire ! À boire ! » (voir le chapitre VI). La monstruosité du personnage ne réside pas seulement dans son penchant démesuré pour l’alcoolisme, mais aussi dans son inquiétante énormité : il n’a pas plus tôt vu le jour qu’il possédait déjà « 18 mentons » et que, pour l’allaiter, il convenait d’amener pas moins de « 17913 vaches », se plaît à préciser l’auteur (voir le chapitre VII). Outre son énormité, sa monstruosité apparaît également dans son animalité : manger, boire et dormir sont les activités favorites de Gargantua. Il « pisse sur ses souliers », « chie en sa chemise » et « se mouche dans ses manches » (voir le chapitre XI). La monstruosité de Gargantua atteint son apogée dans la leçon qu’il donne sur « le moyen de se torcher le cul »  (chapitre XIII) : tantôt avec l’étoffe en soie d’une demoiselle, tantôt avec le pelage d’un chat qui griffe, tantôt encore avec les gants parfumés de sa mère ou à l’aide d’un rideau. Mais le plus sûr et agréable moyen, selon Gargantua, de se livrer à ce plaisir consiste à faire usage d’un « oyzon bien dumeté » [= oisillon bien duveté ; T. Ferri], à condition qu’on tienne sa tête entre ses jambes, car cela permet de « sentir au trou du cul une volupté mirifique ».

Si Rabelais prévient, dans le préambule de son livre, que celui-ci n’est rien de moins qu’une fiction destinée à faire rire, il n’en demeure pas moins que se dessine déjà en arrière-plan quelque idée sérieuse, et qu’il réunit ici les éléments de la catégorie du monstrueux, à savoir le gigantisme, le contraste dans les formes et les proportions, l’alcoolisme, l’animalité, l’absence d’éducation, la saleté grossière et écœurante poussée à son paroxysme. C’est que la monstruosité de Gargantua est de naissance et de sang, elle est inscrite en lui comme au fer rouge, et à la manière dont son sang coule en ses veines. En enracinant la catégorie du monstrueux dans le registre du biologique comme une excroissance odieuse et une tare immonde de la nature, Rabelais rattache le monstre à la catégorie d’une contre-nature naturelle. Il n’y a donc pas lieu de rechercher dans un en-deçà ou dans un au-delà de la nature la dimension antinaturelle de la monstruosité, il suffit seulement de regarder autour de soi pour constater sa présence, son immanence, sa naturalité. Le monstrueux rabelaisien ne caractérise donc pas l’exception de la contre-nature, mais une dimension familière et intérieure à la nature, en tout cas quelque chose comme une dérive intrinsèquement possible de la nature. Le monstre rabelaisien se signale ici par son identité (ce qu’il est) et par ses actions (ce qu’il fait) :

- D’une part, en ramenant la figure du monstre à un aspect de la nature, en la rattachant au processus de la naissance, Rabelais ouvre la voie à la théorie de l’association du monstre et du criminel-né, telle qu’on la retrouvera exposée trois siècles plus tard, sous une forme assez sophistiquée et prétendument scientifique, à l’intérieur des travaux de l’école positiviste italienne, et tout particulièrement sous la plume de C. Lombroso. En effet, l’auteur de L’homme criminel dresse le portrait des criminels à partir de données morphologiques et ataviques, et fait dériver l’éthique de l’Outlaw d’une description crâniologique et étiologique de son physique, ravalant, du même coup, sa nature dans la sphère animale, de laquelle, du reste, il ne saurait aucunement s’affranchir. Le délinquant est tel en vertu de lois naturelles inscrites en lui dès la naissance, impliquant pour lui l’impossibilité de résister à son orientation criminelle. Pour illustrer ce point, citons ce texte emblématique du père de l’anthropologie criminelle, qui dépeint les caractéristiques de la femme criminelle :

« Maintenant, comme on le voit sur la pl. XII [=planche XII], bien qu’elle n’ait que neuf ans, elle a le type le plus complet du criminel-né : physionomie mongolique, mâchoire et zygomes énormes, sinus frontaux, nez camus, prognathisme, asymétrie, et par-dessus tout, précocité virile[…] La précocité et l’aspect viril sont deux caractères qui sont plus particuliers à la femme criminelle et qui trompent davantage dans la désignation du type » (voir C. Lombroso,La femme criminelle et la prostituée, Éditions Jérôme Million, 1991, p. 289).

- D’autre part, si le mode opératoire du monstre gargantuesque reste celui de la force surnaturelle et de la démesure dans ses rapports au monde, il perd néanmoins de sa superbe et n’est plus apte à la séduction comme l’Hydre antique, ou même les Gorgones qui, en tant que créatures proches de l’anguille et de la pieuvre, ont le pouvoir de pétrifier sur place ceux-là même qui commettent l’imprudence de les regarder dans les yeux… A l’opposé, le monstre de l’ère moderne est ce géant bouffi qui, s’il ne fascine plus, écœure par sa grossièreté légendaire, et effraie tant par son caractère primitif que par son désir de « dévoration » à outrance. Sur fond d’une logique de consommation, d’assimilation et de jouissance immédiate, qui caractérise notre présent social, il n’est pas hors de propos de rapprocher le texte de Rabelais de La Machine à explorer le temps de H.G. Wells, qui radicalisera le motif de la répugnance du monstre par la mise en scène de la figure du Morlock, dont la monstruosité se signale par sa déchéance, son état de troglodyte et surtout son cannibalisme qui, comme attitude ou promptitude à manger de la chair humaine, cristallise la crainte de l’absorption.

D’où le changement de paradigme du monstre qui s’institue dès la Renaissance. Le monstre d’aujourd’hui n’est plus le révélateur intolérable d’un contre-ordre naturel ou divin, à l’occasion duquel le héros antique manifestait son courage et sa résistance pour fonder ou pérenniser la cité grecque selon la place et le dû revenant à chacun à l’intérieur d’un cadre fondamentalement préexistant, mais correspond plutôt à l’existence d’une force débordante de l’humain et d’un trop-plein d’affects en lui qu’il s’agit désormais de contenir ou d’encadrer, sous peine d’être incontrôlables. Parce que le monstre d’aujourd’hui est, en dépit de son énormité organique et structurelle, foncièrement « humain, trop humain », il représente une menace de contamination sociale, un obstacle au progrès moral et une possible régression de la civilisation. Désormais, ce n’est plus seulement le difforme qui trahit la réalité d’une monstruosité sans nom, puisqu’il peut être pris en charge à l’intérieur de dispositifs contemporains de soins du handicap, qui n’est autre qu’une version euphémique du monstre d’hier, mais l’informe, en ce sens que la manifestation moderne du monstre n’est dores et déjà plus reliée uniquement au domaine du biologique, mais également, et de plus en plus, au registre moral faisant signe vers les notions de motivation, d’instinct, de comportement. Dorénavant, le monstrueux, c’est surtout le monstre froid de la cruauté s’exprimant dans un corps dont la conformation n’est rien que très humaine.

La maladie comme critère d’évaluation de la monstruosité

Aujourd’hui, s’agissant de la figure du monstre, c’est moins le crime que le criminel lui-même qui accapare toute l’attention. Bien que certains actes criminels saisissent encore, de-ci, de-là, le cœur d’un pétrifiant effroi, la question qui est à chaque fois soulevée à l’occasion d’un passage à l’acte criminel, consiste à demander, non pas seulement ce qui a été fait, mais surtout comment ce qui a été fait a pu être fait et, bien plus encore, ce que c’est que cet être qui a pu commettre cela. Quoiqu’il ait son importance au cours d’un procès, peu importe, au fond, l’acte accompli, ce qui compte dorénavant, du moins au premier chef, c’est le criminel lui-même, l’intention ou la motivation qui a présidé à l’accomplissement de son acte. Si le criminel fait aujourd’hui tant l’objet d’un déchaînement populaire et médiatique, c’est qu’il représente cette figure emblématique de l’individu qui ou bien résiste au processus de médicalisation de la société, ou bien n’entre dans aucune taxinomie médicale. Le monstrueux ne réside plus dans l’écart entre, d’un côté, une créature d’exception dotée de pouvoirs surnaturels ou maléfiques, et, de l’autre côté, l’ordre naturel ou divin, mais dans l’inscription du monstre « inclassable » dans une nature ou une société homogène de laquelle il n’est toutefois pas distinct. Bien qu’il puisse commettre des actes affreux, le criminel déroute parce qu’il est et reste cet être d’une banalité affligeante. Quand un crime est perpétré, si nul ne s’insurge contre la société, tous accusent cependant le coupable d’être malade : « pourquoi a-t-il fait cela ? Ce doit être un fou », se plaît-on à supputer. Et s’il faut le soigner, est-il véritablement accessible aux soins ? Par où l’on voit que la thématique de la pathologie, qui gravite aujourd’hui autour de la question de la criminalité, n’est pas perçue comme sociale, comme une propriété du corps social, mais bien plutôt comme une caractéristique individuelle ou comportementale. Comme l’avait déjà bien perçu M. Foucault, la punition s’appliquera désormais exclusivement par référence à l’horizon virtuel de la maladie, du comportement pathologique, du pathos. La raison du crime ne sera, dès lors, plus recherchée du côté du registre de l’extraordinaire ou d’un ailleurs de l’humain, mais dans la réalité humaine elle-même, et tout particulièrement dans l’individu pris dans les mailles de l’instinct, des pulsions, des forces passionnelles, de la maladie. La prééminence accordée aujourd’hui à la question de l’instinct, qui se donne comme maladif dès lors qu’il n’est pas maîtrisé, explique les raisons pour lesquelles M. Foucault s’est résolu à mettre cette question au centre du programme d’une de ses études sur les anormaux :

« Le problème que je voudrais essayer de résoudre aujourd’hui est celui-ci : comment cette pièce épistémologiquement régionale et mineure [= l’instinct] a-t-elle pu devenir une pièce absolument fondamentale, qui est arrivée à définir à peu près, à recouvrir à peu près la totalité du champ de l’activité psychiatrique ? Bien plus, non seulement à recouvrir ou à parcourir, en tout cas, la totalité de ce domaine, mais à constituer un élément tel, que l’extension du pouvoir et du savoir psychiatrique, sa multiplication, le recul perpétuel de ses frontières, l’extension quasi indéfinie de son domaine d’ingérence, a eu pour principe cet élément, qui est l’élément instinctif » (Voir, M. Foucault, Les Anormaux, Paris, Cours au Collège de France du 29 janvier 1975, Seuil/Gallimard, 1999, p.129).

La transgression de la loi opérée par le criminel ne procède pas de la figure du monstre telle qu’elle était décrite en amont de l’ère moderne, mais du comportement banalement humain en lequel, paradoxalement, le monstrueux puise son origine. Le processus de médicalisation de la société a eu pour corollaire de rendre indistincte et poreuse la frontière qui séparait jadis la catégorie de la nature et celle de l’anti-nature, la catégorie de la sainteté et celle du satanisme, la catégorie du bien et celle du mal, la catégorie de la transcendance et celle de l’immanence. Ce processus a consisté à singulièrement affadir la figure du monstre-criminel, non pas en en réduisant la frayeur qu’elle peut exercer, mais en donnant à comprendre non seulement qu’une telle figure n’est pas nécessairement celle de l’autre, d’un ailleurs ou d’une transcendance, mais qu’en réalité elle n’est jamais loin de soi, qu’elle habite potentiellement au fond de quiconque. A cet égard, l’hypothèse psychanalytique offre une illustration idéale-typique de ce schéma par lequel la psychologie humaine se décline en strates et en couches successives complexes, puis se dédouble et vampirise tant la personnalité que le comportement. La thématique du « ça », qui ressortit au fond pulsionnel à la manière d’un « ça cause en soi », est l’élément intrinsèque qui compose la personnalité humaine et qui la rend autant animale que monstrueuse. Dans cette perspective, la violation de la loi ne traduit pas autre chose qu’une absence de maîtrise de l’univers pulsionnel et rappelle combien l’humain n’est pas exempt d’énergie, de vitalité, et d’excès en tous genres. La monstruosité du criminel contemporain ne procède pas du fait que ses actes soient exceptionnels, puisqu’ils sont virtuellement enfouis en chacun, mais du fait qu’il les ait réellement commis. Ce n’est donc pas la cruauté qui est exceptionnelle, c’est son accomplissement et son actualisation. D’où l’importance accordée aujourd’hui à la notion de passage à l’acte. Que tel individu puisse commettre telle ou telle horreur, il n’y a là rien d’étonnant, compte tenu du fait qu’elle est, à des degrés divers, inscrite en chacun de nous. Ce qui fait problème, c’est sa réalisation dernière, le manque de retenue qui l’accompagne, l’absence de remords qui la caractérise. Puissamment ordonné au registre médical et psychologique, le droit de punir contemporain, du pré-sentenciel au post-sentenciel, s’articule tout entier autour de la résolution de questions liées aux notions de passage à l’acte, de récidive et de remords.

C’est pourquoi, plutôt que de rattacher le criminel à la figure du monstre, notre époque préfère l’étudier sous l’angle de la psychiatrie et de l’expertise médicale. Bien que, pour des raisons notamment commerciales et rhétoriques, la presse se complaise à relater, ici ou là, des faits divers, tantôt en appuyant sur la tonalité dramatique, tantôt en usant des qualificatifs éculés comme « monstrueux » ou « diabolique », il n’en reste pas moins vrai que l’institution punitive contemporaine s’interdit de porter un jugement moral sur les actes commis, et traite les délinquants, non pas comme des « monstres infâmes », mais comme des « anormaux » ou des « inadaptés », et finit par orienter la punition vers une prise en charge aux accents foncièrement thérapeutiques. D’exemplaire et d’excessive, la punition est maintenant devenue thérapeutique et orthopédique, puisqu’elle vise essentiellement à soigner, à redresser le comportement individuel, à réformer la vie intérieure construite par des valeurs, des croyances et des normes non admises, et donc moins à punir qu’à traiter. Le programme des technologies de la punition, telles que celles de la prison pour peine ou de la surveillance électronique pénale, relève de projets d’encadrement et de surveillance qui touchent prioritairement les registres corporels, individuels et intimes et qui se matérialisent à travers la réorganisation des rapports à l’espace et au temps (le confinement spatial, le contrôle des déplacements, l’obligation de rendre des comptes en temps et en heure, le respect de la procédure et du cadre horaire, l’interdiction de tel ou tel territoire, etc.). Trois conséquences majeures résultent du cap pris par l’institution judiciaire aujourd’hui, surtout dans son versant post-sentenciel, et méritent d’être soulignées maintenant :

- d’une part, il est devenu pour le moins difficile actuellement, voire impossible, de faire la distinction nette entre le crime d’un fou et un crime fou, puisque la médicalisation de la société, associée à la fragilisation de la démarcation entre le normal et le pathologique, tend globalement à uniformiser la délinquance et la folie ;

- d’autre part, on observe que l’assimilation de la délinquance à une anomalie du comportement ou à la tendance à exprimer une personnalité anormale, troublée, déstructurée, etc., appelle la mise en œuvre, toujours renouvelée et toujours plus insistante, d’une logique de la normalisation, afin de repositionner les marginaux, les anormaux, les inadaptés dans le circuit ordinaire de l’existence, de réguler les déviances, de polir jusqu’aux petites irrégularités, d’élargir le champ de la domestication, du conformisme et de la mise au pas ;

- enfin, en lieu et place de l’utilisation de la figure du monstre en criminologie, ont été progressivement préférées, au cours du processus de refondation du droit de punir qui s’est amorcé dès le début du XIXe siècle, d’abord la catégorie du « multirécidiviste », ensuite celle de l’ « individu dangereux » apparenté exemplairement au pédophile et au terroriste (voire à la figure de l’étranger exacerbée dans une version médiatiquement islamisante, ne serait-ce qu’avec les attentats du « 11 septembre »), par cela même que l’un et l’autre ont en commun de provoquer effroi et ressentiment, dans la mesure où ils s’en prennent à des victimes innocentes -, ce qui a permis de légitimer, en retour, la mise en place d’un certain nombre de dispositifs novateurs en matière de contrôle social (voir, sur ce point, Tony Ferri, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012.

A l’issue de notre analyse, une question demeure cruciale : en effet, si, consécutivement au rabattement progressif de la catégorie du monstre sur celle de l’anormal, et par suite de l’uniformisation de la figure de l’anormal impliquant la banalisation des techniques de la punition, il en a résulté asymptotiquement, à partir du début du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, la consolidation et la diversification des dispositifs de la surveillance généralisée et des mécanismes dopés au panoptisme, on peut se demander alors si la catégorie de l’anormalité, qui recouvre désormais, grosso modo, celle de la monstruosité, tout en la réactivant sous d’autres formes plus adoucies et communes, ne traduit pas, au bout du compte, autant un besoin humain d’encadrement et de punition que l’existence de peurs et de désirs personnels quasi « inavouables », « hors-normes ». Quand on accuse l’autre, le criminel, etc., de « monstre », ne dévoile-t-on pas, en quelque manière, non seulement qu’on sent obscurément la présence en soi de quelque chose de largement partagé qui ressortit au monstrueux, mais encore le sentiment qu’en définitive cette figure du monstre n’est autre que le produit d’un imaginaire indexé sur les fantômes de la peur et relayé, martelé par quiconque au travers les discours, les pédagogies, les médias ? La production et la récupération des peurs sont bien connues pour être un excellent moyen de mettre au pas les populations. Tout le monde connaît le Yéti, chacun a une idée de sa description, encore que personne ne l’ait jamais vu. Au total, quand on répudie l’autre comme monstre, ne se refuse-t-on pas soi-même, et ne cherche-t-on pas à se corriger soi-même en exigeant toujours davantage de sanctions et de régulations ? Car les monstres ne sont pas toujours ceux que l’on croit, et peuvent avoir une fonction de dévoiement, voire d’aveuglement du regard sur soi et sur d’autres. S’il est des monstres officiels, publics, solennels, il en est d’autres qu’on cache et dont on prive à dessein le regard. Il n’est pas rare, en effet, que la publicité dont font l’objet certains monstres, en criminalisant leur statut, ne consiste qu’à dissimuler la monstruosité d’autres monstres. Et, en effet, l’exposition crue d’un parangon, supposé ou réel, de la figure du monstre à la vindicte populaire, aux juges, au lynchage médiatico-politique, a ceci de particulier et d’étonnant de renverser parfois les termes de l’accusation. Le monstre ne se révèle pas toujours être celui qu’on accuse comme tel, de façon détonante, mais ceux-là même qui, par leur attitude, leur acharnement, leur égoïsme, leur haine illimitée, revêtent les vrais habits du monstre intouchable. Il est des cas où, sous l’Ancien Régime, la foule se retournait contre le bourreau, tandis qu’il exécutait la pire des crapules. Nul doute qu’il y a des monstres de circonstances ! La littérature et l’art cinématographique ont largement abordé ce thème du monstre caché, officieux, qui s’exerce dans le privé : ainsi, par exemple, de F. Kafka qui, dans sa nouvelle, La Métamorphose, met en scène Grégor Samsa qui se réveille un jour, chez lui et malgré lui, complément transformé en cafard hideux et qui finit par être rejeté par les siens qui, au fil du récit, se présentent comme ceux-là même qui se « métamorphosent », pour de bon, et, qui plus est, en monstres d’abandon et en bourreaux ; de même, plus proche de nous, le film de D. Lynch, Éléphant Man, est l’occasion pour le réalisateur de faire apparaître, en contrepoint, une autre ligne de l’alternative habituelle humanité – monstruosité, en montrant combien le monstre est humain et combien les individus normaux qui l’entourent sont, en fait, de monstrueux personnages d’exploitation, de cruauté, jusques et y compris à l’égard de la misère humaine…

Bibliographie

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CAILLOIS, Roger, La pieuvre. Essai sur la logique de l’imaginaire, Paris, La Table Ronde (coll. « La Mémire »), 1973.

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FERRI, Tony, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan (coll. «Questions contemporaines »), 2012.

FOUCAULT, Michel, Les Anormaux, Paris, Cours au Collège de France du 29 janvier 1975, Seuil/Gallimard, 1999.

HESIODE, La Théogonie, Paris, Le Livre de Poche (coll. « Classiques »), 1999.

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HUGO, Victor, Les Travailleurs de la mer, Paris, Folio (coll. « Folio classique »), 1980.

KAFKA, Franz, La Métamorphose, Paris, Gallimard (coll. « Folio Classique »), 2000.

LOUX, Françoise, L’Ogre et la Dent. Pratiques et savoirs populaires relatifs aux dents, Bibliothèque Berger – Levrault ( coll. « Arts et traditions populaires »), 1981.

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SHELLEY, Mary, Frankenstein, ou le Prométhée moderne, Paris, Le Livre de Poche (coll. « Classiques de poche »), 1997.

STEVENSON, Robert-Louis, L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, Le Livre de Poche (coll. « Libretti »), 1999.

VERNE, Jules, 20 000 lieues sous les mers, Librairie Générale Française (coll. « Le Livre de Poche »), 2001

WELLS, Herbert George, La Machine à explorer le temps, Paris, Gallimard (coll. « Folio Junior »), 1997.

Filmographie

FLEMING, Victor, Dr Jekyll et Mr Hyde, 1941.

LYNCH, David, Eléphant Man, 1980.

PAL, George, The Time Machine, 1960.



La peine de mort est-elle capitale ? (par Tony Ferri)
7 avril, 2013, 18 h 28 min
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 Le 06 mars 2013, le Sénat du Maryland a approuvé le projet de loi qui propose l’abolition de la peine de mort. Bien qu’il faille que ce texte soit également soumis à l’appréciation de la Chambre des représentants du Maryland pour induire véritablement un bouleversement des pratiques de la punition, son adoption par le Sénat marque assez, pour cet État, un désir de rupture et une étape non négligeable vers la recherche d’un changement de politique pénale. Une chose demeure claire : sur la question de la peine de mort, le Maryland semble davantage sensible au progressisme pénal que, par exemple, le Texas ou la Géorgie qui continuent à mettre en œuvre aujourd’hui des exécutions capitales par injection létale, quand bien même il s’agirait de sanctionner des individus diagnostiqués comme faisant l’objet d’une déficience mentale !

Les tentatives de légitimation de la peine capitale

Si, sur un axe historique qui nous mène, en Occident, de l’Antiquité à nos jours, la pratique de la peine de mort a reculé, elle n’a pas disparu, tant s’en faut ! C’est que les chantres de cette pénalité, qu’on retrouve jusques et y compris les États-Unis considérés pourtant comme la plus grande démocratie au monde et le pays même de la liberté, ne manquent pas. Les arguments en faveur de la peine de mort, puissamment populistes, sont, du reste, connus :

- d’abord, puisque celui qui s’est rendu coupable de meurtre ou d’assassinat a ôté la vie à la victime, il doit payer de sa vie cet homicide. Par où l’on voit que c’est dans l’idée même d’endettement et de rétribution que s’enracine la doctrine de la peine de mort : celui-là même qui a tué doit mourir à son tour, parce qu’il a contracté une dette infinie envers ses semblables, la société, la loi, en commettant l’irréparable ;

- ensuite, sur fond d’une organisation sociale historiquement et religieusement indexée sur le principe de la méritocratie, qui s’exprime tout particulièrement à travers le couple sanction/récompense, il s’avère que le mis en cause n’est plus digne de vivre dès lors qu’il a lui-même tué, et mérite la sanction la plus proche ou à hauteur du crime qu’il a commis. En l’occurrence ici, seule la mort vaut comme sanction de la mort ou, pour le dire autrement, le condamné à mort mérite la mort par cela seul que le forfait abominablement commis lui est imputable. Face au meurtre commis, et sur un plan strictement méritocratique qui n’est que la version édulcorée de la loi du talion, il n’y a donc pas d’alternative : du moment que l’auteur est identifié, il convient de le punir du mal qu’il a fait en lui faisant mal à son tour, et, par voie de conséquence, de réprimer le mal par le mal, le meurtre par le meurtre ;

- enfin, parmi les arguments avancés par les adeptes de la peine capitale, on relève le recours au tandem risques/bénéfices. L’argument est simple et porteur : le meilleur et plus sûr moyen de lutter efficacement contre la montée de l’insécurité et la propagation du danger consiste à éliminer décisivement du corps social les êtres particulièrement dangereux. La vertu de la peine capitale reposerait donc sur son effet supposé ou réel de décontamination sociale. Dans une telle perspective, il y aurait bien plus d’avantages à amputer immédiatement la communauté de sa gangrène sociale qu’à l’intégrer à elle, la soigner ou la transformer progressivement. Bref, il serait socialement très risqué de ne pas éliminer les auteurs d’infraction pénale et très bénéfique de les liquider, parce que la peine de mort aurait non seulement une valeur d’exemplarité et de dissuasion, mais aurait encore le privilège d’évacuer définitivement le problème de la récidive potentielle des délinquants jugés dangereux.

La revendication d’une dette envers le sacré

L’argument lié à la notion d’endettement repose sur l’idée qu’il existe une instance suprême, une valeur supérieure qui fonde le droit de punir, même et surtout lorsque celui-ci prend la forme d’une exécution capitale : que ce principe supérieur servant de modèle de référence soit attribué, comme dans le cas des cosmologies antiques, à la « nature », ou, comme dans le cas des religions révélées, à « Dieu » (principes extérieurs), ou encore, comme aujourd’hui, à « l’autonomie du sujet » et à l’idée du « contrat social » (principes intérieurs), il en va toujours de la question de l’instance fondatrice qui est autorisée à juger de la conduite des affaires humaines, du vivre-ensemble, des conditions de la paix sociale, et choses semblables, et ce à partir de principes supérieurs. Pour avoir une valeur, l’action humaine doit nécessairement s’articuler à un principe sacré, supérieur, inaliénable – que celui-ci se fonde sur une verticalité ou une horizontalité du système de valeurs. Et c’est bien ce qui, au sein de notre présent social, fait diaboliquement problème. En effet, par suite de ce que l’on a appelé tantôt le « désenchantement du monde » tantôt « la guerre des dieux », et donc consécutivement à l’effondrement des repères transcendants desquels se dégageait du sens pour l’action humaine, comment fonder aujourd’hui, en droit ou en raison, la praxis humaine ?

Au demeurant, pour ce qui concerne la question de la justice, on relève une certaine permanence du religieux après la religion : entre, d’un côté, la théologie chrétienne et la question de l’expiation à l’égard de la faute commise, et, de l’autre côté, l’idéologie des droits de l’homme et la question de l’amendement à l’égard de l’infraction perpétrée, il n’y a rien de commun entre elles que précisément le processus de sécularisation et de laïcisation du droit de punir. Le trait d’union est, bon an mal an, maintenu à l’aide de la position d’une norme sacrée. Bien qu’il ne soit plus dorénavant demandé au coupable d’expier, il lui faut s’amender. Désormais, si la différence réside dans le fait que ce n’est plus devant la « nature » ou devant « Dieu » que le coupable doit rendre des comptes, mais devant ses « semblables » symbolisés par le caractère transcendant du « contrat social », et si, par conséquent, cette différence réside dans le fait que le châtiment ne s’articule plus à la colère expéditive de Dieu et de ses représentants, mais à la punition codifiée du corps social, à la pénalité fondée sur une décision législatrice, le déplacement opéré à la faveur du processus de sécularisation n’invalide pas le principe de la dette envers le sacré comme source et garant du droit.

Dans le cas de la peine capitale, il en va encore et surtout de la perception du sacré, d’où son lien avec la mort et le sang. Dans la mesure où le recours à la condamnation à mort obéit à un rituel particulier (par exemple, en France, ce rituel s’est longtemps matérialisé par le réveil du condamné au petit matin, la coupe des cheveux, le menottage, l’accompagnement par un prêtre jusqu’au lieu de l’exécution, etc.) et où il se donne comme l’expression d’une procédure radicale et expéditive, il en résulte que la manière dont l’infraction est sanctionnée et l’individu jugé ne laisse aucunement la place à l’idée d’amendement et de reclassement social, et permet le retour d’une forme quasi verticale du sacré. En effet, par l’exécution capitale, on assiste, dans certaines démocraties occidentales, au maintien, à l’intérieur même du gouvernement des vivants, du puissant principe thanatologique de mise à mort, qui consiste à poser qu’il n’y a, pour un certain nombre d’actes de délinquance et pour une catégorie de criminels, aucune pénalité compensatoire et que seule la privation de la vie, à défaut de dédommager authentiquement le crime, d’annuler l’acte commis et de favoriser le retour à l’équilibre antérieur, soulage le corps social et les victimes en apaisant les sentiments vindicatifs, colériques, haineux. C’est pourquoi, la peine de mort tient moins du droit que de la vengeance, et s’enracine dans une représentation théologico-politique de la faute, de la culpabilité et de la damnation plutôt que dans une vision politique de la prise en charge sociale ou thérapeutique, du reclassement social, de l’amendement.

La montée du principe d’insensibilisation

Néanmoins, il convient de ne pas perdre de vue que la pérennisation ou la résurgence du principe de mort dans l’institution punitive occidentale est paradoxalement d’autant plus puissante et indéracinable qu’elle s’accompagne d’une présentation adoucissante et doucereuse des procédures d’exécution : par comparaison avec l’emploi de la chaise électrique, du gaz, de la corde, de la guillotine comme moyens de mise à mort, l’injection létale états-unienne est vendue comme indolore, propre et humaine, elle aurait pour particularité d’endormir insensiblement le condamné comme le médecin endort son patient, elle serait aseptisée, médicalisée et débarrassée de tout ce qui cause l’envie de vomir, de tous les relents de sang et d’affreuses douleurs illustrés tantôt par les cris, les gesticulations corporelles intempestives et les comportements d’effroyable panique, tantôt par l’éclatement des yeux ou des orbites du à la pénétration de la redoutable onde électrique, le raidissement du corps tenant aux effets de la pendaison, ou encore l’effroyable jet de sang qui résulte du sectionnement de la tête par la machine à décapiter, etc. En outre, la question même de la possible survie du condamné à mort, pendant plusieurs secondes « infinies », après la décollation, n’aurait plus de raison d’être… Il y a donc lieu de retenir l’idée suivante : dans les sociétés techniquement anesthésiées où l’on assiste à la montée du désir d’évacuer toutes les formes de la douleur, dans les communautés socialement aseptisées où l’on constate la volonté de répudier le registre du sale et du dégoûtant et d’insensibiliser la manière d’avoir relation au monde, le principe thanatologique est promis à toujours faire ce retour subreptice et discret à l’intérieur des institutions et du jeu des rapports politiques, à se consolider politiquement même, puisque c’est à la fois en vertu du principe sacré de vie et à partir du déploiement du phénomène de l’insensibilité qu’il trouve à se légitimer : qu’on mette à mort tant et comme on voudra, pourvu que cela ne vienne pas troubler la paisible indifférence de tous ni empêcher l’accroissement de l’insensibilité protectrice de chacun face aux malheurs des autres, bref pourvu que cela se fasse proprement sans heurter le sens de la délicate humanité. La dette du condamné à mort est double : il doit d’abord payé de sa vie le gâchis de la vie d’un autre dont il s’est rendu coupable ; il doit ensuite être celui par qui doit advenir le rappel de la nécessité de maintenir la valeur du principe de l’insensibilité qui est inscrit au cœur du politique et des institutions démocratiques, et qui s’exprime par l’évacuation du dolorisme et par l’appel d’un humanisme des droits de l’homme. Comme le criminel a commis l’irréparable en ôtant la vie, comme il s’est rendu coupable d’un acte impardonnable en perpétrant un acte monstrueux et abject, il doit disparaître à son tour, mais proprement et insensiblement !

Dans cette perspective, ce n’est pas un hasard si l’assistance médicale a été renforcée à l’occasion des exécutions capitales, notamment aux États-Unis, pour s’assurer de la mort effective des condamnés à mort par la chaise électrique ou par injection létale, et si la peine de mort par décapitation n’a plus été, à partir de 1939 en France, théâtralisée et ouverte au public, tant l’usage de la guillotine finissait par écœurer les adeptes même, au sein de l’assistance nombreuse, de la peine de mort. Ce n’est pas non plus un hasard si Kant, qui apparaît pourtant comme le grand ambassadeur de la pensée des Lumières et des droits de l’homme, a formellement cherché à justifier la légitimité de la peine de mort, d’abord en raison de ce qui fonde l’humanité de l’homme, à savoir la liberté qu’il convient de supposer en la nature humaine, et ensuite en raison de l’inexistence d’une peine commutative à l’égard de la peine de mort lorsque le crime à sanctionner est un crime de sang. Du point de vue kantien, il est notable qu’il n’y a pas de peine de substitution valable vis-à-vis de la peine de mort quand il s’agit de prime abord de réprimer un crime de sang, parce qu’il n’existe pas d’autre équivalence à l’égard d’une vie anéantie par le crime que celle qui consiste à ôter la vie du coupable par la peine capitale. La loi joue ici le rôle d’une reprise de ce qui a été volé, et instaure la possibilité du redressement et du rétablissement de l’équilibre par l’échange de deux vies équivalentes en humanité et en dignité. La loi kantienne se donne donc comme une sorte de codification et de légitimation de la loi du talion :

« Mais si le criminel a commis un meurtre, il doit mourir. Il n’existe ici aucune commutation de peine < Surrogat> qui puisse satisfaire la justice. Il n’y a aucune commune mesure entre une vie, si pénible qu’elle puisse être, et la mort et par conséquent aucune égalité du crime et de la réparation, si ce n’est pas l’exécution légale du coupable, sous la condition que la mort soit délivrée de tout mauvais traitement qui pourrait avilir l’humanité dans la personne du patient » (voir Métaphysique des mœurs, Ire partie, Doctrine du droit, II, Ire section, remarque E, Vrin, trad. par A.Philonenko, 1993, p.216).

Au reste, l’argumentation kantienne est bien connue. L’auteur du criticisme ira même jusqu’à laisser poindre l’idée que c’est, en quelque manière, dans l’intérêt du meurtrier que de répondre au meurtre qu’il a perpétré par la peine capitale, parce que, ce faisant, c’est reconnaître en lui ce qui fait proprement sa dignité humaine, son humanité, c’est presque honorer en lui sa dimension libre et authentiquement humaine caractérisée par le fait qu’il aurait pu agir autrement et ne pas entrer dans la voie de l’homicide.

La mort de la peine de mort

Cependant, l’option kantienne, aveuglée par le formalisme de son approche anthropologique, oublie de considérer que l’équation qu’elle pose entre une vie et une autre vie, qui sont toutes deux égales en valeur et en dignité, et, par conséquent, que son principe d’égalité qui fait correspondre au meurtre l’exécution du meurtrier, ne permet pas l’implication d’au moins trois conséquences enviables, à savoir :

- d’une part, l’effacement du crime commis. Quelle que soit la sanction pénale, il n’est pas possible de revenir en arrière, ce qu’illustre parfaitement l’expression « avoir commis l’irréparable ». Car ce qui est reproché au mis en cause est de l’ordre du factuel, et l’accusé est précisément placé devant les faits qui lui sont reprochés ;

- d’autre part, la demande de pardon et la possibilité du rachat. En effet, l’élimination du coupable évacue, du même coup, la question de la possibilité du rachat et du pardon, parce que les conditions de possibilité du pardon, qui, dans une perspective arendtienne, exigent qu’il y ait la rencontre minimale entre un « je » et un « tu », ainsi que la volonté de se faire pardonner, formulée par une demande ou une prière et matérialisée par le dialogue, ne sont plus réunies. La peine de mort rend d’emblée irréconciliables les parties en présence ;

- enfin, la découverte du principe de l’hétérogénéité du vivant et la prise de conscience, à de nouveaux frais, de l’irréversibilité du temps qui passe. Loin de contrebalancer une mort par une mort et de rétablir l’équilibre antérieur, la peine capitale ne fait, au fond, que surajouter à une mort une autre mort, sans qu’il y ait de relation réciproque ou de substitution équivalente entre les deux. Dans le cas de la peine de mort, à l’opposé de l’option kantienne, il est frappant de constater qu’au malheur venant de la mort de la victime on ajoute un autre malheur, celui de la mort du coupable, deux morts qui ne font que s’additionner en raison du rapport d’extériorité qu’elles entretiennent entre elles, et en raison de la singularité des existences. A un niveau supérieur, au niveau même de la légalité, une troisième mort voit également le jour, à savoir celle de la loi en tant que son fondement réside, non pas dans un principe d’élimination, mais dans celui de la protection. La loi qui autorise la mort ne peut qu’impliquer la perte de sa légitimité qu’elle tire originellement de la protection qu’elle tend à assurer à l’intérieur de la communauté. Camus l’avait déjà bien perçu et y avait fortement insisté dans ses Réflexions sur la peine capitale :

« Quand la suprême justice donne seulement à vomir à l’honnête homme qu’elle est censée protéger, il paraît difficile de soutenir qu’elle est destinée, comme ce devrait être sa fonction, à apporter plus de paix et d’ordre dans la cité. Il éclate au contraire qu’elle n’est pas moins révoltante que le crime, et que ce nouveau meurtre, loin de réparer l’offense faire au corps social, ajoute une nouvelle souillure à la première » [voir A. Koestler et A. Camus, Réflexions sur la peine capitale, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 2002, p. 144].

La vacuité intrinsèque de la peine de mort

Il est nettement remarquable que la peine de mort se nourrit considérablement de la notion floue de dangerosité, entretenue sciemment par ses défenseurs et les tenants des dispositifs de sécurité. En effet, en jouant socialement sur les peurs et sur le fantôme de la dangerosité – cette notion de dangerosité qui, d’un côté, n’est autre qu’un concept « porte-manteau » destiné à permettre les effets d’annonce et le ratissage politique, et qui, d’un autre côté, se donne comme une notion radicalement « fourre-tout » puisque chacun y va de la définition de son contenu -, il suffit de présenter le crime comme un poison social et l’exécution capitale comme son remède pénal pour créer l’illusion qu’il existe une mystérieuse alchimie entre le recul de la criminalité et la multiplication des condamnations à mort. Mais c’est sans compter sur le principe selon lequel les faits ne peuvent être balayés d’un simple revers de main : car, effectivement, les pays qui pratiquent la peine capitale n’ont jamais sérieusement endigué la criminalité, même celle de sang, parce que la loi souveraine qui dispose d’un droit à l’élimination par la mort ne traite tout bonnement pas les causes de la délinquance. L’étude camusienne déjà mentionnée conclut à l’impossibilité de poser une quelconque relation, et un quelconque effet, entre la réalité de la peine de mort et le taux de criminalité : « Il n’y a pas de lien entre l’abolition de la peine de mort et la criminalité » (ibid., p. 159). Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un État abolit la peine de mort qu’il en résulte que la criminalité s’accroît, de même que ce n’est pas parce qu’un État applique et multiplie méticuleusement l’exécution capitale qu’il crée les conditions d’un endiguement des infractions. Rien de tel ne permet de l’établir. S’il est vrai que les raisons de cette absence de lien sont multiples, il en est une qu’il est exclu de passer sous silence et qui mérite, bien que connue, d’être relayée ici, tant elle invite à repenser le phénomène compliqué de la délinquance. L’idée est durkheimienne, et révèle que la sanction pénale, si sévère soit-elle, n’a pas de prise sur les délinquants, mais seulement sur les « gens honnêtes ». En d’autres termes, la fonction exemplaire qui est habituellement attribuée à la pénalité, jusques et y compris dans sa version mortifère de la peine de mort, est inutile et vaine quand il s’agit de l’appliquer à la lutte contre la délinquance. Tout au plus permet-elle de contenir les individus bien insérés dans les limites du permissif et du droit. Mais, en aucun cas, elle aura cette force prétendument dissuasive sur les délinquants qui, dans l’exacte mesure où ils ne possèdent ni les mêmes codes, ni les mêmes ressources, ni le même environnement que les autres gens, dans la mesure également où ils n’ont pas connu la même éducation ni les mêmes conditions d’existence ou la même trajectoire de vie que les « gens honnêtes », dans la mesure enfin où ils ont été fortement handicapés par la difficulté d’intérioriser sereinement les règles de la vie sociale, consécutivement à leur statut, à leur mode de vie précaire ou troublé dont ils héritent, à leur milieu désargenté ou violent, sont jetés aux orties et livrés en pâture au législateur qui se plaît à récupérer le phénomène de la délinquance, afin de faire feu de tout bois et d’asseoir le combat contre les illégalismes. Relisons la leçon d’un des pères de la sociologie contemporaine, qui rappelle combien la fonction de la pénalité ne consiste pas dans l’amendement des délinquants, mais dans le maintien de la cohésion sociale :

« Elle ne sert pas ou ne sert que très secondairement [la pénalité, et, a fortiori, la peine de mort ; T. Ferri], précise Durkheim, à corriger le coupable ou à intimider ses imitateurs possibles ; à ce double point de vue, son efficacité est justement douteuse et, en tout cas, médiocre. Sa vraie fonction est de maintenir intacte la cohésion sociale en maintenant toute sa vitalité à la conscience commune » [voir E. Durkheim, De la Division du travail social, Paris, P.U.F. (coll. « Quadrige »), 1991 [1893], p. 76].

Bibliographie

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BROSSAT Alain, Droit à la vie ?, Paris, Seuil (coll. « Non conforme »), 2010.

DOSTOIEVSKI Fédor, L’idiot, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 2001.

DURKHEIM Émile, De la Division du travail social, Paris, P.U.F. (coll. « Quadrige »), 1991.

FERRI Tony, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, l’Harmattan (coll. « Questions contemporaines »), 2012.

FOUCAULT Michel, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard (coll. « Tel »), 1993.

HUGO Victor, Le dernier jour d’un condamné, Paris, Librio, 2003.

KANT Emmanuel, Métaphysique des mœurs, Ire partie, Doctrine du droit, II, Paris, Vrin,1993.

KOESTLER Arthur, CAMUS Albert, Réflexions sur la peine capitale, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 2002.

SARTRE Jean-Paul, Le mur, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 1972.



Qu’est-ce que porter un bracelet électronique ? Gros plan sur la surveillance électronique pénale (par Tony Ferri)
7 avril, 2013, 18 h 23 min
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Résumé (français) : les réflexions qui composent cet article sont issues de plus d’une décennie d’analyses et d’observations directes, en tant que chercheur et professionnel du registre de l’application des peines, quant aux conséquences qu’impliquent les nouvelles pénalités, indexées sur la surveillance électronique, sur le corps et la manière de vivre des condamnés soumis à ce régime particulier d’exécution de peine et à l’obligation du port du bracelet pénal. Plus particulièrement, sur fond d’une étude comparative entre la nature d’une peine d’emprisonnement et les traits caractéristiques d’un aménagement de peine prenant la forme d’un placement sous surveillance électronique, il conviendra, d’une part, de s’attacher à mesurer la spécificité de ces deux modalités d’exécution de peine, ainsi que leurs similitudes et écarts éventuels, et, d’autre part, de tenter d’apercevoir, in fine, en quoi les dispositifs de surveillance électronique reconduisent une forme d’enfermement et de dénigrement de l’humain dans le domaine des pénalités, contrairement à la présentation habituelle qui en est faite par le législateur et les promoteurs de ce système.

Mots clés : prison, emprisonnement, placement sous surveillance électronique, pénalité, dispositifs de contrôle.

Résumé (anglais) : These reflections which compose this article are based over more than ten years of analyses and direct observations, as researcher and professional of the register of the sentencing. These reflections aim to understand the consequences about the new penalties, indexed to the electronic monitoring, on the body and on the way of life about condemned persons who are obliged to carry the penal bracelet. More particularly, with the help of a comparative investigation between the characteristics of prison punishment and the characteristics of electronic monitoring punishment, it will be advisable, on one hand, to analyse the specificity of these two methods of punishment and, on the other hand, to try to see why electronic monitoring systems renew a shape of confinement and belittlement of the human being in the field of penalities.

Keywords : prison, imprisonment, electronic monitoring, sentencing, control devices.

Propos introductifs

Ces dix dernières années ont vu le monde des pénalités contemporaines françaises connaître un certain nombre de mutations dans le champ de l’application des peines. Une des innovations importantes dans le domaine du post-sentenciel, héritée de la mise en œuvre de nouveaux dispositifs de contrôle sur le territoire américain, repose sur l’avènement de la surveillance électronique comme modalité d’exécution d’une peine d’emprisonnement ou comme modalité d’aménagement de peine, et même, à présent, comme modalité alternative à un mandat de dépôt. Le placement sous surveillance électronique fixe et mobile (PSE et PSEM) en direction des personnes condamnées, et l’assignation à résidence sous surveillance électronique (ARSE) en direction des personnes prévenues se donnent aujourd’hui comme de sérieuses mesures alternatives à l’incarcération.

Comme sanctions pénales et mesures de contrôle concurrentes à l’égard de la peine de prison, les dispositifs de surveillance électronique s’efforcent de trouver des relais organisationnels et fonctionnels dans le milieu libre lui-même, et supposent la mise en doute de l’efficacité pénale de la prison sur les plans de la réhabilitation individuelle, du reclassement social et de la prévention de la récidive. Sur fond d’exigence de réduction et de maîtrise des dépenses publiques, le législateur porte dorénavant son regard sur la gestion du parc pénitentiaire qui semble avoir un coût exorbitant et disproportionné au regard de son efficience et de son caractère opérationnel dans le domaine de la défense sociale, de la lutte contre les illégalismes et de la prévention de la récidive.

Ce décentrage récent de la pénalité vers une prise en charge différenciée des condamnés et prévenus, et son ouverture croissant au milieu libre invitent à interroger les présupposés et les implications de ce basculement des politiques pénales, tant sur le public délinquant lui-même que sur la représentation sociale.

Nous voudrions ici circonscrire les caractéristiques propres à ces deux grandes modalités contemporaines de prise en charge de la population délinquante que représentent l’emprisonnement et les mesures de placement sous surveillance électronique, afin de révéler le principe qui les sous-tend et de dégager le modèle fondamental de sanction dans lequel elles s’inscrivent. Une fois cet objectif atteint, nous espérons à la fois mesurer l’écart qui sépare ces deux types de sanction et d’accompagnement pénal, et percevoir, dans leur différence, les liens forts qui, paradoxalement, les unissent.

Placement sous surveillance électronique versus prison

Dans un premier temps, il est usuel de considérer la prison comme le lieu, par excellence, de l’exécution d’une peine d’emprisonnement ou de réclusion. Le geste de l’incarcération est celui de l’arrêt et de la prise : il consiste à arrêter et à capturer un corps, et à le jeter un prison (par où l’on retrouve la notion de « pris-on » comme ce lieu de rassemblement et de confinement des corps pris), c’est-à-dire à le placer dans cet espace particulier, prévu à cet effet et étatisé, où se trouve concentrée la population des Outlaws, au sens de R. Castel. Incarcérer un individu caractérise donc, au premier chef, un geste d’élimination sociale. Tandis que la peine capitale liquide brutalement et biologiquement l’homme puni, l’incarcération s’efforce de l’éliminer socialement et de le détenir dans un lieu où, enfermé et mis à l’écart, il ne pourra ni commettre d’infractions ni récidiver, du moins tout le temps que durera son confinement et son retrait hors de la société.

Une fois banni de la communauté des hommes, l’individu incarcéré est amené à fréquenter des individus ayant également commis des infractions, par conséquent à rencontrer ses semblables, et ce dans un périmètre forcément restreint. La délimitation de l’espace du confinement, à l’intérieur duquel on observe la présence d’une forte concentration de population caractérisée par le statut et les stigmates de la délinquance, définit assez la prison comme une organisation concentrationnaire, voire totale, selon la désignation d’E. Goffman.

La prison, comme organisation concentrationnaire, fonctionne sur le modèle du camp. Dans la mesure où le délinquant est cet être qui a rompu le pacte social, qui s’est de lui-même désolidarisé de la communauté humaine fondée sur le respect et l’observation de la loi, il convient de l’éloigner de la société, de le mettre hors d’état de nuire dans un établissement pénitentiaire. Il s’agit donc de concentrer ce type de population dans un espace retiré, clivé par rapport à la vie sociale, délimité par des hauts murs de béton, des fils barbelés et des barreaux métalliques, construit selon un plan de stricte clôture, obéissant au principe des abscisses et des ordonnées en vue de gérer et de réglementer les déplacements des individus dans cet univers originairement clos. Par conséquent, il est frappant de constater que l’organisation concentrationnaire est soumise à la force centrifuge. Cette considération procède du fait que le pouvoir de domination qui s’exerce sur les individus punis consiste à évincer leur corps hors du champ social, dans un mouvement qui va du centre vers la périphérie : l’incarcération comme geste typiquement d’exclusion chasse les individus du centre vers la périphérie, et opère en même temps selon une logique de la centralisation. Le type de domination qui préside aux relations entre le législateur et la société civile, entre la loi et l’infracteur, est celui de l’expulsion hors du cœur de la communauté humaine dont les individus qui se sont rendus coupables d’actes délictueux ou criminels sont jugés indignes. Cette force centrifuge de la pénalité d’emprisonnement a pour fonction de parquer et d’isoler, loin de l’activité humaine ordinaire, l’ensemble des délinquants, et donc de concentrer et de centraliser la population des Outlaws dans l’enclos pénitentiaire.

A l’opposé du geste de l’incarcération, l’instauration des mesures de placement sous surveillance électronique prend le contrepied de ce mouvement d’expulsion de la population délinquante, et fait le pari, assez révolutionnaire dans son principe, de réadmettre d’emblée cette population au sein de la communauté. Lorsqu’il est question de sentences de justice, il s’agit désormais de ne plus opposer les notions de communauté et de sanction, mais précisément de les associer. Ceci exprime l’idée qu’il n’y a plus, d’un côté, la communauté des hommes, et, d’un autre côté, l’espace de la sanction. Dorénavant, punir ne consiste plus ou pas seulement à reléguer au second plan, dans des espaces clos ou dans une sorte d’antimonde, les Outlaws, mais à réintroduire et à prendre en charge ces derniers dans l’espace commun de la société des hommes. Trois conséquences majeures résultent immédiatement de cette observation :

- d’une part, l’exécution des mesures de placement sous surveillance électronique se fonde sur une organisation « déconcentrationnaire » de la sanction et de l’accompagnement pénal. Son pouvoir d’assujettissement des corps ne réclame plus la soumission à la force centrifuge, mais, tout au contraire, la subordination à la force centripète. Son pouvoir de domination ne fonctionne plus par concentration, mais par répartition, dispersion et diffusion. Cela signifie que les individus porteurs du bracelet pénal connaissent une trajectoire les menant de la périphérie au centre, et sont rebranchés illico sur les circuits socio-économiques fondamentaux de l’existence collective ;

- d’autre part, la mise en œuvre de la surveillance électronique pénale relève du défi technologique, en ce sens qu’elle implique l’application de connaissances scientifiques, appartenant au domaine de la physique ondulatoire , au champ pratique de la pénalité et du post-sentenciel. Elle ne requiert plus la spatialisation stricte de l’exécution des peines, au moyen de l’instauration de territoires ressortissant au modèle du camp et du périmètre restreint, mais l’extension de son emprise et, du moins en droit, l’indétermination de son territoire de contrôle rendues dorénavant possibles au moyen d’une structuration fonctionnant sur le modèle du réseau ;

- enfin, une autre des caractéristiques principales de cette forme déconcentrationnaire de la punition est que, n’étant perceptible nulle part, celle-ci peut s’immiscer partout. Comme cette forme de pouvoir punitif n’est pas identifiable avec évidence, comme elle pousse la discrétion jusqu’à inciter le condamné à porter le bracelet pénal en le dissimulant sous sa chaussette, comme elle revêt également un aspect filandreux et nébuleux, il en résulte l’impossibilité d’opérer socialement une démarcation nette et franche entre les gens bien intégrés collectivement et les « anormaux » au sens de M. Foucault. La forme déconcentrationnaire de la surveillance électronique pénale a pour particularité de se diluer dans la banalité de l’existence humaine.

Progrès apparent, problèmes réels

De ces considérations il est possible et tentant de percevoir, dans la surveillance électronique pénale, un moyen très positif de lutter contre les effets pernicieux de la désocialisation et de la stigmatisation propres à la la prison pénale. S’il est vrai que ce type de surveillance permet de faire voler en éclats le principe de l’instauration d’un périmètre au profit de l’exigence du paramétrage du bracelet, et donc de rendre possible, voire compatible, sanction et liberté, punition et dignité, il faut cependant se garder de se hâter d’en conclure qu’il ne possède aucun inconvénient et qu’il permet à la réflexion d’éviter de se heurter à certains problèmes. Car, à bien y regarder, au moins trois problèmes afférents à la relation entre la surveillance électronique pénale et la société sont repérables, et il n’est pas hors de propos d’en rappeler le contenu maintenant :

- en premier lieu, dans la mesure où la mise en réseau de la surveillance électronique ne paraît connaître, par définition, aucune limitation, sinon celle que consentent à se donner les pouvoirs publics, attendu que rien ne semble pouvoir restreindre la tendance à l’accroissement de la formation en étoiles des technologies ondulatoires, il n’est alors pas exclu d’assister, ici ou là, à l’apparition d’un certain nombre de dérives tenant précisément au caractère technologique du dispositif. Puisque ce système de contrôle s’appuie sur la technologie de la programmation et sur une exigence de détection et de mémoire, afin de pister, de débusquer, de filer les individus qui y sont assujettis, il s’ensuit que le dispositif de surveillance se caractérise par un fonctionnement à distance, qu’il n’exige aucunement d’être relié aux condamnés par une chaîne, mais seulement par la technologie de l’ondulatoire dont le propre est d’être subreptice et indétectable, et qu’il contraint les porteurs du dispositif à se parer du bracelet, tant et si bien que cette logique de la traçabilité et l’exigence d’être « bagué » qui lui est consubstantielle tendent à rendre indistincts l’humain et l’animal. Où l’on voit que l’une des premières grandes dérives de ce système de surveillance consiste dans le mouvement d’ « animalisation » et d’instrumentalisation de l’humain ;

- en deuxième lieu, l’un des corollaires de la mise en œuvre de ces nouvelles mesures de surveillance électronique est la délocalisation de la prise en charge du public délinquant et la désinstitutionnalisation du lieu « classique » de l’exécution de la peine. Une telle déterritorialisation de l’espace pénal « classique » et l’oblitération du caractère institutionnel du lieu où s’exerce ordinairement le pouvoir punitif reviennent à instaurer une confusion entre l’espace public et l’espace privé. Cette confusion vient de ce que les personnes qui font l’objet d’une surveillance électronique ne subissent plus, comme dans l’enceinte pénitentiaire, un quadrillage de leur corps destiné à soumettre l’individualité à une certaine discipline et à une épreuve de normalisation, mais sont désormais confrontés à l’investissement, par le dispositif de contrôle, de leur domaine privé, à l’exploration, par les agents de l’État, de leur psyché, à l’atteinte de leur personnalité s’exprimant habituellement sous la forme de la spontanéité. Concrètement, l’annexion du domicile, caractérisé ordinairement comme cet espace incessible que nul ne peut s’approprier, à laquelle procède pourtant l’instance de contrôle, l’envahissement de la conscience qu’elle réalise, l’emprise qu’elle forme sur le domaine de l’intime et les relations intra-familiales et interpersonnelles, imposent de considérer que la surveillance électronique pénale produit des effets de désubjectivation et, en gommant l’opposition traditionnelle de l’espace public et de l’espace privé, réinvente le domaine des pénalités en lui attribuant, non plus la forme d’un espace de la peine (la prison), mais la forme du territoire national comme peine (le milieu « libre ») ;

- en troisième lieu, les mesures de placement sous surveillance électronique produisent ce qu’on pourrait nommer un effet de panoptique – concept architectural dix-neuviémiste, hérité de J. Bentham -, en créant un régime de pénalité inédit indexé sur le déroulement même de la vie quotidienne des Outlaws : il s’agit du régime de l’hypersurveillance. Le nœud de la surveillance électronique pénale repose sur l’impression singulière qu’elle ne manque pas de distiller dans le cœur des condamnés : ceux-ci ont effectivement l’impression durable qu’ils sont constamment épiés, surveillés, pistés. Devant effectivement porter en permanence le bracelet pénal sur leur corps, jusques et y compris dans les moments les plus intimes ou anodins de l’existence banale, comme, par exemple, lorsqu’il est question de faire les courses, de prendre un bain ou de faire l’amour, les condamnés participent eux-mêmes à la mise en œuvre du dispositif qui les contrôle, voient leur proches s’impliquer dans la procédure de la surveillance et leur rappeler la nécessite qu’il y a à respecter le cadre horaire d’autorisation et d’interdiction de sortie du domicile et, pour une bonne part, sollicitent la clémence de leur employeur à qui ils sont contraints de révéler leur situation de détenu (puisque, rappelons-le, un individu placé sous surveillance électronique est écroué, et conserve, à ce titre, son statut de détenu). La particularité et l’efficience des dispositifs de surveillance électronique procèdent de là, de cette tendance à instituer des réflexes d’auto-observation et d’auto-affection chez les condamnés, et cela au bénéfice de la procédure et de l’exécution de la sanction pénale. Ressentant des effets sur leur psyché et s’observant eux-mêmes, les condamnés qui purgent leur peine sous la forme du placement sous surveillance électronique en viennent à consentir d’eux-mêmes à abandonner leur spontanéité et à œuvrer en faveur d’un processus de dépersonnalisation.

Les propriétés d’un aménagement de peine prenant la forme d’un placement sous surveillance électronique

Les dispositifs de placement sous surveillance électronique représentent essentiellement, en France, des mesures alternatives à l’incarcération, et se donnent comme des modalités d’exécution d’une peine d’emprisonnement aménageable. Être placé sous surveillance électronique signifie, dans la plupart des cas, bénéficier d’un aménagement de peine sous la forme de la surveillance électronique. La notion d’aménagement de peine présente deux aspects principaux :

- d’abord, le premier aspect est d’ordre topographique, car un tel aménagement de peine équivaut à un emménagement de l’institution pénitentiaire au domicile du condamné qui, d’une certaine manière, en vient à remettre les clés de son domicile à l’autorité judiciaire. Sur le plan pénal, le corrélat de l’aménagement est l’emménagement, de sorte que l’habitation perd son caractère libre, permissif, et protecteur contre les agressions extérieures pour devenir le théâtre où se jouent la contrainte, la normalisation et le droit régalien à l’incursion. L’idée même de « prison à domicile » comporte, pour la réflexion, une impasse, puisqu’il est, pour le moins, difficile, dans un contexte démocratique, de considérer la maison comme le lieu, par excellence, de la méfiance et de l’interdiction et comme un espace appartenant à quiconque (l’État, la loi) ;

- ensuite, le second aspect est d’ordre psychologique, dans l’exacte mesure où l’aménagement de peine sous la forme du placement sous surveillance électronique correspond à une modalité de pénétration de la conscience du condamné par l’institution judiciaire (pénale et pénitentiaire). Parce que le porteur du bracelet pénal doit respecter le cadre horaire d’autorisation et d’interdiction de sortie du domicile, regagner, coûte que coûte, son logement avant que ne se déclenche l’alarme, à la manière de l’imposition d’un couvre-feu, justifier de ses retards à chaque fois que s’active la procédure d’alerte, s’accommoder du bracelet, qui colle à sa peau, comme un vêtement technologique devant être porté 24h/24, articuler tout particulièrement sa vie de famille et son activité professionnelle au cadre strict de la mesure et aux obligations qui lui sont étroitement afférentes, il n’est pas douteux que le « bénéficiaire » d’un tel aménagement de peine finisse par vivre le dispositif comme un système puissamment irruptif et invasif au regard du droit à l’intimité, et comme délétère sur le plan du dynamisme vital.

Les deux dimensions de l’intime, c’est-à-dire, d’une part, la maison en tant que domus (domicile, chez soi), et, d’un autre côté, la spontanéité propre à la pensée, à la mobilité et aux relations intra-familiales et interpersonnelles, sont redoutablement remises en cause par les dispositifs de surveillance électronique.

L’indignité de la surveillance électronique pénale

Afin de préciser davantage encore le contenu de cette attaque faite contre le registre de l’intime, il y a lieu de souligner encore que l’indignité de la surveillance électronique tient à deux raisons complémentaires :

- premièrement, le branchement de l’instance de contrôle sur le corps du condamné, au moyen d’un bracelet muni d’une puce électronique émettrice et réceptrice d’ondes, implique de grever sérieusement le caractère de propriété ou de « mienneté  relatif au corps. En d’autres termes, c’est toute la thématique du « corps propre », qui, en philosophie, d’au moins Descartes jusqu’à Merleau-Ponty, qui se trouve ici mise à mal, car ce corps surveillé et investi journellement par le système de contrôle à distance devient l’impropre et l’altérité par excellence, attendu que, entre autres choses, les pensées, les justifications de l’action et les déplacements qui sont liés au corps obéissent mécaniquement à une source extérieure, comme si le corps ne répondait finalement à rien qu’à des in-put et à des out-put ;

- secondement, s’il est vrai que le corps propre est directement atteint par le dispositif de surveillance électronique, cet assaut contre le corps se double d’une attaque en règle contre la subjectivité elle-même, ne serait-ce que dans la mesure où c’est le sujet de droits, le « sujet capable » qui est directement aux prises avec les effets pernicieux de l’application de la pénalité dopée à l’électronique. En effet, en inféodant la conduite des condamnés à la béquille de la surveillance électronique, il appert que c’est la dimension d’autonomie même qui leur est confisquée, au prétexte qu’ils ne savent pas en faire un bon usage, puisque leurs choix et leur mobilité sont assujettis à une vigie toute extérieure, à l’œil fureteur de la surveillance abstraite et ondulatoire. Ajoutons que ce type de surveillance se donne comme d’autant plus ubiquiste qu’il est insaisissable, compte tenu du fait qu’il n’y a pas de nom propre associée à la surveillance, mais juste un « il » ou un « ça » qui surplombe les territoires et les subjectivités visés. En définitive, c’est à la subjectivité en tant qu’elle est douée d’autonomie et investie par la capacité d’être au fondement de ses actes (l‘hypokeimenon) que doivent renoncer les porteurs du bracelet pénal.

La question de la territorialité

Nous avons vu que la surveillance électronique comme modalité d’aménagement de peine équivalait à un emménagement de l’institution péno-pénitentiaire au domicile des condamnés. Bien que cet aspect de l’aménagement de peine apporte un éclairage à l’analyse portant sur les excès, voire les dangers, de la surveillance électronique pénale, il n’est pas le seul. Il est effectivement requis, à présent, de relever un autre aspect qui est propre à l’aménagement de peine institué sous la forme du port du bracelet pénal, et qui a partie liée, précisément, à la question de la territorialité. En taillant en pièces l’idée même d’une institution de la peine, habituellement identifiée à la prison, la surveillance électronique pénale fait disparaître, nous l’avons vu, l’antinomie entre l’espace public et l’espace privé, au profit d’une déterritorialisation de la peine d’enfermement. Mais il y a plus : en effet, cette désinstitutionnalisation et cette déterritorialisation du lieu d’exécution de la peine ont pour corollaire l’éclatement des repères géographiques et institutionnels habituels, la dissolution des frontières et des démarcations topographiques franches, tant et si bien qu’il n’est pas étonnant à ce que l’on observe que le propre des dispositifs de surveillance électronique consiste à porter directement atteinte au domicile et au registre de l’intime, attendu que la technologie de la télé-surveillance ondulatoire, immatérielle et volatile en son principe, ne saurait rencontrer d’obstacles solides et perceptibles sans pouvoir les traverser, et, du même coup, les anéantir comme obstacles ou résistances. Le caractère volatile de la technologie mise en œuvre, la porosité des éléments qu’elle rencontre conduisent les techniques de surveillance électronique à redéfinir la notion même d’espaces, que ces espaces revêtent les caractères de l’intime ou de la chose publique, du dedans ou du dehors, du virtuel ou du réel. L’indétermination du lieu d’exécution de la peine est le pendant de la volatilité de la surveillance électronique, de la désagrégation des lignes et des limites, de la fissuration des murs de l’habitation, de l’oxymore révélé par l’expression étonnante de « prison à domicile ». Le porteur du bracelet pénal est une sorte de caravanier de la peine, un individu qui exécute sa peine sous la forme du nomadisme, il est à la fois un « zoneur », en ce sens qu’il est un mobile en perpétuel mouvement au sein de zones théoriquement ouvertes et équipollentes, et un zonier, en ce sens qu’il est toujours ce frontalier en transit d’un côté vers un autre côté, ou plutôt, d’un point de départ vers un point d’arrivée, à ceci près qu’il est en même temps cet individu qui est dans l’incapacité d’identifier le centre et la périphérie, de différencier des points, par essence, équivalents et pouvant prétendre au même statut, au sein d’un territoire caractérisé par le réseau et la dissolution de l’espace dans l’espace. De là vient que, outre un emménagement de la peine dans l’intimité du condamné, l’aménagement de peine se réalisant sous la forme du placement sous surveillance électronique est un réaménagement du territoire traduisant la nécessité de former un lacis invisible en son sein, et définissant les contours d’une nouvelle architecture péno-pénitentiaire.

Socialisation de la peine ou pénalisation de la société ?

En dernière analyse, il y a lieu de se demander si le mouvement de socialisation de la peine, qui désigne, nous y avons insisté, cette tendance croissante des pénalités contemporaines à permettre et à encourager les exécutions de peine à l’intérieur de la communauté, n’est toutefois pas de nature à favoriser une sorte de pénalisation de la société. Punir aujourd’hui par rapport à hier semble revêtir la structure d’un chiasme : en effet, alors que, jadis, il s’agissait de mettre en scène des exécutions sanglantes, au moyen de techniques visibles et macroscopiques, tels que l’usage de l’échafaud ou de dispositifs subtils comme ceux permettant l’écartèlement, au détriment du supplicié, et cela afin de graver dans la mémoire de l’assistance la noble supériorité du roi et des seigneurs, il apparaît actuellement que le souci majeur soit celui de veiller à ce que l’utilisation des technologies permette, tout au contraire, de rendre discrète la modalité de l’exécution de la peine et de maintenir dans la communauté le condamné. En d’autres termes, si les moyens d’exécution des peines d’hier étaient mis en pleine lumière pour impressionner les hommes qui devaient disparaître dès lors qu’ils avaient porté atteinte à la dignité de la couronne et de la seigneurie, les techniques de la pénalité d’aujourd’hui consistent, à l’opposé, à favoriser une sorte d’invisibilité de la condamnation (le bracelet demeure un instrument invisible), tout en maintenant dans la lumière le condamné lui-même qui peut circuler au sein de la communauté, au point même de laisser l’impression choquante, à la conscience populaire, qu’elle assiste à une inexécution des peines et au maintien d’une vie sociale des Outlaws. Mais comme philosopher consiste à n’être pas la dupe des premières impressions, si tenaces soient-elles, il convient de tenter de voir plus loin. Car, à bien y regarder – et notre étude, dans le cadre de cet article, s’est attachée à le montrer à travers la mise en exergue d’un certain nombre de points -, la socialisation de la peine peut comporter des dérives potentielles, et exprimer une étape vers la pénalisation de la société, en ce sens que cette socialisation peut préparer la conscience commune à accueillir ce type de dispositifs de contrôle de manière à accroître son champ d’application, qui a la particularité de paraître nombreux et sans limites : rien n’interdit, en effet, d’anticiper l’élargissement du champ d’application de la surveillance électronique pénale, compte tenu du fait que, primitivement, en France, elle était censée s’adresser uniquement aux personnes condamnées à une peine d’emprisonnement dont le reliquat de peine était inférieur ou égal à une année. Aujourd’hui, depuis la Loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, le reliquat est passé à deux années, ce qui veut dire que les placements sous surveillance électronique concernent bien plus de prétendants. En outre, elle enveloppe désormais aussi les personnes prévenues. Rien n’interdit donc d’envisager la possibilité d’une autre extension de l’usage de la surveillance électronique pénale, en se figurant qu’elle puisse, par exemple, s’appliquer bientôt aux mineurs, qu’ils soient perçus comme dangereux ou, tout simplement, comme étant en danger. Au bout du compte, la surveillance électronique pénale n’offre-t-elle pas un laboratoire d’étude et d’expérimentation destiné à irriguer, à terme, la société tout entière de son d’emprise sur les corps et les subjectivités ?

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Tony Ferri, philosophe, écrivain, chercheur et CPIP
24 février, 2013, 18 h 52 min
Classé dans : Non classé

Philosophe, Docteur en philosophie, Chercheur au Laboratoire GERPHAU (Groupe d’études et de recherches philosophie – architecture – urbain), Conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation au sein du ministère de la Justice, Tony Ferri est spécialiste du champ pénitentiaire, du registre de l’application des peines, et des pénalités contemporaines.

Praticien de la criminologie appliquée et philosophe de l’actuel, il est l’auteur de  divers ouvrages et articles portant tout particulièrement sur le système punitif contemporain, la mesure de placement sous surveillance électronique, l’hypersurveillance comme processus d’intériorisation d’une surveillance de masse, l’exportation d’une architecture d’enfermement aussi bien en ville que chez soi, et les milieux « habités » par la peine.

On lui doit notamment Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance (L’Harmattan, 2012), Pouvoir et politique pénale. De la prison à la surveillance électronique (Libre et Solidaire, 2016), La surveillance électronique pénale : son statut, son sens, ses effets (Bréal, 2017), et Homo catenarius. La surveillance électronique pénale comme système de « chaîne à la patte » (L’Harmattan, 2017).

Tony Ferri, à Radio Télévision Suisse, en 2015

 Tony Ferri (3)

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