Un site utilisant unblog.fr

Conférence à l’Université d’Angers
15 mars, 2018, 12 h 17 min
Classé dans : Non classé

Conférence à Angers (avec le Genepi et l'université d'Angers)

Chers amis, chers collègues,

C’est avec plaisir que vous êtes conviés, le 26 mars 2018 à compter de 18h00, à la conférence que j’aurai l’honneur de tenir à l’Université d’Angers. Cette rencontre, organisée par le Genepi Angers et l’Institut d’études judiciaires angevin, s’articulera autour de cette problématique :

 « Suffit-il de punir pour prévenir ou amender ? La peine est-elle satisfaisante et touche-t-elle son but quand elle est, selon l’expression de la philosophe Simone Weil,  » seulement un procédé de contrainte par la terreur ? » . Il nous faudra alors nous demander, entre autre chose, pourquoi et dans quelle mesure la peine peut être vécue, non pas comme un redressement ou une élévation par le sentiment de justice, mais comme un abus de pouvoir ».

 Gardons particulièrement présent à l’esprit, le fait que, si derrière la peine gît généralement un élément de contrainte, derrière toute contrainte se niche souvent un élément compulsif de contrôle, de punition, de domination, précisément celui ayant trait au mouvement de ce que je nomme la compulsion de punir… Voilà ce qu’il convient dès lors de débusquer, ne serait-ce que pour amorcer une conversion de représentation des pénalités, pour mettre au jour leurs mécanismes, leur arrière-fond, tantôt masqué, tantôt inavouable, pour repenser la place et le rôle du juge, du policier, du scrutateur, dans nos sociétés punitives, tristes, angoissées et angoissantes, engoncées dans le tricot…

 Bien cordialement.

Tony Ferri, auteur notamment du livre à paraître Abolir la prison. L’indispensable réforme pénale, Éditions Libre et Solidaire, avril 2018.

 Éditions Libre et Solidaire : https://libre-solidaire.fr/epages/e02491b5-ce3a-4c00-b187-dc9ff39194fc.sf/fr_FR/?ObjectPath=/Shops/e02491b5-ce3a-4c00-b187-dc9ff39194fc/Categories .



Hervé Barbereau ou l’art magique de l’hypnose
12 mars, 2018, 0 h 25 min
Classé dans : Non classé

 

Hervé Barbereau et Tony Ferri, au Théâtre parisien des Feux de la Rampe, en mars 2018

Photo : Hervé Barbereau et Tony Ferri, au Théâtre parisien des Feux de la Rampe, en 2018.

 

Chers amis, chers collègues,

Si vous appréciez le monde de la magie en général, et celui de l’hypnose en particulier, j’ai plaisir à vous suggérer d’assister et de participer au spectacle interactif actuel Hypnosis de l’hypnotiseur Hervé Barbereau, un des meilleurs français de la discipline. Tour à tour, vous explorerez de nouvelles sensations, vous vous amuserez, vous serez comblés d’étonnement…

Cette année, La Revue de la prestidigitation reviendra sur le phénomène Barbereau, et lui consacrera une interview.

Pour une découverte ou une redécouverte de sa personnalité, de son art, vous pouvez, par ces liens, vous rendre, par exemple, sur le site d’Hervé : http://www.hypnose-spectacle.com/ ou sur l’émission de Cauet : https://www.youtube.com/watch?v=CMpUgNJDA0o .

Très chaleureusement.

Tony Ferri.



Conférence à Aix-en-Provence
10 mars, 2018, 19 h 26 min
Classé dans : Non classé

Tony Ferri (13)

Chers amis, chers collègues,

Permettez-moi de venir vous informer que j’aurai le plaisir de tenir une conférence à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence, le 19 avril 2018, à 19h00. Cette conférence, organisée par l’Université populaire du Pays d’Aix et la Ligue des droits de l’homme, a pour objet cette question, ce constat, cette curiosité : Punir et encore punir, indice de la misère de l’homme ?

Pour obtenir éventuellement plus de détails et les informations pratiques sur cet événement, vous pouvez, si vous le souhaitez, consulter ci-joint le triptyque, sous forme de fichier pdf Conférence Tony Ferri à l’UPPA, ainsi que vous rendre sur le site de l’UPPA :

https://www.universitepopulairedupaysdaix.com/avril-2018 .

Avec mes salutations chaleureuses.

Tony Ferri.



« Que pensez-vous, Tony, du projet de réforme pénitentiaire ? »
7 mars, 2018, 10 h 20 min
Classé dans : Non classé

AbolirPrisonCouv

 

Merci à une amie pour nos échanges, et pour la question qu’elle m’a fait l’honneur de me poser hier (le 06 mars), à savoir : « Que pensez-vous, Tony, du projet de réforme pénitentiaire ? ». Voici ma réponse reproduite ici (et bonne journée à tous) :

 

« Bonsoir. Merci pour votre question et ce partage d’intérêt. Pour l’heure, je crois qu’il est encore prématuré pour que je me prononce. Pardonnez-moi pour ma prudence. Je reste, bien sûr, attentif aux évolutions. A ce stade, nous en sommes surtout à un certain nombre d’effets d’annonce. Nous sommes encore loin du passage du texte au Parlement – passage qui pourrait être houleux et faire accoucher la réforme d’une souris.

Globalement, l’exécutif concède qu’il faut trouver des solutions pour désengorger les prisons, et semble être d’accord pour promouvoir des peines substitutives à l’incarcération, comme le travail d’intérêt général (TIG) ou le placement sous surveillance électronique (PSE). Si le TIG est une mesure intéressante (encore faudrait-il la repenser, la réorienter et l’accompagner davantage de sens, plutôt que de l’abandonner à son inscription actuelle dans une logique d’exécution de type usinaire), je suis beaucoup plus circonspect quant à l’usage du PSE. (Comme vous le savez, j’ai traité la question du PSE et de ses problèmes intrinsèques, sur divers plans, dans un certain nombre de publications). L’idée même de faire du PSE une sorte de  »peine autonome » ne me paraît pas être la meilleure des solutions. Non pas seulement parce que le dispositif du PSE fait d’un lieu incessible, comme un domicile (au sens du droit civil), une prison, non pas uniquement encore parce qu’il fait d’un lieu d’épanouissement personnel une sorte de succursale de la détention et de l’exécution d’une peine (lieu de souffrance), mais aussi parce qu’il risquerait, par une mécanique déjà à l’œuvre (qui serait, du reste, trop long de reprendre ici) de se substituer au sursis assorti d’une mise à l’épreuve (SME) – peine phare du milieu ouvert -, en lieu et place des peines d’emprisonnement. En effet, se constate déjà le fait que le PSE, comme  » mesure alternative », tend, dans la mesure où les juges ont la main plus leste aujourd’hui qu’hier (cela s’observe par la pratique et un certain nombre d’études le corroborent), à aspirer les peines sursitaires (surtout celles assorties d’une mise à l’épreuve), et donc à se substituer aux mesures du milieu ouvert. Je regrette souvent que le dispositif PSE, pourtant déjà très en vogue aujourd’hui, soit une peine alternative, non pas surtout à l’incarcération, mais massivement aux mesures du milieu libre. C’est d’ailleurs pourquoi (c’est une des causes, mais pas la seule) ce dispositif n’a jamais permis de vider les prisons, malgré le nombre fort conséquent de placés. Je regrette souvent aussi qu’il soit une peine carcérale du milieu ouvert (= le PSE est ce par quoi le milieu libre devient coextensif à la prison, ce par quoi la prison s’élargit à l’en-commun).

Je me rends compte que je suis déjà passionnément diffus…

 En substance, voici mon impression d’ensemble portant uniquement sur le volet numéro 5 du projet de réforme, appelé « Sens et efficacité des peines » (que vous pouvez retrouver sur le site justice.gouv.fr), ce qui signifie que ce n’est pas encore une analyse, car j’attends d’avoir plus d’éléments pour me prononcer de manière plus scientifique, si je puis m’exprimer ainsi :

 - globalement, il y a des axes intéressants en ce qui concerne le traitement différencié de la détention provisoire (qui se présente comme un véritable scandale à l’intérieur de notre société punitive actuelle) ;

- je suis toutefois, en tout cas pour l’instant, vraiment très très déçu s’agissant des axes pénaux proposés, du moins en l’état, portant sur le traitement de la petite et moyenne délinquance (j’en attends tellement beaucoup), parce qu’ils ne permettront assurément pas de désemplir les prisons ni de donner un véritable supplément de sens, voire un nouveau souffle, aux prises en charge des condamnés. C’est un leurre, étant rappelé que l’on peut se tromper tout en étant de bonne foi. Il serait naturellement trop long de lister ici l’ensemble des raisons, expériences et arguments qui me conduisent à ce constat et à cette triste déception, mais il y aurait lieu de les reprendre et de les détailler dans une étude au fond ;

- faute de temps, je ne me suis pas encore penché sur les lignes directrices touchant ce qu’on appelle les  »longues peines ». J’en attends aussi beaucoup, car on a tant de préjugés sur les condamnés à de longues peines, qui enregistrent aujourd’hui des durées d’incarcération interminables, alors même que cette catégorie de condamnés est, en règle générale, très nettement la moins récidivante. On commet souvent l’erreur de poser un diagnostic précipité, biaisé, à savoir : personne condamnée à une longue peine = personne dangereuse = individu présentant un taux élevé de récidive (donc, on l’enferme jusqu’à la mort ?). En raisonnant ainsi, il n’est pas rare qu’on se prive de la possibilité de saisir la bonne occasion, le moment opportun où la personne est prête, pour ainsi dire « mûre » (si vous me permettez cette expression), pour l’aider à retrouver la communauté politique.

 

Encore une fois, ces lignes ne reflètent, pour l’heure, qu’un sentiment d’ensemble, compte tenu du caractère prématuré des éléments communiqués par les autorités, relatifs au projet de réforme.

 

Dans mon livre à paraître, Abolir la prison, aux éditions Libre et Solidaire, je propose de rompre avec le principe de l’enfermement comme référence pénale principale ou massive (aussi bien en milieu fermé qu’en milieu ouvert), de donner une nouvelle logique à l’exécution des peines en indexant celle-ci sur une activité servant des objectifs de réconciliation collective et d’apaisement social. En outre, il m’a semblé aussi important, sur le plan pénal, de ne plus viser, au premier chef, le corps (et son pendant, par voie directe ou indirecte, la psyché), source de souffrances inutiles, qui conduisent bien souvent les condamnés à nourrir une attitude de dégoût, un esprit de revanche. Enfin, s’il m’a paru important de mettre l’accent sur autre chose que des condamnations contre-productives ou désolantes, il m’a paru également indispensable de développer des mesures d’accompagnement moins onéreuses que celles qui nécessitent la construction d’établissements pénitentiaires, à l’échelle industrielle (un véritable gouffre financier de béton consternant). Je vous laisserai les découvrir.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Bien amicalement ».

 



Le laboratoire Gerphau
23 février, 2018, 22 h 49 min
Classé dans : Non classé

Tony Ferri (12)

Chers amis, chers collègues,

 

Permettez-moi de vous informer que le site du laboratoire Gerphau a fait peau neuve. Pour découvrir sa nouvelle version, il vous suffit de suivre ce lien : https://www.gerphau.archi.fr/post/170953501516/tfe .

 Bien cordialement.

A propos de Tony Ferri

 

Chercheur

Philosophe et chercheur au Laboratoire GERPHAU. Il exerce la profession de conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation au sein du ministère de la Justice. Sa thèse de doctorat de philosophie a porté sur le système de la peine.

Marqué par la fécondité philosophique de grands penseurs tels que Jean-Paul Sartre, Michel Foucault et Vladimir Jankélévitch, spécialiste du champ pénitentiaire et du registre de l’application des peines, ouvert à l’interrogation criminologique, ses recherches actuelles ont pour objet la question du sens des pénalités contemporaines et celle de la signification de l’architecture pénale. Il interroge également l’influence du paradigme pénitentiaire sur le milieu urbain et les conditions d’habitation.

Bibliographie

À partir du concept d’« hypersurveillance » qu’il a forgé, il analyse les mécanismes de l’enfermement propres aux différentes formes de placement sous surveillance électronique. Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages, dont Pouvoir et politique pénale. De la prison à la surveillance électronique (Libre et Solidaire, 2016), Punition et risque. Les geôles du quotidien, en co-écriture – préface de Michel Onfray (Studyrama, 2015), et Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance (L’Harmattan, 2012). Il dirige la collection « Les logiques des pénalités contemporaines » aux éditions de L’Harmattan.

 



Introduction au livre à paraître « Abolir la prison »
17 février, 2018, 0 h 00 min
Classé dans : Non classé

 

AbolirPrisonCouvTony Ferri (10)

Chers amis, chers collègues,

 

Permettez-moi de partager avec vous ici un texte de présentation destiné à introduire à mon livre Abolir la prison, à paraître prochainement aux Éditions Libre et Solidaire, en avril 2018.

 

Avec mes remerciements renouvelés pour nos échanges.

Très cordialement,

Tony Ferri.

Propos introductif au livre de Tony Ferri

Abolir la prison

L’indispensable réforme pénale (Éditions Libre et Solidaire, avril 2018)

 

Je dédie ces lignes à Franco Basaglia, ce génial psychiatre italien, admirateur de Jean-Paul Sartre et ami de Michel Foucault, qui a cherché à faire évoluer, de l’intérieur, l’institution asilaire.

 Pourquoi abolir la prison ?

La question de l’abolition de la prison n’est pas un « effet de mode », un « fantasme » ou une « tendance » qui serait dans l’air du temps. Elle est à relier avec la notion de « structure », au sens de l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss, attendu que la prison constitue un ensemble, une espèce de tout cohérent dans l’économie du pouvoir de punir contemporain. Son caractère structurel, c’est-à-dire, en fait, sa dimension singulièrement construite, organique, systématique, voire sophistiquée, s’illustre par le fait que la prison est devenue aujourd’hui consubstantielle au système pénal, et que, par voie de conséquence :

1° elle est intimement imbriquée aux représentations communes et à l’imaginaire punitif ;

2° elle façonne en profondeur le code pénal et le code de procédure pénale, et s’étend au milieu libre en reconfigurant ses espaces ;

3° elle frappe jusqu’au portefeuille de tout un chacun, étant donné qu’elle coûte cher aux contribuables et aux finances publiques.

La prison apparaît plus que jamais aujourd’hui comme le socle et l’horizon de la punition, à la fois sa base et sa destination, puisqu’on a du mal à concevoir autre chose, à s’arracher à la croyance qu’elle est nécessaire. Rappelons la définition philosophique de  nécessaire : est nécessaire ce qui ne peut pas ne pas être, ce qui ne peut pas être autrement. Or, c’est oublier que la prison n’est pas un objet punitif naturel, inscrit dans l’ordre des choses de toute éternité, mais qu’elle est historiquement et récemment advenue, et qu’à ce titre elle est certainement vouée, à terme, à disparaître, toute la question étant de savoir quand et sous quelles conditions.

 

La prison constitue le noyau référentiel du système pénal contemporain français, à tel point que la France ne cesse de remplir ses prisons, tandis que d’autres pays européens, comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou le Danemark, par exemple, les vident de manière significative. Rappelons que, dans l’Hexagone, on comptabilise environ 70 000 prisonniers au premier trimestre 2018 (sur une grandeur globale de 250 000 personnes condamnées, soit un quart de million d’individus aux prises avec le système pénal), que la France n’arrête pas de battre ses propres records en termes de taux d’incarcération et de surpopulation carcérale et que la prison absorbe l’essentiel des dépenses dédiées à l’administration pénitentiaire d’État pour entretenir le parc immobilier, construire de nouvelles places de prison, instaurer des portiques électroniques de sécurité à l’entrée des établissements, et choses semblables. Les mesures du milieu ouvert ont ceci de commun qu’elles sont conçues sur fond d’emprisonnement, et prévoient, dans le jugement, un chantage à l’incarcération, en cas d’inobservation des obligations -, ce pourquoi notamment il y a eu lieu, pour nous, depuis plusieurs années, à travers bien des publications, de réfléchir à la manière dont s’exporte et se développe, au cœur de la communauté politique, des espaces collectifs et des interactions individuelles, la forme carcérale primitive, dont la surveillance électronique constitue l’archétype même1.

 

Que veut dire, au fond, abolir la prison ? Abolir la prison, cela signifie non seulement réclamer l’abrogation de la législation carcérale, mais aussi déconstruire son agencement fondamental, ce que nous nommons sa structure, caractérisée par sa dimension à la fois massive et inertielle. Cela veut donc dire que, pour en finir avec la prison, il faut, à partir d’une critique fouillée du système, destituer l’institution (= exiger d’elle qu’elle abandonne ses prérogatives liées à la privation de liberté et à ses avatars), dénoncer l’idéologie qui la sous-tend ou la soutient, et mettre en exergue ses échecs les plus manifestes ruinant la dystopie (son utopie négative) sur laquelle elle repose et qui a pour fonction de la maintenir en place, fût-ce illusoirement, à savoir que, en réalité :

 

1° elle favorise la récidive, les faits et les études le démontrent, et crée donc l’insécurité. La prison est source de passages à l’acte délictueux ou criminel, elle se donne exemplairement comme ce que Michel Foucault qualifiait, à la suite de quelques autres, de « fabrique de la délinquance » ;

2° loin de parvenir à réinsérer les individus, elle accélère leur désocialisation par son caractère forcément tranchant, et accable les détenus de stigmates carcéraux quasi indélébiles. Rappelons, à toutes fins utiles, que le mot prison est formé sur la notion de prise : mettre en prison, c’est s’emparer d’abord d’un corps pour le jeter dans les fers de l’enceinte pénitentiaire ;

3° elle distille dans le cœur et l’être des prisonniers (l’ « être » ici s’entend, certes, ontologiquement, comme ce qui constitue la relation à un environnement, mais aussi psychologiquement, comme ce qui habite progressivement la subjectivité des détenus), un venin redoutable, ce que le philosophe Nietzsche nomme, dans La Généalogie de la morale, le sentiment d’aversion ou de dégoût, l’esprit de revanche, l’envie d’en découdre avec le système punitif avilissant.

 

D’où il résulte que le propre de la prison réside, non pas seulement dans sa violence symbolique (ce qui est déjà beaucoup et même trop), mais dans sa violence réelle et quotidienne. Les prisonniers appellent cette violence, qui attaque leur chair au jour le jour, et les tue au long cours, l’ « effet de torture », ou la « torture blanche ». Cette torture, qui est portée à son paroxysme par le fameux « mitard », est vécue par eux comme une violence chirurgicale destinée à miner graduellement leur intériorité, à détruire finalement leur personnalité. Autant dire que les représentations sociales de la prison comme hôtel quatre étoiles n’expriment en rien la réalité du milieu carcéral.

 

C’est pourquoi la prison est la conséquence d’une organisation qui désorganise, une structure qui déstructure la sphère subjective, c’est-à-dire cela même qui constitue l’équilibre mental, le sens des rapports aux autres, le goût minimal de la vie, le nécessaire respect de l’intimité et du moi. Si elle se caractérise comme un système qui vole ou viole la personnalité, c’est parce que le détenu est vite privé de ses proches et d’activités constructives, qu’il est immédiatement dépossédé de ses biens, du tissu relationnel organisateur, de son espace habituel, de ses repères familiaux ou amicaux, et qu’il perd la confiance dans les autres et ne croit plus en l’avenir. Il doit proprement sinon survivre, du moins s’adapter dans l’enclos en faisant face à la frustration, à la misère, à la désolation, à la désespérance, à l’appel d’air constitué par le tentant désir morbide du suicide. De même que Franco Basaglia, ce formidable psychiatre italien des luttes antipsychiatriques, nommait l’asile « l’institution en négation »2, de même il y a lieu d’appréhender comment la prison n’en est pas moins une institution en négation, un nihilisme d’État, c’est-à-dire une répudiation de l’humain, un renoncement à la réconciliation collective et un coûteux non-sens institutionnel.

Ainsi donc, à la racine de la conception anti-carcérale de l’exécution des peines découvre-t-on l’intrication de trois constats, à savoir que :

1° d’abord, la prison, en tant que peine, retranche l’individu du milieu dit « libre » ou « ouvert », et le place dans un dehors à l’égard de ce que l’on peut appeler l’ « en-commun », le monde commun.  En ce sens, elle se présente comme un espace de relégation, comme une forme de lieu d’exil, comme une organisation qui expulse. Des géographes l’appellent l’anti-monde, parce qu’elle décrit précisément un monde « à part », un territoire d’exception, caractérisé par une forte démarcation spatiale et, corrélativement, une disqualification du droit fondamental. Sur le plan topologique, la prison est de plus en plus difficilement trouvable, elle n’est pas aisément repérable par une signalétique claire et immédiate. Du reste, il suit de là, par contraste, que l’on est à même de mesurer à quel point l’organisation sociale se matérialise par des découpages spatiaux et comment ceux-ci décrivent des mécanismes de pouvoir3. C’est pourquoi nous posons que le propre de la prison réside dans son caractère profondément ablatif. De ce point de vue, on a raison de parler de ruptures d’ordre social, familial, professionnel, relationnel, sexuel avec l’établissement carcéral, d’évoquer l’extraordinaire détérioration des liens provoquée par la condition de détenu. En d’autres termes, il est à noter que la prison se caractérise comme un système de liens ou d’attaches, élaboré au moyen du mur, du menottage et des entraves, qui détruit prodigieusement le lien sociétal ;

2° ensuite, la prison se donne comme une organisation concentrationnaire ou totale. Elle se fonde sur le modèle du camp4. Cette organisation punitive est soumise à la force centrifuge, en ce qu’elle éloigne les individus du centre, les excentre non seulement vers la périphérie, mais encore vers des espaces d’exclusion radicale ou un milieu délétère, hostile. Les rapports de domination s’expriment en son sein à travers les notions d’ordre, de classement, de quadrillage, de hiérarchie. En effet, les personnels de surveillance portent des uniformes, certains se présentent, selon la règle du fonctionnement hiérarchique, comme des gradés. L’espace y est divisé en bâtiments, quartiers, ailes. Les rapports de domination s’y expriment aussi à travers les notions de conspiration, de trafic, de dissimulation, en ce sens que les détenus sont à la fois mis au secret ou « à l’ombre », selon l’expression consacrée, et amenés à conspirer pour survivre ou s’adapter au régime indexé sur l’éprouvante privation aux multiples facettes ;

3° enfin, la prison est, en tant qu’elle apparaît précisément comme une organisation totale, une forme de pouvoir fonctionnant par concentration ou focalisation. Les détenus y sont effectivement entassés dans un même espace de confinement, et font l’objet des effets néfastes du surpeuplement carcéral. De plus, sur le plan topographique, la prison se présente comme un ensemble de points relais définis par les postes intra-muros d’information et de communication (P.I.C.), qui convergent tous vers un même point focal, centralisateur, qui est le centre de contrôle terminal, chapeauté par la direction de l’établissement. Les déplacements des détenus sont donc, dans ce schéma-là, assujettis au port d’une forme de chaîne. Le mode opératoire de la garde est celui de la chaîne, puisque tout se passe comme si les détenus étaient reliés par une chaîne invisible. En se rendant dans leur cellule, au parloir, sur la cour de promenade, aux ateliers, les détenus enchaînent les points relais prédéfinis, suivent la règle d’enchaînement des étapes topographiques carcérales et sont, à ce titre, assignés à une place. Notons que, outre le découpage spatial, l’assignation à une place exprime une autre dimension du pouvoir lui-même. Ne dit-on pas à l’enfant, ici ou là, à la manière d’un commissaire de police : « Reste à ta place ! ».

 

D’où il résulte qu’il y a tout avantage non seulement à éloigner le spectre des prisons, mais encore et surtout à avoir soin d’inventer et de développer nommément, pédagogiquement d’ « autres modalités » de prise en charge des personnes condamnées. C’est pourquoi le livre Abolir la prison. L’indispensable réforme pénale (Paris, Éditions Libre et Solidaire, avril 2018) se veut là une entreprise exigeante et entend apporter, dans ce contexte d’une explosion de la forme carcérale, sa contribution importante au changement.

 

1 Sur ce point, se reporter, par exemple, à Pouvoir et politique pénale. De la prison à la surveillance électronique, Paris, Éditions Libre et Solidaire, 2016. A titre d’exemple éloquent, la distorsion du domicile qu’entraîne la surveillance électronique, pourtant lieu unique considéré comme proprement incessible par le droit fondamental, pose bien des problèmes philosophiques. C’est ainsi, notamment, qu’un ex-juge de l’application des peines en vient à comparer l’absence d’un placé sous surveillance électronique de son domicile aux périodes d’assignation à une évasion [c’est nous qui soulignons], sans toutefois interroger ou percevoir par là l’effet d’effondrement du domicile comme habitation personnelle. Voir, en effet, sur ce point, Philippe Laflaquière, Longues peines. Le pari de la réinsertion, Toulouse, Éditions Milan, 2013, p. 213 : « Autorisé, selon des modalités précisément définies, à s’absenter pour l’exercice de son travail, l’accomplissement d’une formation ou pour un suivi médical, le bénéficiaire du PSE a un statut juridique de détenu, ce qui lui fait encourir des poursuites pour évasion en cas d’absence injustifiée de son domicile aux horaires d’assignation ».

2 Franco Basaglia, L’institution en négation. Rapport sur l’hôpital psychiatrique de Gorizia, Paris, Éditions Arkhê, 2012.

3 Cf., Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1993.

4 Pour la conceptualisation de la notion de camp, voir Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2002 ;  Giorgio Agamben, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Le Seuil, 1997 ; et Tony Ferri, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, Paris, L’Harmattan, 2012 et Emprisonner et surveiller. Vers la normalisation du placement sous surveillance électronique ?, Paris, Bréal, 2016.



D’autres extraits du livre « Abolir la prison »
16 février, 2018, 23 h 40 min
Classé dans : Non classé

AbolirPrisonCouv

Chers amis, chers collègues, voici, ci-dessous, quelques autres extraits de mon livre Abolir la prison. L’indispensable réforme pénale, à paraître aux Éditions Libre et Solidaire, en avril 2018.

 Bien chaleureusement.

Extraits du livre de Tony Ferri Abolir la prison. L’indispensable réforme pénale, Paris, Éditions Libre et Solidaire, avril 2018.

« Il est récurrent de constater que le procès pénal ne satisfait que rarement à la fois les victimes et les auteurs d’infraction. Les premiers considèrent généralement que la sentence est honteusement trop clémente, tandis que les seconds la tiennent presque unanimement pour indignes ; les premiers expriment souvent leur sentiment d’avoir été dépossédés de leur procès et de n’avoir pas été entendus dans leur souffrance ou leur désarroi, là où les seconds s’accordent à dire qu’ils ont été sacrifiés sur l’autel des comparutions immédiates successives, qu’ils n’ont pas du tout été écoutés par les juges ou qu’ils ont été rendus inaudibles par le système pénal, complexe, procédural, expéditif. Dans sa position de tiers, le juge tient à distance les protagonistes et règle des comptes sous le couvert de la loi. Il ne vise pas, au premier chef, à réconcilier les parties en présence, mais à châtier légalement. Le système pénal est ainsi organisé qu’il ne cherche pas à rapprocher les personnes ou à faciliter le pardon, mais examine les pièces d’un dossier, observe une procédure, et rend justice en prononçant une peine ; il ne félicite pas, mais condamne ; il ne console pas, mais prononce un jugement de culpabilité et se retire, abandonnant autant les victimes que les auteurs à leur triste sort ».

 

« À bien y regarder, lorsque les sycophantes de l’insécurité et des mesures alternatives à l’incarcération font acte de violence verbale et haineuse contre les délinquants, lorsqu’ils appellent, avec redondance, à la réalisation d’expéditions punitives au moyen de l’intolérance législative, ils témoignent, au fond, de leur propre pente à la délinquance, puisque commettre une infraction et punir procèdent fondamentalement d’une même tendance à l’angoisse et à la manifestation d’un état morbide1, ainsi que de leur propre état intérieur de vilenie ou de méchanceté. À ce titre, rappelons les lignes d’Henri Bergson que nous avons mises en exergue dans ce livre : « On mettrait bien du temps à devenir misanthrope si l’on s’en tenait à l’observation d’autrui. C’est en notant ses propres faiblesses qu’on arrive à plaindre ou à mépriser l’homme. L’humanité dont on se détourne alors est celle qu’on a découverte au fond de soi2. » Le mépris du délinquant affiché par ces partisans du châtiment n’est au fond que la traduction, consciente ou inconsciente, d’un mépris qu’ils ont de soi, de leur soi qui leur fait souterrainement horreur. C’est ainsi une manière pour eux de réprimer leurs propres monstruosités intérieures insupportables. Qu’il suffise de se représenter ce qu’ils feraient s’ils étaient confrontés eux-mêmes aux problèmes redoutables inextricables que ceux que rencontrent les délinquants, s’ils étaient sans travail, sans reconnaissance sociale, sans logement, sans aide familiale ou extérieure, totalement déshérités, sans promesse d’un lendemain qui chante ou au bord du désespoir, vraiment au milieu du néant, pour se convaincre qu’ils feraient sans doute bien pire que ceux-là mêmes à qui ils reprochent, parce qu’ils sont démunis, de s’épanouir dans la délinquance ».

 « Ainsi avons-nous cherché, tout au long de notre itinéraire visant à réfléchir aux conditions de possibilité d’œuvrer en faveur de l’innovation pénale, à dessiner les contours du cadre général et les grands axes d’une réforme ambitieuse des pénalités. Jean-Marie Delarue le notait déjà avec beaucoup de sagacité : ‘’Notre société doit s’interroger, à la manière d’un Beccaria, sur le rapprochement entre la portée de l’infraction commise et l’efficacité de la réponse pénale qui lui est apportée. À cette fin, elle doit clarifier l’objet de la sanction […]. Il est temps de se demander quelle est la nécessité de la peine, le contenu de la peine et la sévérité de la peine3’’. Il s’est donc agi ici, tout en veillant à abandonner, pour de bonnes raisons, le spectre de la prison archaïque, de promouvoir d’autres formes d’accompagnement pénal et social indexées sur les potentialités de la personne humaine, l’indemnisation, la réconciliation des parties (auteurs/victimes-délinquants/collectivité), l’avenir. Comment donc ces nouvelles formes pénales, de la sentence à l’exécution, se mettraient-elles concrètement en œuvre ? Plus précisément, quels liens conviendrait-il que les tribunaux, les services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP) et la société civile nouent, afin de servir mieux les objectifs d’indemnisation et de paix sociale ? ».

 

1 Nous avons déjà développé l’intéressante thématique psychanalytique du docteur Angelo Hesnard portant sur la notion d’angoisse comme « angoisse de faute et de punition », dans Tony Ferri, La Compulsion de punir, Paris, L’Harmattan, 2015. Voici ce qu’écrit Hesnard à la base de ses réflexions : « Toute angoisse humaine non justifiée par les événements dangereux, c’est-à-dire non liée au danger réel, est, plus ou moins et selon une irradiation plus ou moins obscure de la Peur, une angoisse de faute et de punition », dans L’Univers morbide de la faute, Paris, PUF, 1949, p. 26 (reproduction Bibliothèque nationale, 2001).

 

2 Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, Paris, PUF, 1992, p. 4.

 

3 Jean Bérard et Jean-Marie Delarue, Prisons, quel avenir ?, Paris, PUF, 2016, p. 25-26.

 



Fiches éditoriales « Abolir la prison »
11 février, 2018, 22 h 54 min
Classé dans : Non classé

AbolirPrisonCouvTony Ferri (9)

Chers amis, chers collègues,

 

Dans la perspective de la sortie de mon livre Abolir la prison. L’indispensable réforme pénale, en avril 2018, aux éditions Libre et Solidaire – ouvrage dans lequel je propose de réfléchir sur la création de modalités d’accompagnement inédites et innovantes des personnes condamnées en lieu et place de l’usage de la prison -, j’ai plaisir à vous communiquer ici le lien vers quelques-unes de ses fiches éditoriales pouvant être consultées sur le site de la Revue européenne de psychologie et de droit :

 

http://www.psyetdroit.eu/category/abolir-la-prison-lindispensable-reforme-penale/

Avec mes remerciements pour nos échanges.

Bien cordialement.



Réfléchir sur la contrainte pénale
10 février, 2018, 13 h 26 min
Classé dans : Non classé

Homo catenarius de Tony Ferri (1ère de couverture)Homo catenarius de Tony Ferri (4e de couverture)Tony Ferri (6)

Chers amis, chers collègues,

 

C’est avec plaisir que je viens partager avec vous ici un texte que j’ai signé et qui porte le titre « Éléments de réflexion sur la contrainte pénale » (extraits et inspirés de mon livre Homo catenarius). Il vise, entre autre chose, à saisir les principes qui ont présidé à la mise en œuvre de cette mesure, à comparer celle-ci avec le geste de l’enfermement, et à comprendre les raisons de son insuccès actuel, dans l’économie du pouvoir de punir d’aujourd’hui.

D’ici à avoir de vos nouvelles, je vous souhaite de passer un bien agréable week-end coloré par la neige et le soleil.

 Bien cordialement,

Tony Ferri.

Éléments de réflexion sur la contrainte pénale

 

(Extraits et inspirés de Homo catenarius. La surveillance électronique pénale comme système de « chaîne à la patte », Paris, L’Harmattan, 2017)

 

Par Tony Ferri, philosophe, docteur en philosophie, chercheur au Gerphau, conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation, auteur de divers articles et ouvrages, dont Pouvoir et politique pénale. De la prison à la surveillance électronique (Paris, Libre et Solidaire, 2016), et La surveillance électronique pénale. Son statut, son sens, ses effets – préface de Jean-Marie Delarue (Paris, Bréal, 2017).

 

 A. Le « principe » de la contrainte pénale :

 1. Dans son principe, l’instauration de la mesure de contrainte pénale traduit une certaine volonté du législateur de rompre avec le schéma habituel des sanctions pénales référées à la seule peine d’emprisonnement. L’idée de départ de cette mesure reposait, ce me semble, d’une part, sur la perspective de mettre à disposition des juges une autre mesure complémentaire substitutive à l’incarcération, et, d’autre part, sur la recherche d’un mécanisme qui rende plus complexe et moins automatique le recours à l’incarcération, en particulier pour la petite et moyenne délinquance. Parallèlement, il s’est agi d’associer plus intimement la communauté politique à la mise en œuvre d’une mesure destinée à des condamnés pourtant susceptibles de faire l’objet d’une forme d’ostracisme social. A cet égard, l’article 18 de la Loi n° 2014-896 du 15 août 2014 relative à l’individualisation des peines et renforçant l’efficacité des sanctions pénales dispose que : « La contrainte pénale emporte pour le condamné l’obligation de se soumettre, sous le contrôle du juge de l’application des peines, pendant une durée comprise entre six mois et cinq ans et qui est fixée par la juridiction, à des mesures de contrôle et d’assistance ainsi qu’à des obligations et interdictions particulières destinées à prévenir la récidive en favorisant son insertion ou sa réinsertion au sein de la société [c’est moi qui souligne] ».

 2. L’ambition initialement affichée par ses concepteurs était donc de proposer une mesure complète destinée à concurrencer sérieusement la peine d’emprisonnement. Il va de soi que, à partir du moment où les juges n’ont pas d’autre alternative probante que celle de recourir à la peine d’emprisonnement dans l’arsenal répressif qui leur est offert – compte tenu de la trajectoire et de la personnalité du condamné ainsi que de l’infraction commise par celui-ci -, il n’ y a pas lieu pour eux de tergiverser longtemps : faute de mieux, en tout cas en l’absence de mesures pénales, sinon variées, du moins suffisantes, susceptibles de rivaliser rigoureusement avec la prison pour peine, il ne leur reste plus qu’à se résigner à se servir de la peine d’emprisonnement pour appliquer la loi et montrer à l’infracteur ce qui lui en coûte que de s’écarter de la règle de droit. Toutefois, nous verrons ci-après qu’il est important d’apporter une réserve à cette remarque, puisque, disposant maintenant de ce nouveau dispositif  pénal, les juges ne s’en saisissent pas pour autant.

 3. De là vient que la question qui demeure est celle de savoir comment s’approprier la mesure de contrainte pénale dans un contexte où l’on considère encore, de façon immémoriale, que, dès l’instant où une infraction est reprochée au mis en cause, dès l’instant où sa culpabilité est établie, il en résulte qu’il doit se soumettre à un régime de punition qui consiste à lui faire subir le châtiment de sa faute. Dans ce schéma-là, la prison se présente d’ailleurs comme un objet naturel et même comme la seule modalité punitive expéditive quasi archétypale, alors même qu’elle est historiquement advenue.

 B. La « philosophie » de la contrainte pénale :

1. D’un point de vue philosophique ou, si l’on veut, au plan d’une réflexion sur les principes, la contrainte pénale a ceci d’intéressant qu’elle exprime l’idée novatrice que la responsabilité de l’infraction est partagée, c’est-à-dire que, si elle incombe de prime abord au délinquant, elle est pour partie imputable à la collectivité qui a failli dans son double rôle de protection et d’éducation de l’ensemble de ses membres. En sorte que, si la société se refuse d’accueillir en son sein l’infracteur pour l’accompagner dans ses efforts de reclassement ou de réadaptation, elle n’aboutit qu’à accentuer sa responsabilité, à aggraver sa compromission et à répéter l’oubli ou le délaissement de certains de ses membres. La contrainte pénale introduit, en quelque manière, dans son geste originel, le principe de l’obligation du partage de la dette.

2. Ce principe prend tout son sens si l’on se souvient que, politiquement ou socialement, il semble contestable, voire arbitraire de diviser la société en honnêtes citoyens d’un côté et en délinquants infréquentables de l’autre, puisque chacun peut être rangé tantôt sous l’un, tantôt sous l’autre statut, en fonction des circonstances. A cet égard, la pratique quotidienne de l’insertion et de la probation au sein de l’univers pénitentiaire, adossée à une réflexion philosophique constante, peut conduire à chercher à percevoir jusqu’au bout la signification de l’énoncé décisif suivant : on ne naît pas délinquant, on le devient. Néanmoins, se pourrait-il que la communauté politique se sente elle-même honteuse et partie prenante de l’acte répréhensible qu’a pu commettre un des siens ?

3. En d’autres termes, ce qui gît au fond de la contrainte pénale, du moins dans sa pensée initiale fondatrice ou dans sa décision inaugurale, c’est, je crois, l’idée que la société ne saurait désormais se satisfaire du rejet pur et simple de l’un de ses constituants, fût-il un individu dissemblable ou présentant l’apparence du « tout autre », dans les limbes des espaces de relégation carcérale, sous peine de persister à ne pas saisir ce qu’il y a ou devrait y avoir de profondément hospitalier dans le droit. Car, à l’opposé d’un certain réflexe archaïque, il apparaît que le resserrement des liens collectifs gagne à se penser et à se renforcer, non pas contre, mais avec celui qui a failli.

 4. Par ce motif, il semble bien que la contrainte pénale recèle quelque chose de neuf et de courageux, par cela seul qu’elle s’institue sur un principe d’ouverture là où la prison bégaie son principe de clôture : dans la sanction pénale qu’elle a cherché à réfléchir, la contrainte pénale a en effet laissé entrevoir la perspective d’infliger une peine sous la modalité, non pas du seul châtiment et des formes de l’hostilité, mais sous celle désormais de la compréhension et de l’accueil. Cela signifie que, bien que le délinquant soit celui qui a rompu le contrat social, comme nous le rappelle son étymologie, il ne va pas de soi d’en conclure à la nécessité de le traiter comme un ennemi. Rien n’interdit d’avoir rapport avec lui par le regard fécond offert par le principe de l’hospes plutôt que par celui de l’hostis, c’est-à-dire en le traitant d’égal à égal. Sans doute faut-il être capable, objectera-t-on, de faire des efforts considérables pour se figurer que la collectivité est plus forte, plus saine, plus structurée, non pas en congédiant l’infracteur, mais en le maintenant dans son droit au moment même où il semble s’en écarter. De ce point de vue, la contrainte pénale permet d’apporter un premier jalon à la perspective selon laquelle la sanction n’a de force qu’à la condition de viser au maintien de la réconciliation primitive (peut-on penser cet oxymore ?), plutôt qu’à l’entretien a posteriori de la fracture ou de la dualité.

 5. Dès lors, la contrainte pénale implique d’accomplir un pas de côté décisif vis-à-vis de nos angoisses et de nos peurs, en rompant avec l’habitude d’accoler facilement l’étiquette d’individu dangereux à l’infracteur, et en gardant à l’esprit que la figure de l’ « inquiétante étrangeté » de celui-ci n’est corrélative que de sa prétendue contre-naturalité, de sa capacité supposée de forcer les lois inéluctables de la nature, bref de nos superstitions. Pour le bien comprendre, rappelons la différence qualitative entre une loi juridique ou sociale et une loi naturelle : la loi juridique se rapporte à l’exercice d’une contrainte à laquelle chacun peut néanmoins se soustraire, là où la loi naturelle ordonne sans la possibilité d’invoquer un recours ou de trouver une échappatoire. Autrement dit, la première commande, tandis que la seconde se constate ; ou bien encore, la première oblige (moralement ou socialement) quand la seconde nécessite (naturellement). Par conséquent, le trouble causé par l’apparition de l’individu dangereux tient d’emblée à sa capacité supposée de se dérober à la nécessité, de plier les lois de la nature. Il est comme un fait ou un être qui ne dérive pas de la nature elle-même, mais qui y préside. Et lorsque les légendes le dotent de pouvoirs incommensurables ou de comportements démentiels, il n’est pas loin de revêtir les habits maléfiques du monstre… D’où l’effroi qu’il suscite ! C’est donc la croyance dans le caractère, pour ainsi dire, infractionnel du délinquant vis-à-vis de la nature elle-même qui rend celui-ci si épouvantable ou monstrueux et qui impose de l’éliminer sans tarder, en lieu et place de le soigner, de l’accompagner, de l’éduquer.

 6. Dès lors, il est intéressant de noter que ce à quoi nous invitait la contrainte pénale dans sa conception initiale, c’est à donner le change à Kant, en suggérant que l’exécution de la sanction pénale n’a pas pour pendant d’honorer le délinquant par la reconnaissance de sa faculté juridique et, par là, de sa dignité, puisqu’on ne saurait sanctionner un animal dépourvu de droits, mais entraîne plutôt le déshonneur du politique qui démontre, par le châtiment qu’il élabore méticuleusement et se plaît à mettre sordidement en scène, son incompétence en matière de cohésion sociale et son incapacité à s’affranchir des passions douteuses (Spinoza dit d’elles qu’elles sont tristes) comme la vengeance, la haine et la colère, qui ne répandent que malheur, plainte et affliction. Comme le regrette l’auteur de L’Éthique : « C’est en effet une certitude (…) que les [hommes] sont enclins à la vengeance plus qu’à la miséricorde » (Spinoza, Traité politique, chap. I, V, Paris, Éditions Réplique, 1979, p. 15). Sur ce point, il a plus particulièrement appartenu à Nietzsche de mettre résolument le doigt sur les puissants relents de ressentiment qui sous-tendent la volonté de châtiment et sur l’indistinction qui en résulte entre le citoyen honnête et le délinquant éhonté. Au point que, dans bien des cas, la victime ne diffère que de quelques degrés de l’infracteur. En réalité, à bien le lire, le philosophe du soupçon nous renseigne que ce n’est pas pour le bien du délinquant qu’on le punit, mais pour des raisons d’utilité sociale, souvent fallacieuses et contre-productives, appuyées par nombre de justifications sophistiques dont il convient de se méfier et de se départir… En définitive, la double question que la contrainte pénale a pu poser aux penseurs de la peine est peut-être celle-ci : d’une part, sous quelles conditions et dans quelle mesure est-il permis de chercher à déplacer notre regard quant à l’échelle des peines, et, d’autre part, n’est-il pas temps d’espérer dorénavant nous libérer de nos contraintes punitives qui s’enracinent dans nos angoisses et nos craintes, et qui sont indexées sur un geste d’exclusion pure qui se réalise hors-champ, en dehors de l’espace commun ?

7. Tout se passe donc comme si notre communauté politique avait cherché un temps, comme en un éclair, à travers le moment de l’instauration de la contrainte pénale, à abandonner le formalisme de son droit et à renouer, en quelque manière, avec les principes holistiques des sociétés traditionnelles consistant dans le tissage de liens d’appartenance si forts qu’elles répugnent à éliminer l’un de leurs membres, fût-il délinquant. Dans son Anthropologie juridique, Norbert Rouland rapporte comment les sociétés traditionnelles du Groenland s’organisent pour éviter d’exclure l’un des leurs et comment l’idée même de l’élimination d’un semblable gênant est vécue par elles comme une perte dommageable pour la collectivité qui pâtit davantage de son absence que de sa présence. Est-il nécessaire de rappeler qu’au sentiment d’être « de trop » dans les sociétés modernes s’oppose le « besoin de l’autre » dans les sociétés traditionnelles ?

C. Les raisons de l’insuccès de la contrainte pénale :

1. La question de savoir à quoi tient l’insuccès de la contrainte pénale recoupe, comme par un effet de miroir, celle de savoir pourquoi la France ne cesse de battre ses propres records en termes de taux d’incarcération. De même que, alors que certaines instances, comme la Cour européenne des droits de l’homme, dénoncent habituellement nos prisons, leur surpopulation, leur délabrement, il est saisissant de constater, dans le même temps, que les incarcérations à la française se maintiennent à un haut niveau, parfois s’accélèrent, de même, alors que la loi ayant permis la création de la contrainte pénale existe maintenant, il apparaît que non seulement les juges s’en détournent, mais poursuivent le processus depuis longtemps en marche de pénalisation de la société.

2. L’une des explications fondamentales relatives à cet insuccès et, corrélativement, au maintien de la surpopulation carcérale, ressortit à ce que j’appelle « la compulsion de punir », et à sa conséquence immédiate qui s’exprime par la croissance, et même par l’explosion des motifs de condamnation depuis l’instauration du Code napoléonien de 1810. Ce n’est pas que les individus sont plus « délictueux » aujourd’hui qu’hier – encore que ce soit la loi qui précède l’infraction (la loi crée le crime), et pas l’inverse (le crime détermine la loi) : c’est que, à force de créer de nouveaux délits, d’amplifier le taux des condamnations, d’allonger la durée des peines, la société présente maintenant un fort risque que bien des personnes tombent dans son filet pénal … Au point même que la frontière entre la délinquance et la non-délinquance tend à devenir moins nette aujourd’hui et que nul ne peut plus être assuré de ne pas faire l’objet un jour de cette forme d’hystérie pénale ! Il ne fait pas de doute que le contexte sécuritaire est le premier des freins au déploiement de la contrainte pénale – mesure, au demeurant, très marginale au milieu de l’arsenal répressif. Le constat sur le terrain de l’inflation pénale est corroboré par des études. Par exemple, Claire Saas, « La catégorisation des peines », dans Droit et Société, mars 2014, no 88, et Jean-Paul Jean, « Transformations et permanences dans la fonction et la façon de punir », dans Le droit de punir, du siècle des Lumières à nos jours (sous la direct. De F. Chauvaud), Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2012. 

3. D’autres raisons intriquées sont aussi à développer, notamment celles qui relèvent :

a. du rôle de l’opinion publique généralement plus vindicative que débonnaire (cf., Spinoza, supra) ;

b. du commerce juteux, et souvent inavouable, qui se développe autour des programmes de construction de prisons ;

c. de la difficulté et même de « l’angoisse de juger », pour parler comme Foucault, dues à l’isolement des juges et à leur crainte d’endosser la responsabilité de libérer ou de maintenir en liberté un récidiviste potentiel ;

d. des attaques en règle et périodiques contre le système judiciaire et de sa mauvaise réputation, la justice étant accusée tantôt de laxisme, tantôt de lâcheté par le pouvoir politique lui-même ;

e. de l’existence de la mesure, qui a fait ses preuves, de sursis assorti d’une mise à l’épreuve. Ce point mérite qu’on s’y arrête un instant, parce qu’il a partie liée avec le phénomène de la compulsion de punir. En effet, dans l’exacte mesure où, comme on l’a vu, on assiste au durcissement des peines, il s’ensuit qu’il est difficile de vanter, dans ce contexte, les mérites de la contrainte pénale contre les prérogatives de l’emprisonnement. Autant dire que la relative nouveauté de la contrainte pénale ne joue pas à armes égales avec la vieille « aura » de l’institution carcérale. Mais il y a plus : non seulement elle peine à concurrencer la prison (ce pourquoi elle a pourtant été créée), mais elle n’est même pas en capacité de rivaliser avec le sursis avec mise à l’épreuve (ce pourquoi elle n’a toutefois pas été créée), puisque celui-ci date de 1958, que des millions de Français en ont fait l’objet depuis sa création, et qu’il n’y aurait pas de sens à le mettre en balance avec la contrainte pénale qui sont deux mesures du milieu ouvert. En d’autres termes, la contrainte pénale ne mord significativement ni sur la prison ni sur le milieu libre, de sorte que son usage est globalement délaissé par les juges. De surcroît, au plan, non pas technique, mais pratique, les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation ne perçoivent d’ailleurs pas de différence tangible entre le sursis assorti d’une mise à l’épreuve et la contrainte pénale, puisque l’un comme l’autre :

- d’une part, se conçoivent sur fond d’incarcération. Rappelons que la loi ayant donné naissance à la contrainte pénale indique que : « La juridiction fixe également la durée maximale de l’emprisonnement encouru par le condamné en cas d’inobservation des obligations et interdictions auxquelles il est astreint » ;

- d’autre part, partagent un certain nombre de dispositions, comme le souligne encore le texte de loi : « Dès le prononcé de la décision de condamnation, la personne condamnée est astreinte, pour toute la durée d’exécution de sa peine, aux mesures de contrôle prévues à l’article 132-44 ». En outre : « Les obligations et interdictions particulières auxquelles peut être astreint le condamné sont : 1° Les obligations et interdictions prévues à l’article 132-45 en matière de sursis avec mise à l’épreuve ».

 Copyright

 



Conférence autour de l’abolition de la prison
4 février, 2018, 14 h 41 min
Classé dans : Non classé

AbolirPrisonCouvpouvoir_politique_et_penale_ml

 

Chers amis, chers collègues,

 

Je vous informe de la tenue d’une conférence le jeudi 15 février prochain, de 19h00 à 21h00, à l’université de Paris 8, en salle A 028, organisée par un collectif de Sciences Po Paris et ayant pour titre « Abolir la police, abolir la prison ». Cette conférence, à laquelle j’aurai l’honneur de participer, en tant qu’invité et conférencier, dans la perspective de la sortie de mon livre Abolir la prison. L’indispensable réforme pénale (Éditions Libre et Solidaire, avril 2018), s’intègre à une programmation plus large d’une semaine de débat, de réflexion et d’ateliers (s’échelonnant sur la période du 12 au 16 février 2018) consacrée à la question de l’état d’urgence permanent. L’entrée y est libre et gratuite.

Dans le temps qui me sera imparti, il s’agira notamment pour moi, sur les plans philosophique et citoyen, d’introduire à un décentrement de nos regards par trop stéréotypés sur la prison (comme si la prison devait nécessairement constituer l’alpha et l’oméga du système pénal), de montrer comment il y a lieu d’abandonner son modèle punitif en tant qu’archétype du nihilisme et de la désolation, et d’engager le débat vers un nouvel horizon des pénalités, dont le geste primordial se fonde sur la volonté de s’écarter des logiques stériles, malheureuses, mercantiles des concepteurs et des bâtisseurs de la monstruosité.

S’agissant de la liste des invités-conférenciers, des détails du programme et des informations pratiques sur ces événements hebdomadaires à venir, vous pouvez consulter, à votre convenance, la page facebook qui leur est associée :

 https://www.facebook.com/Semaine-contre-létat-durgence-530189827348046/ .

Avec mes meilleures ondes positives.

Bien cordialement,

Tony Ferri.


123456...15

MELODINE |
François, pour toi, c'... |
Celal Karaman Güncel Blog,c... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Euristote
| Blackdiamond1999
| EmGlob